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Hydro-Québec et l’occasion manquée : quand la prudence devient paralysie

Dans l’histoire économique d’une société, il existe des moments où les astres s’alignent de façon exceptionnelle. Où une ressource que vous possédez devient soudainement exactement ce que le monde entier réclame. Où votre positionnement géographique, votre infrastructure et votre réputation se combinent pour vous offrir une fenêtre d’opportunité rare.

Le Québec vit un de ces moments. Et il est en train de le regarder passer depuis les gradins.

Cette semaine, le gouvernement Fréchette et Hydro-Québec ont confirmé les grandes orientations de leur plan énergétique 2026-2050 — un document qui fixe la trajectoire de la société d’État pour un quart de siècle. La conclusion des observateurs les plus avertis tient en deux mots : extrêmement conservateur. Ce n’est pas un reproche anodin. C’est un diagnostic qui mérite d’être examiné sans complaisance, à quelques semaines d’une élection provinciale où personne ne semble vouloir poser la vraie question : le Québec est-il en train de rater sa chance historique ?

Ce que le plan dit — et ce qu’il ne dit pas

Le plan de gestion intégrée des ressources énergétiques 2026-2050, dévoilé fin juin par le ministre Bernard Drainville en compagnie de la présidente d’Hydro-Québec Claudine Bouchard, place l’efficacité énergétique et la résilience du système au sommet de ses priorités pour les 24 prochaines années. Ce sont des objectifs raisonnables et défendables en période ordinaire.

Mais nous ne sommes pas en période ordinaire.

Le plan priorise la sobriété énergétique et la gestion de la demande. Il confirme qu’Hydro-Québec entend freiner les grands projets de développement industriel énergivores plutôt que d’agrandir rapidement son parc de production. Parallèlement, la société d’État propose un nouveau tarif pour les centres de données exigeant cinq mégawatts ou plus — un tarif dit CD — qui doublerait approximativement le coût de l’électricité pour ces clients par rapport aux grands industriels traditionnels, passant à environ 13 cents le kilowattheure. Ce tarif serait applicable dès novembre 2026, sous réserve d’approbation par la Régie de l’énergie, et les exploitants de centres de données ont déjà annoncé leur intention de le contester.

Le signal est clair : le Québec ferme partiellement la porte aux centres de données et aux grands consommateurs industriels. On choisit de rationner plutôt que de produire davantage.

Le paradoxe d’une province riche qui se dit pauvre

Il faut mesurer l’absurdité de la position dans laquelle le Québec se trouve actuellement.

D’un côté, le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, déclarait il y a quelques semaines à Montréal que le Canada — et par extension le Québec — est dans une posture idéale pour devenir une puissance exportatrice d’énergie propre sur laquelle le monde peut s’appuyer. Des multinationales de la technologie, de l’aluminium, de la fabrication avancée et des semi-conducteurs cherchent désespérément à s’installer là où elles peuvent accéder à une électricité propre, stable et abordable. Ces entreprises regardent le Québec avec envie.

De l’autre côté, Hydro-Québec dit ne pas avoir assez d’électricité pour les accueillir toutes — et choisit, plutôt que d’accélérer le développement de nouvelles capacités, de rationner l’accès en doublant les tarifs pour les plus grands consommateurs.

Pendant ce temps, la crise d’Ormuz a rappelé au monde entier à quel point la dépendance aux hydrocarbures du Golfe est une fragilité structurelle. Les prix du pétrole ont bondi de plus de 8 % en une journée cette semaine. Les économies asiatiques, qui dépendent de ce détroit pour la grande majorité de leurs importations énergétiques, cherchent à diversifier leurs sources. La demande mondiale pour des alternatives propres et fiables n’a jamais été aussi forte — ni aussi urgente.

Le Québec possède ce que le monde cherche. Et il choisit la prudence.

La vraie question : manque-t-on vraiment d’électricité ?

Avant de prendre position, il faut examiner l’argument central d’Hydro-Québec et du gouvernement Fréchette : celui du manque de capacité. L’argument est réel, mais il mérite d’être nuancé.

Le Québec dispose effectivement d’une capacité hydroélectrique installée qui est, certaines saisons, proche de ses limites aux heures de pointe. Les projections de demande montrent une pression croissante, notamment avec l’électrification des transports, le chauffage et — justement — les centres de données. Dans ce contexte, un certain rationnement de court terme est défendable.

Mais le rationnement n’est pas une stratégie. C’est une gestion de la pénurie. Et la pénurie québécoise en électricité n’est pas une fatalité géologique — c’est le résultat d’un sous-investissement délibéré dans le développement de nouvelles capacités depuis plus de vingt ans. Le Québec a des rivières. Il a du vent. Il a un potentiel éolien considérable, largement sous-exploité. Les études de la Régie de l’énergie estiment que des dizaines de térawattheures additionnels pourraient être développés à des conditions économiques raisonnables.

On ne manque pas d’eau. On manque de décisions.

Le dossier des centres de données : un choix de société mal posé

La question des centres de données illustre parfaitement les tensions à l’œuvre dans cette stratégie.

D’un côté, les centres de données sont des consommateurs d’électricité extrêmement gourmands. Un grand centre de données peut consommer autant qu’une ville de taille moyenne. Et leur bilan en termes de création d’emplois directs par kilowattheure consommé est nettement inférieur à celui d’une aluminerie ou d’une usine manufacturière. L’argument d’Hydro-Québec en faveur d’un tarif plus élevé a donc une logique économique réelle.

De l’autre côté, les centres de données sont l’infrastructure de l’économie numérique mondiale. L’intelligence artificielle, le stockage de données, les services infonuagiques — tout cela repose sur ces installations. Les entreprises technologiques qui cherchent à installer leurs serveurs dans des régions disposant d’électricité propre sont exactement le type d’investisseurs que le Québec cherche à attirer pour diversifier son économie au-delà du secteur public et des ressources naturelles.

Le tarif CD d’Hydro-Québec, en doublant le coût de l’électricité pour ces clients, envoie un message sans ambiguïté à l’industrie mondiale : nous ne voulons pas de vous. Des opérateurs l’ont d’ailleurs compris — plusieurs ont déjà signalé leur intention de contester le tarif devant la Régie de l’énergie, et d’autres évaluent des alternatives dans des juridictions voisines, notamment en Ontario et dans certains États américains.

Ce n’est pas un choix neutre. C’est un choix économique majeur qui hypothèque une part de la croissance future du Québec dans l’économie numérique.

Ce que le prochain gouvernement devra assumer

À moins de quatre-vingt-dix jours des élections du 5 octobre, aucun des quatre partis en lice n’a proposé de vision énergétique vraiment ambitieuse pour sortir le Québec de cette contradiction fondamentale.

La CAQ de Fréchette assume le plan conservateur qu’elle vient de dévoiler. Le PQ de St-Pierre Plamondon parle d’énergie dans le cadre de la souveraineté, mais sans chiffres concrets sur les capacités à développer. Le PLQ de Milliard ne s’est pas distingué sur ce dossier. Québec solidaire prône la transition et l’efficacité — des objectifs louables, mais insuffisants si on ne parle pas de produire davantage.

Or, le prochain gouvernement n’aura pas le luxe de temporiser. La pression sur le réseau d’Hydro-Québec va s’intensifier dans les prochaines années, indépendamment des choix politiques. L’électrification des transports progresse. Le chauffage au gaz sera progressivement remplacé. L’industrie cherche à décarboner ses procédés. Même sans un seul nouveau centre de données, la demande va croître.

La vraie question n’est donc pas de savoir si on développe de nouvelles capacités. C’est de savoir à quelle vitesse, pour qui, et selon quelle vision du développement économique québécois.

Le temps de la prudence est révolu

Il fut un temps où la prudence d’Hydro-Québec était une vertu. Quand les marchés d’exportation étaient incertains, quand les projets hydroélectriques coûtaient excessivement cher, quand la demande était stable — la gestion conservatrice était une sagesse institutionnelle.

Ce temps est révolu. Le monde traverse une crise énergétique structurelle. La crise d’Ormuz le rappelle chaque semaine. Les engagements climatiques mondiaux créent une demande inexorable pour de l’électricité propre. Et le Québec, avec ses rivières, son expertise et son réseau déjà en place, se retrouve en position de force unique.

Choisir la prudence dans ce contexte, c’est choisir de laisser d’autres profiter de l’urgence mondiale. C’est laisser à l’Ontario, à l’Alberta ou à des États américains les investissements que le Québec pourrait attirer. C’est préserver le confort de court terme d’Hydro-Québec au détriment du dynamisme économique à long terme d’une société de neuf millions de personnes.

Le plan 2026-2050 vient d’être dévoilé. Il peut encore être corrigé — par un gouvernement qui aurait le courage de poser la vraie question. La prochaine élection en sera peut-être l’occasion. Ou peut-être pas. Dans un cas comme dans l’autre, la fenêtre, elle, ne restera pas ouverte indéfiniment.

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