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Manon préfère sans hésitation « mourir pauvre que mourir d’ennui ». Alors après cinq jours de confinement, elle a acheté compulsivement un piano pour « se laisser aller, se détendre, se canaliser ».

« Le vendeur m’a dit: +ne vous inquiétez pas, il y a beaucoup de personnes dans votre cas. On va vous livrer rapidement+ ». Et l’après-midi même, un clavier numérique l’attendait sur le seuil de sa porte.

A 27 ans, Manon Tchoulfayan, neuro-psychologue, est passée de semaines surchargées à 15 heures de travail hebdomadaire, confinée toute seule chez elle. Ce piano, c’est un nouvel habitant, une présence dans son appartement lyonnais. Et il a le goût de l’enfance, pour elle qui a suivi des cours de piano de 6 à 17 ans.

Emmanuel Mézenge, responsable d’atelier chez EML Pianos, a été marqué par la jeune femme. « L’attente des clients est différente en ce moment. On les sent à la fois plus détendus, parlant volontiers de leur quotidien, et en même temps fébriles à l’idée d’être livrés très rapidement », raconte-t-il.

Situé dans le Vieux-Lyon, EML Pianos a fermé boutique mais laissé ouvert l’atelier et a réussi à maintenir 50% de son chiffre d’affaires via son site internet.

Depuis le début du confinement, la société a vendu jusqu’en Ile-de-France une quarantaine de pianos numériques et une quinzaine d’acoustiques, surtout des pianos droits. Avec des coûts moyens de 1.000 euros pour un numérique et entre 4 et 5.000 euros pour un acoustique.

« Ils ne peuvent pas l’essayer; ils nous font confiance », explique Emmanuel Mézenge.

Les pianos acoustiques sont livrés accordés à domicile dans un véhicule désinfecté avec masque et gants. Pour les réglages et harmonisations, il faudra repasser plus tard.

Dans un autre quartier de Lyon, Ulysse Manaud joue du tuba sur le seuil de sa porte d’immeuble. Il tente le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, dans le cadre de l’opération #eurobalcon, lancée tous les vendredis à 19H00 par le conservatoire national supérieur de Lyon (CNSMD), où il étudie, et celui de Paris.

Il joue quand sa colocataire d’infirmière ne dort pas. « Il y a quelque chose de très charnel avec cet instrument » et « pratiquer permet de respirer, de se détendre et surtout de continuer à maintenir un idéal, une envie et de partager avec un petit cercle ici ».

A Ferney-Voltaire à la frontière suisse, Christophe, 20 ans, joue de la clarinette à la fenêtre tous les jours. Lui aussi étudie la musique. Mais il goûte la liberté de pouvoir en ce moment jouer ce qu’il veut.

« J’ai plus de temps que d’habitude car que je n’ai plus d’échéance de concert ou de répétition ». Il a donc mis de côté la musique de chambre pour le jazz.

Il se fait parfois applaudir de la rue. « Il y a même une personne qui est revenue deux fois », sourit-il.

« C’est la culture qui nous permet de traverser ce moment. Qu’elle soit populaire – on le voit avec la consommation de la télévision, des séries – ou plus érudite et artistique », analyse Mathieu Ferey, directeur du CNSMD de Lyon, pianiste et historien de la musique.

Mathieu Ferey est confiné seul dans le magnifique conservatoire national supérieur de Lyon, en bord de Saône. Un ancien couvent du XVIIe siècle, avec un patio à l’avant et un jardin à l’arrière. En fermant les yeux, il imagine les étudiants qui jouent habituellement dans les allées au printemps.

Désormais, seules quelques notes s’échappent de son appartement de fonction à la tombée de la nuit. « Il n’y a pas une soirée qui ne démarre pas par un peu de piano. Je joue ce qui me tombe sous la main, des choses que j’avais pas encore eu le temps de lire, comme on dit chez nous », rapporte M. Ferey, qui n’a pas l’habitude d’avoir ses soirées du fait de ses fonctions.

Pour lui et les amoureux de la musique, l’idée d’un déconfinement s’esquisse. A la fois comme un soulagement et un vertige, devant le temps qui va à nouveau s’accélérer.

san/fga/or

© Agence France-Presse

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