Trente-cinq. C’est le nombre de caquistes qui ont annoncé leur retrait de la vie politique depuis que la débâcle dans les sondages a commencé à se préciser, il y a environ dix-huit mois. Trente-cinq élus, ministres, figures connues du parti qui ont regardé la machine et décidé que la prochaine campagne ne serait pas la leur.
Le dernier en date, François Bonnardel, n’est pas n’importe qui dans l’histoire de la CAQ. Entré en politique en 2007 sous la bannière de l’ADQ, élu six fois de suite, ministre des Transports, de la Sécurité publique, puis de l’Immigration sous Fréchette, leader parlementaire depuis avril — c’est un homme qui a traversé toutes les saisons de cette formation politique. Et il s’en va.
Sa circonscription de Granby, qu’il avait forgée en forteresse caquiste après des décennies sous bannière péquiste puis libérale, représentait l’un des rares sièges que la formation pouvait considérer comme quasi acquis dans le centre du Québec. Sa décision de ne pas se représenter transforme une circonscription sûre en terrain à défendre — un fardeau supplémentaire pour une direction qui n’en manque pas.
Un inventaire qui donne le vertige
Pour mesurer l’ampleur de ce mouvement de fond, il suffit de lire la liste des noms qui ont précédé Bonnardel vers la sortie. François Legault lui-même, bien sûr. Puis Guilbault. LeBel. Dubé. Boulet. Lacombe. Julien. Caire. Charest. Carmant. Proulx. Et maintenant Bonnardel. Ce ne sont pas des figurants. Ce sont les architectes du projet caquiste tel qu’il a gouverné le Québec depuis 2018.
Ce que cette liste dit, c’est que la CAQ de Christine Fréchette n’est pas la même formation que celle qui a obtenu 90 sièges en 2022. Elle porte le même nom, le même héritage et le même bilan. Mais elle se présente devant l’électorat sans une grande partie des personnes qui ont construit ce bilan — pour le meilleur et pour le pire.
C’est une situation paradoxale et politiquement délicate. Fréchette a besoin de se distancer des erreurs des huit dernières années pour convaincre les électeurs déçus de lui accorder une deuxième chance. Mais elle gouverne avec les institutions, les politiques et, dans plusieurs cas, encore les mêmes visages que ceux qui ont présidé à ces erreurs. Elle ne peut pas à la fois incarner le renouveau et assumer la continuité. Et pourtant, c’est exactement la mission impossible que les circonstances lui ont imposée.
Le dossier Marois-itinérance : une tuile calculée
Ce mardi, au moment même où la province digère la nouvelle du départ de Bonnardel, Christine Fréchette rencontre Pauline Marois. Le sujet : l’itinérance, et la demande de l’ancienne première ministre péquiste d’obtenir un engagement ferme de la part de tous les partis pour la tenue d’un sommet national en 2027.
Cette rencontre mérite qu’on en comprenne la dynamique réelle. Pauline Marois n’est pas en train de faire de la politique partisane. Depuis le printemps, elle a mobilisé un regroupement transpartisan de personnalités — dont l’ancienne vice-première ministre libérale Michelle Courchesne et l’ex-ministre caquiste Marguerite Blais — pour demander un engagement solennel aux candidats au pouvoir sur cet enjeu. Elle a déjà rencontré Charles Milliard, qui a promis d’inscrire le sommet dans la plateforme du PLQ. Elle a rencontré les autres chefs. Fréchette, elle, avait résisté pendant des semaines avant d’accepter cette rencontre.
Pourquoi cette résistance? Parce que la situation de l’itinérance est un terrain miné pour la CAQ sortante. Le recensement de 2025 a dénombré plus de 12 000 personnes en situation d’itinérance au Québec — une réalité qui s’est aggravée sous huit ans de gouvernance caquiste, malgré des investissements réels et les efforts sincères d’élus comme Marguerite Blais elle-même. Reconnaître qu’un sommet est nécessaire, c’est implicitement admettre que les approches actuelles n’ont pas suffi. Refuser de s’y engager, c’est donner l’image d’un gouvernement sourd à une crise sociale visible.
Fréchette a finalement accepté la rencontre. C’est la bonne décision. Mais le fait qu’elle ait tardé autant illustre une tendance qui lui coûte dans les sondages : une propension à défendre le bilan de son parti là où l’humilité serait plus payante.
Un parti qui gouverne, une formation qui se dépeuple
Il y a une tension fondamentale dans la situation de la CAQ à quatre-vingt-deux jours du scrutin. D’un côté, le gouvernement Fréchette continue de gouverner — il annonce des investissements, il signe des ententes, il gère les dossiers quotidiens de l’État. C’est le privilège de l’exécutif sortant, et Fréchette l’utilise avec une certaine habileté.
De l’autre côté, la machine électorale de la formation se retrouve dans une situation sans précédent récent. Sur 79 députés actuels, 35 ne se représenteront pas. Presque la moitié du caucus. Cela veut dire des dizaines de circonscriptions à défendre avec des candidats inconnus, sans la prime de l’incumbency, sans les réseaux locaux bâtis sur des années de présence sur le terrain. Même dans des circonscriptions qui semblaient sûres — comme Granby — la bataille s’annonce maintenant moins prévisible.
L’agrégateur Qc125 donnait encore lundi matin de très bonnes probabilités à Bonnardel de conserver son siège. Sa décision de partir transforme une certitude en point d’interrogatoire. Multipliez ce scénario par trente-cinq, et vous avez la carte électorale que la CAQ devra défendre en octobre.
Ce que Fréchette doit faire — et vite
Il serait inexact de conclure que la CAQ est condamnée. Les sondages des derniers mois montrent une remontée réelle — de 13 % à environ 22 % d’intentions de vote — et Fréchette est perçue personnellement comme plus compétente et plus digne de confiance que ses adversaires directs. Ce n’est pas rien.
Mais cette remontée a ses limites structurelles. Elle s’est en partie construite sur l’effet de nouveauté d’une cheffe fraîchement élue. Cet effet s’estompe. Et les prochaines semaines vont progressivement ramener le débat sur ce que la CAQ a fait ou n’a pas fait depuis 2018 — sur l’immigration, sur l’itinérance, sur la santé, sur les grands projets informatiques comme SAAQclic dont Bonnardel lui-même a été une victime collatérale.
Pour traverser cet automne, Fréchette a besoin de faire ce qu’elle a encore hésité à faire clairement : marquer une rupture visible avec les pages les plus sombres du bilan Legault, tout en revendiquant les réussites réelles. Pas une rupture de façade, pas un changement de style communicationnel, mais des gestes concrets qui montrent que ce gouvernement tire des leçons — sur l’itinérance, sur la transparence dans les grands projets, sur l’écoute des acteurs du terrain.
La rencontre avec Marois d’aujourd’hui est une occasion. Pas de faire de la politique, mais de montrer qu’une première ministre peut écouter une ancienne adversaire quand celle-ci porte un enjeu légitime. Si Fréchette en sort avec un engagement clair sur le sommet de l’itinérance, elle marque un point. Si elle en sort avec des réserves et des nuances, elle confirme une image dont elle peine déjà à se défaire.
Le compte à rebours a commencé
Trente-cinq départs. Douze mille personnes sans toit dénombrées au Québec. Une première ministre qui rencontre son adversaire de tradition pour parler d’une crise sociale que son gouvernement n’a pas résolue. Un scrutin dans moins de trois mois.
La CAQ n’est pas morte. Elle est même en train de se battre avec une énergie que peu d’observateurs lui auraient accordée en janvier. Mais elle se bat avec une formation décimée, sur un bilan contesté, dans un paysage fragmenté où chaque siège doit être gagné à la sueur de candidats dont plusieurs sont inconnus.
Christine Fréchette a évité l’effondrement. Elle n’a pas encore démontré qu’elle peut construire une victoire. Il lui reste quatre-vingt-deux jours pour faire la différence entre les deux.



