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Carney : l’homme des chiffres face au vertige du politique

Dans l’irruption de Mark Carney au sommet de l’État canadien, on décèle quelque chose qui intrigue autant qu’il inquiète. Non pas que l’homme manque de compétence — il en déborde, à la manière des grands commis formés dans les temples feutrés de la finance mondiale — mais parce que sa vision du politique semble s’inscrire dans cette tendance contemporaine où l’économie ne se contente plus de guider l’action publique : elle la remplace.

Car enfin, que nous dit Carney ? Que le Canada doit se doter d’un fonds souverain, investir massivement, se prémunir contre les aléas d’un monde instable. Soit. Mais depuis quand la prudence financière tient-elle lieu de projet collectif ? Depuis quand la nation se résume-t-elle à un portefeuille à équilibrer, fût-il de 25 milliards de dollars ?

Il y a, dans cette gouvernance par les chiffres, une illusion redoutable : celle de croire qu’un pays peut se piloter comme une banque centrale. Or, un peuple n’est pas un bilan. Il est fait de passions, de contradictions, d’espérances que ne sauraient contenir ni les modèles économiques ni les prévisions budgétaires. À vouloir trop rationaliser, on finit par assécher ce qui fait le cœur même du politique : le conflit, le choix, la vision.

À cet égard, Carney est bien l’homme de son temps : prudent jusqu’à l’excès, ambitieux sans éclat, réformateur sans rupture. Il corrige les déficits mais évite les fractures, il investit sans bouleverser, il rassure sans entraîner. C’est une politique du « en même temps » version technocratique, où l’on promet la transformation sans jamais en assumer le coût symbolique.

Mais le Canada, comme tant d’autres démocraties occidentales, est à la croisée des chemins. Entre la tentation du repli et l’exigence d’ouverture, entre la souveraineté économique et l’interdépendance mondiale, il lui faudra plus qu’un bon gestionnaire. Il lui faudra une voix.

Et c’est peut-être là que le bât blesse. Car si Carney sait parler aux marchés, il reste à savoir s’il saura parler au peuple.

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