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Le réarmement canadien : une nécessité réelle, une facture opaque, un débat escamoté

Il y a quelque chose d’historiquement vertigineux dans ce qui se passe sous nos yeux. Pour la première fois depuis 1987, le Canada a atteint le seuil des 2 % de son PIB consacré à la défense nationale — une cible que le pays s’était engagé à respecter envers l’OTAN depuis 2002, et qu’il n’avait jamais réussi à atteindre. Mark Carney l’a annoncé à Halifax en mars dernier avec une fierté assumée. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a confirmé que tous les membres de l’alliance avaient atteint l’objectif pour la première fois — et ce, grâce aux déclarations du président américain Donald Trump sur les « profiteurs » au sein de l’alliance

Ce dernier détail dit tout. Ce n’est pas une conversion soudaine au réalisme géopolitique qui a poussé le Canada à enfin payer sa part. C’est la peur d’un allié imprévisible. C’est la menace d’un partenaire commercial qui nous tord le bras. Quand on doit sa sécurité à la crainte plutôt qu’à la conviction, on devrait au moins avoir l’honnêteté de le dire — et surtout, l’humilité d’expliquer aux Canadiens ce que cette facture va réellement leur coûter.

La vitesse de l’annonce, le silence sur les chiffres

Le gouvernement Carney ne manque pas d’audace rhétorique sur ce dossier. De 38,3 milliards de dollars en 2024, le budget voué à la défense est passé à 53,4 milliards l’année suivante et à 63 milliards cette année. En dix mois, un bond de près de 65 %. Le premier ministre a réitéré l’intention du Canada d’investir 3,5 % de son PIB en dépenses militaires et 1,5 % de plus dans les dépenses d’infrastructures essentielles d’ici 2035.

C’est ambitieux. C’est peut-être même nécessaire. Mais voici ce que le gouvernement n’a pas encore dit clairement aux Canadiens : combien ça coûte vraiment.

Selon les estimations du directeur parlementaire du budget, l’augmentation des dépenses au cours de la prochaine décennie pour atteindre l’objectif fixé fera grimper le ratio de la dette fédérale par rapport au PIB de 6,3 points de pourcentage en 2035. C’est la projection indépendante — celle que le gouvernement n’a pas fournie spontanément. Le rapport du DPB critique d’ailleurs le fait que le gouvernement n’ait pas publié de données à l’appui de ses projections et qu’il ne lui ait pas fourni les informations qu’il avait demandées au sujet de ses propres projections internes.

Un gouvernement qui refuse de fournir ses propres chiffres à l’officier indépendant chargé de surveiller les finances publiques n’est pas un gouvernement qui fait confiance aux Canadiens. C’est un gouvernement qui gère sa communication.

Un déficit déjà colossal, une ambition encore plus grande

Pour bien mesurer l’ampleur du défi, il faut rappeler le contexte budgétaire dans lequel s’inscrit ce réarmement. Dans leur premier budget, les libéraux de Mark Carney prévoyaient que le déficit atteindrait 78,3 milliards de dollars pour 2025-2026. Il s’établit finalement à 66,9 milliards, notamment en raison de revenus plus élevés qu’anticipé. L’amélioration est réelle, mais l’ancien directeur des études économiques au ministère des Finances, Claude Lavoie, a tempéré l’enthousiasme : ce n’est pas que le PIB va mieux, c’est surtout qu’on a eu plus de revenus et qu’on a un peu moins dépensé en reportant certaines dépenses.

Ce report aura une conséquence directe : Scotiabank prévoit une dégradation du solde public estimé à 96 milliards de dollars en 2026, soit environ 2,9 % du PIB. Et cela, avant même que la pleine accélération des dépenses militaires prévues ne se matérialise.

Le ministre des Finances François-Philippe Champagne a transmis début juillet des lettres à l’ensemble de ses collègues les appelant à documenter des économies d’ici mi-septembre, l’objectif étant de les inclure dans le budget qui sera présenté à l’automne. Traduction : on dépense à vitesse grand V d’un côté, et on demande à tous les ministères de trouver des coupes de l’autre. C’est une gestion budgétaire acrobatique — possible en période de croissance soutenue, périlleuse dans un contexte de récession technique et d’incertitude commerciale persistante.

La question que personne ne pose : à quoi sert cet argent, exactement?

Il ne faut pas être pacifiste pour poser une question aussi simple. Le réarmement canadien est présenté comme une réponse aux menaces russes, chinoises, et à l’imprévisibilité américaine. C’est une analyse légitime. Le ministre de la Défense David McGuinty a expliqué que les guerres en Ukraine et en Iran, la situation dans la région indopacifique et l’imprévisibilité américaine depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche sont des exemples de changements qui justifient une approche plus robuste en défense.

Mais entre le diagnostic et le chèque, il y a une étape cruciale : la stratégie. Et sur ce point, les lacunes sont criantes. Le gouvernement libéral a promis de publier une stratégie industrielle de défense qui détaillerait ses plans pour le secteur, mais il n’a pas respecté le délai qu’il s’était lui-même fixé, à savoir Noël 2025.

On dépense des dizaines de milliards de dollars sans stratégie industrielle clairement articulée. On s’engage à atteindre 5 % du PIB d’ici 2035 sans budget détaillé. On achète des sous-marins et des avions de chasse sans expliquer aux Canadiens — et encore moins aux Québécois — quelles retombées économiques régionales sont garanties dans ces contrats colossaux.

Le Québec dans l’équation : un acteur ou un spectateur?

Pour le Québec, l’enjeu de la défense est à la fois une opportunité et un risque. Une opportunité parce que le ministre Champagne a lui-même affirmé espérer que les politiciens du Québec considéreront l’augmentation du budget de la défense comme un outil économique qui pourrait servir aux petites et moyennes entreprises. Le chantier naval Davie à Lévis est d’ores et déjà positionné pour bénéficier de contrats majeurs. L’écosystème aérospatial montréalais — Bombardier, CAE, Pratt & Whitney Canada — est directement dans la ligne de mire des nouveaux investissements.

Mais un risque aussi, parce que le Québec n’a pas de garantie explicite dans la répartition de ces milliards. Et historiquement, les grands contrats de défense ont souvent favorisé l’Ontario et les provinces de l’Ouest. Sans une vigilance politique active — du gouvernement Fréchette comme des élus fédéraux québécois — le Québec pourrait se retrouver à payer sa part du déficit sans recevoir sa part des retombées.

Le Bloc québécois a d’ailleurs soulevé une question que l’on n’entend pas assez : si on veut atteindre ce 2 %, on implique des dépenses d’environ 40 milliards de dollars de plus, et on ferait tout ça sans budget. On est dans le noir sur la façon dont on va financer ce projet-là. Cette interpellation reste sans réponse satisfaisante.

Le Canada a le droit — et peut-être le devoir — de se réarmer. Le monde de 2026 n’est pas celui de 1990. La Russie est en guerre depuis quatre ans. L’Arctique est convoité. L’alliance américaine ne peut plus être tenue pour acquise. Ces réalités sont incontestables.

Mais la démocratie exige que les dépenses publiques de cette ampleur fassent l’objet d’un débat rigoureux, transparent et documenté. Pas d’une série d’annonces spectaculaires calibrées pour les caméras, à Halifax un jour, à Winnipeg le lendemain, avec un ministre qui refuse de répondre aux questions du directeur parlementaire du budget.

Carney a atteint le 2 %. C’est un fait. Il s’est engagé vers le 5 %. C’est une promesse. Mais entre les deux, il doit au moins une chose aux Canadiens : leur dire franchement combien ça va coûter, comment c’est financé, et quelles régions en bénéficieront concrètement.

Le réarmement sans débat, c’est la politique du fait accompli. Et ça, quelle que soit la menace à laquelle on répond, ce n’est pas la marque d’un gouvernement qui fait confiance à ses citoyens.

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