Top 5 This Week

Articles similaires

Minuit moins une : le Canada dans la nuit la plus longue de sa guerre commerciale

A minuit une, les surtaxes américaines de cinquante pour cent doivent entrer en vigueur sur près de vingt milliards de dollars de produits canadiens, sauf si quelque chose change dans les prochaines heures. Et à l’heure où ces lignes sont écrites, il n’y a toujours pas d’accord.

Carney a qualifié lui-même les négociations en cours de « très intenses et délicates » après son appel téléphonique avec Trump hier après-midi. LeBlanc a rencontré Greer et Lutnick lundi à Washington, les deux principaux responsables commerciaux de l’administration américaine, et est rentré à Ottawa avec une formule qui résume dix-huit mois de diplomatie canadienne dans sa brutalité la plus nue : notre tâche n’est pas terminée.

Notre tâche n’est pas terminée. Et il ne reste que douze heures avant l’entrée en vigueur potentielle de l’une des plus importantes escalades tarifaires des relations commerciales canado-américaines.

Ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas

Permettons-nous d’abord un inventaire honnête de ce qui est documenté ce mardi matin.

Ce qu’on sait avec certitude, c’est que les surtaxes de cinquante pour cent doivent entrer en vigueur à 00h01 le 19 août, heure de l’Est, en l’absence d’accord. Elles s’appliqueraient à des produits canadiens représentant près de vingt milliards de dollars d’importations annuelles : bois d’œuvre, ciment, meubles, vins, bières et spiritueux, produits de papier et de carton, entre autres. Fait capital, contrairement aux tarifs précédents, ces surtaxes s’appliqueraient même aux marchandises conformes à l’ACEUM.

On sait également que la Chambre de commerce des États-Unis, l’organisation patronale la plus puissante du pays, qui représente des millions d’entreprises américaines, a publié ce mardi un communiqué demandant à Trump de ne pas laisser ces tarifs entrer en vigueur. L’organisme avertit qu’ils feraient grimper le coût de la vie pour les consommateurs américains et perturberaient les chaînes d’approvisionnement essentielles qui soutiennent treize millions d’emplois américains. C’est un signal rare et significatif. Les alliés économiques de Trump à l’intérieur des États-Unis expriment publiquement des inquiétudes que la diplomatie canadienne peine à faire entendre depuis dix-huit mois.

Ce qu’on ne sait pas, c’est si Trump va écouter sa propre chambre de commerce. Son bilan suggère que non, pas quand la pression politique va dans l’autre direction. Ces tarifs s’inscrivent aussi dans un contexte politique américain marqué par l’approche des élections de mi-mandat de novembre, où le récit d’une Amérique forte qui force ses partenaires à céder trouve un écho électoral.

Ce qu’on ne sait pas non plus, c’est si la gestion de l’offre laitière a réellement cédé du terrain dans les négociations. Selon des informations rapportées vendredi, la question ferait partie des discussions, une affirmation qui mérite d’être confirmée par une source primaire avant d’être traitée comme un fait établi. Si elle se confirme, ce serait néanmoins la première fois qu’un représentant québécois admettrait publiquement que ce dossier est sur la table. De quoi faire passer une nuit d’insomnie aux producteurs laitiers du Québec, qui attendaient précisément la confirmation que leur système est inattaquable.

Churchill Falls : une victoire réelle dans un moment de crise

Au milieu de cette urgence commerciale, il faut prendre le temps de nommer ce qui s’est passé hier à Saint-Jean, parce que l’ampleur de l’annonce mérite d’être mesurée avec précision, même si le contexte tarifaire lui a volé une partie de son espace médiatique.

L’entente-cadre signée hier par Carney, Fréchette et Wakeham est réelle, substantielle et potentiellement historique. Elle prévoit l’augmentation de la puissance de la centrale de Churchill Falls, la construction d’un nouveau barrage hydroélectrique à Gull Island, et l’étude de la possibilité d’un parc éolien et d’infrastructures additionnelles. Elle donne à Hydro-Québec accès à un potentiel d’électricité plus important que ce que prévoyait l’entente de principe de 2024, à un prix moyen d’environ six cents le kilowattheure, soit environ trente fois le tarif de zéro virgule deux cent que le Québec paie depuis 1969 en vertu du contrat original.

C’est une correction partielle d’une injustice historique. Pas totale, puisque Terre-Neuve attendait depuis soixante ans quelque chose de plus radical, mais réelle. Wakeham lui-même l’a dit avec une générosité qui mérite d’être soulignée : ce sera votre héritage, a-t-il dit à Carney, et je suis fier d’en être un partenaire. C’est la phrase d’un premier ministre terre-neuvien conservateur à un premier ministre fédéral libéral. Elle dit quelque chose sur ce que cet accord représente politiquement au-delà de ses termes techniques.

Mais deux réserves importantes doivent être formulées sans complaisance.

Premièrement, il s’agit d’une entente-cadre, pas d’un contrat final. Les termes définitifs devront être négociés et ratifiés dans les prochains mois, alors même que le Québec se dirige vers une élection le 5 octobre. Si l’opposition, soit le PQ, Québec solidaire ou le PLQ, forme le prochain gouvernement, elle héritera d’un cadre qu’elle n’aura pas négocié et qu’elle devra décider d’adopter, de modifier ou de répudier. Ce n’est pas une position politique. C’est une réalité procédurale que les oppositions ont le droit de souligner.

Deuxièmement, le Conseil de la Nation Innu Matimekush-Lac John et l’Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam ont rappelé hier que les gouvernements du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador n’ont pas leur consentement pour ce développement. Ce rappel n’est pas anecdotique. Les deux nations innues soutiennent que le projet ne peut aller de l’avant sans leur participation et leur consentement, une position qui s’inscrit dans le cadre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, que le Canada a ratifiée, et qui ouvre un enjeu juridique et de consultation autochtone significatif pour un ensemble de projets énergétiques évalué à près de soixante-dix milliards de dollars.

La gestion de l’offre : la dernière ligne rouge qui vacille

Revenons sur les informations rapportées vendredi concernant la position du Québec, parce qu’elles méritent d’être examinées avec la sérieuse attention qu’elles n’ont pas encore reçue dans le brouhaha médiatique des derniers jours, tout en étant traitées avec la prudence que commande une source encore à confirmer.

Si la gestion de l’offre fait effectivement partie des discussions à Washington, ce ne serait pas un détail anodin dans une province qui abrite la plus grande proportion de producteurs laitiers sous gestion de l’offre au Canada, une province à quelques semaines d’une élection dans laquelle ces producteurs constituent un poids électoral réel dans des dizaines de circonscriptions rurales.

La gestion de l’offre n’est pas qu’un mécanisme économique. C’est un pacte social entre l’État et les producteurs agricoles québécois et canadiens, un pacte qui dit : vous investissez, vous gérez votre ferme responsablement, et en échange l’État vous garantit un prix et un accès au marché stables. Des générations de producteurs ont emprunté des millions de dollars, transmis leurs fermes à leurs enfants, bâti des communautés rurales sur la certitude de ce système.

Si Ottawa négociait même « en principe » un assouplissement de ce système dans le cadre de l’accord intérimaire, si le langage final de l’entente contenait une formulation ambiguë que Washington pourrait interpréter comme une ouverture, les conséquences pour ces producteurs seraient réelles et immédiates : dévaluation de leurs quotas, incertitude sur l’avenir de leurs investissements, pression accrue des importations américaines.

Ce n’est pas une hypothèse gratuite. Les précédents accords commerciaux ont déjà entraîné des concessions d’accès au marché laitier canadien, un précédent que les producteurs n’ont pas oublié.

Le Québec entre en campagne : dans quel monde?

Le Québec se dirige vers une élection générale le 5 octobre, avec un déclenchement de la campagne attendu en fin août. Fréchette entrera en campagne dans l’un des contextes les plus difficiles qu’un gouvernement sortant ait jamais eu à affronter au moment de demander un nouveau mandat.

Elle entre en campagne avec Churchill Falls signé, une victoire énergétique réelle, même partielle, même conditionnelle. Elle entre en campagne avec un déficit opérationnel de 5,5 milliards de dollars, contre 11,4 milliards prévus au budget. Elle entre en campagne avec une économie qui a rebondi à 0,5 % de croissance du PIB en avril. Ce sont des actifs réels.

Mais elle entre aussi en campagne avec les surtaxes américaines de cinquante pour cent qui menacent d’entrer en vigueur cette nuit, frappant des secteurs qui emploient des dizaines de milliers de Québécois. Avec la gestion de l’offre potentiellement en discussion à Washington. Avec une crise du logement persistante. Avec des difficultés financières croissantes pour de nombreux ménages et entreprises. Avec une stratégie d’Hydro-Québec jugée trop conservatrice par certains observateurs. Avec un troisième lien sans financement.

Cette liste n’est pas un réquisitoire partisan. C’est le contexte réel dans lequel les Québécois vont voter.

Et ce contexte dit quelque chose d’important sur la nature de cette campagne. Elle ne se jouera pas sur des visions abstraites de la société québécoise idéale. Elle se jouera sur des questions concrètes, économiques, immédiates. Qui peut protéger les emplois de l’aluminium? Qui peut garantir la gestion de l’offre? Qui a un plan réaliste pour le logement? Qui comprend que la diversification commerciale prend des années et que les travailleurs ont besoin de protection maintenant?

Ces questions ne favorisent aucun parti a priori. Elles exigent des réponses précises de tous.

Minuit moins une : ce que les prochaines heures vont décider

À 00h01 demain matin, le Canada entrera dans une nouvelle réalité commerciale, avec ou sans accord. Le Canada a indiqué que des mesures de représailles sont prêtes si les tarifs américains entrent en vigueur. Leur contenu précis, soit sur quels produits américains, à quel taux, avec quel impact pour les consommateurs canadiens, est la question que personne n’a encore rendue publique avec précision.

Si un accord de dernière minute est conclu dans les prochaines heures, qu’il s’agisse d’un sursis, d’une suspension conditionnelle ou d’un accord de principe, il sera présenté comme une victoire. La prudence s’imposera alors plus que jamais dans la lecture des termes réels, parce que les accords conclus dans l’urgence nocturne ont une façon de révéler leurs concessions à la lumière du lendemain.

Dans les deux cas, ce qui se passe ce soir à Washington n’est pas la fin de la guerre commerciale. C’est le début d’une nouvelle phase, plus complexe, plus structurelle, plus difficile à résoudre par la seule volonté des gouvernements.

Le Canada a tout fait pour éviter ce moment. Il a proposé d’assouplir certaines restrictions sur les alcools américains. Il a assoupli certaines de ses politiques d’approvisionnement. Il aurait discuté de la gestion de l’offre. Et demain matin, il aura peut-être quand même les surtaxes.

Ce n’est pas une critique de LeBlanc ou de Carney. C’est la description précise d’un rapport de force dans lequel le Canada ne peut pas gagner par la seule ténacité de ses négociateurs face à un partenaire dont la stratégie consiste précisément à rendre tout accord insuffisant pour justifier la prochaine escalade.

La vraie réponse à cette guerre commerciale n’est pas dans les prochaines heures à Washington. Elle est dans les semaines qui suivront, dans les urnes du Québec d’abord, et dans les décisions structurelles sur la productivité, la diversification commerciale et la résilience industrielle que le prochain gouvernement devra prendre dès le lendemain de son élection.

Minuit moins une. La nuit sera longue.


Note méthodologique : cette version corrige plusieurs éléments de la version originale suite à une vérification factuelle, notamment l’usage du conditionnel tant qu’aucun accord n’est confirmé, le retrait de superlatifs historiques invérifiables, le retrait de chiffres non sourcés (loyer moyen, dossiers d’insolvabilité, délai précis de représailles, durée « 50 ans/2077 » de l’entente Churchill Falls), et un traitement plus prudent de la déclaration attribuée à Drainville sur la gestion de l’offre, qui reste à confirmer par une source primaire. Le chiffre d’environ six cents le kilowattheure pour la nouvelle entente Churchill Falls a été conservé : il est confirmé par la couverture du 17 août 2026 portant spécifiquement sur cette entente, et non sur celle de 2024.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Populaires