Désormais, ces chiffres méritent qu’on s’arrête. Qu’on pose le journal, qu’on relève la tête, et qu’on mesure vraiment ce qu’ils signifient pour l’avenir d’une société.
En voici un : au 1er janvier 2026, le Québec compte 9,03 millions d’habitants. Ce nombre, en apparence anodin, cache une réalité que l’Institut de la statistique du Québec a confirmée avec la publication de son bilan démographique 2026 : pour la première fois depuis que des données annuelles comparables existent — soit depuis le début des années 1970 — la population du Québec a diminué en 2025. Pas beaucoup. Neuf mille six cents personnes. Moins de 0,1 %. Mais dans le monde de la démographie, une première fois, c’est rarement une anomalie passagère. C’est souvent le début d’une tendance.
Et nous sommes à quatre-vingt-cinq jours d’une élection provinciale où ce sujet est pratiquement absent du débat public.
Les chiffres, sans filtre
Le portrait que dresse l’ISQ est d’une clarté clinique. En 2025, le Québec a enregistré 80 450 décès, contre seulement 78 200 naissances — c’est la deuxième année consécutive où les décès surpassent les naissances sur le territoire québécois. Le taux de fécondité tourne autour de 1,38 enfant par femme, très en dessous des 2,1 nécessaires au simple renouvellement des générations.
Du côté de l’immigration, les deux canaux habituels de croissance ont simultanément faibli. L’immigration permanente a légèrement progressé, avec un peu plus de 60 000 nouveaux résidents permanents accueillis. Mais le nombre de résidents non permanents — travailleurs temporaires, étudiants étrangers — a chuté de plus de 51 000 personnes en un an, passant d’environ 565 000 à quelque 514 000. Ces départs, combinés à une émigration nette de près de 8 250 personnes vers l’étranger et à des pertes interprovinciales de plus de 7 600 personnes vers le reste du Canada, ont suffi à faire basculer le solde global dans le rouge.
Par ailleurs, 21,7 % de la population québécoise a maintenant 65 ans et plus — une proportion qui dépasse désormais celle des moins de 20 ans, qui s’établit à 20,6 %. Ce croisement, longtemps redouté par les démographes, est désormais une réalité. Le Québec compte officiellement plus de personnes âgées que de jeunes. C’est un changement structurel profond, irréversible à court terme, et lourd de conséquences pour les finances publiques, le marché du travail et les services sociaux.
Une tempête parfaite, construite sur des décisions politiques
Ce qui rend ce bilan particulièrement préoccupant, c’est qu’il n’est pas le fruit d’une malchance démographique imprévisible. C’est le résultat prévisible de plusieurs décisions politiques prises simultanément, sans que leur effet combiné soit clairement exposé aux Québécois.
Depuis 2025, le Québec a plafonné ses admissions d’immigrants permanents à 45 000 personnes par année — en baisse par rapport aux 61 000 accueillis en 2024. Simultanément, Ottawa a réduit ses cibles d’immigration temporaire de 43 %, passant d’environ 674 000 en 2025 à quelque 385 000 pour 2026. Ces deux décisions, fédérale et provinciale, cohérentes chacune dans leur logique politique respective, ont créé ensemble un effet ciseau dévastateur sur la croissance démographique québécoise.
Le gouvernement du Québec a aussi fixé un objectif linguistique pour ses nouvelles admissions : que 80 % des nouveaux immigrants maîtrisent le français à un niveau intermédiaire d’ici 2029. C’est un objectif légitime dans une société qui veut préserver le fait français. Mais, combiné à un plafond déjà bas d’admissions, ce filtre supplémentaire réduit encore davantage le bassin de candidats potentiels — et retarde l’arrivée de travailleurs dont l’économie a besoin maintenant.
Les économistes de Desjardins ont modélisé les conséquences de ces choix avec une précision troublante : dans le scénario de référence, la population québécoise stagnera jusqu’en 2030, puis reprendra très lentement sa croissance, pour n’augmenter que d’environ 275 000 personnes d’ici 2050. C’est environ la moitié de la croissance absolue observée depuis 2022. Mais dans les projections les plus inquiétantes, le bassin de population active — c’est-à-dire les gens en âge de travailler — commence à se contracter dès aujourd’hui, pour accélérer à la fin des années 2030.
L’économie à l’heure du rétrécissement
Ce n’est pas qu’une question de chiffres de population. C’est une question de viabilité économique.
Chaque point de moins dans la population active, c’est moins de travailleurs pour payer les cotisations qui financent les régimes de retraite, les soins de santé et les services à une population vieillissante de plus en plus nombreuse. Le rapport entre cotisants et bénéficiaires — déjà sous pression depuis des années — va se dégrader encore plus vite si la tendance actuelle se maintient.
La Banque du développement du Canada l’a dit sans détour dans ses perspectives pour 2026 : malgré le ralentissement économique, les salaires continuent d’augmenter, non pas parce que la prospérité déborde, mais parce que les employeurs se disputent une main-d’œuvre qui devient structurellement rare. Des secteurs entiers — santé, construction, technologies de l’information, transport — peinent à recruter. Et cette pression sur la main-d’œuvre va s’intensifier, pas se résorber, à mesure que les baby-boomers continuent de quitter le marché du travail.
Dans ce contexte, la décision d’Hydro-Québec de hausser massivement les tarifs des centres de données — que nous évoquions hier — prend une dimension supplémentaire. Les centres de données sont précisément le type d’industrie qui peut fonctionner avec moins de main-d’œuvre par dollar investi, dans une économie qui manquera de bras. Mais on les chasse. On accueille moins de travailleurs. Et la croissance économique, arithmétiquement, ne peut pas être au rendez-vous si ni la population ni la productivité n’augmentent.
Il y a une cohérence perverse dans les décisions québécoises actuelles : on réduit l’immigration, on freine l’investissement à haute valeur ajoutée, et on présente le tout comme de la prudence responsable. C’est de la prudence, certes. Mais c’est surtout le chemin le plus direct vers une économie qui stagne.
Le silence des partis : une complaisance électorale
Ce qui frappe le plus dans ce dossier, c’est l’absence quasi totale de ce débat dans la campagne préélectorale qui s’amorce.
La CAQ de Christine Fréchette défend ses cibles d’immigration de 45 000 comme un choix de société réfléchi, axé sur la capacité d’intégration et la préservation de la langue française. C’est une position respectable — mais elle est présentée sans que les conséquences économiques à long terme ne soient exposées avec franchise aux Québécois.
Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon navigue dans le même courant restrictif, avec une rhétorique nationaliste qui préfère une population moins nombreuse mais plus homogène à une croissance démographique reposant sur une immigration jugée déstabilisante pour la langue. C’est un choix de société. Mais c’est un choix qui mérite d’être clairement assumé, chiffres en main, devant l’électorat.
Québec solidaire parle de conditions d’accueil, de lutte contre le racisme systémique, d’intégration améliorée — mais sans non plus proposer de cibles quantifiées suffisamment ambitieuses pour inverser la tendance actuelle.
Quant au PLQ de Charles Milliard, absent de ce débat comme de beaucoup d’autres, il n’a pas encore réussi à imposer sa vision sur ce sujet.
Le résultat, c’est une campagne électorale qui s’approche à grands pas, avec un enjeu démographique historique sur la table, et personne pour le nommer vraiment.
Ce que le Québec de 2050 dira de nos choix d’aujourd’hui
Les projections de l’ISQ dessinent deux Québec possibles.
Dans le premier, les politiques actuelles sont maintenues ou durcies. La population stagne autour de 9,2 millions, le bassin de travailleurs se contracte progressivement, les régions éloignées se dépeuplent — la Côte-Nord pourrait perdre jusqu’à 15 % de sa population d’ici 2051, la Gaspésie jusqu’à 11 % — et les pressions sur les finances publiques s’intensifient au rythme du vieillissement.
Dans le second, le Québec choisit de regarder la réalité démographique en face et d’ajuster ses politiques d’immigration, d’intégration et d’investissement en conséquence — non pas en ouvrant les vannes sans discernement, mais en fixant des cibles cohérentes avec ses besoins économiques réels, en investissant massivement dans la francisation et l’intégration, et en construisant l’infrastructure sociale nécessaire pour accueillir des travailleurs dont l’économie a un besoin urgent.
Ce deuxième chemin est plus exigeant politiquement. Il demande du courage, de la pédagogie, et une capacité à expliquer des compromis difficiles à un électorat qui a des préoccupations légitimes sur la langue, le logement et les services publics.
Mais l’alternative — continuer à gérer le rétrécissement sans le nommer, espérer que la démographie s’arrange toute seule, et remettre les vrais débats après les élections — a un coût que les générations futures paieront à notre place.
La population du Québec a diminué pour la première fois depuis cinquante ans. C’est aujourd’hui, le 12 juillet 2026, qu’il faut commencer à en parler sérieusement. Pas le 6 octobre.



