Deux nouvelles tombées en 48 heures. En apparence sans lien. En réalité, elles racontent la même histoire sur le Canada — celle d’un pays qui tarde à se protéger, qui laisse des acteurs dominants faire la loi, et qui réagit quand il est trop tard plutôt que d’agir quand il en est encore temps.
Première nouvelle : le CRTC a lancé une enquête visant à déterminer si les trois principaux opérateurs de téléphonie mobile ont enfreint ses nouvelles règles interdisant les « frais abusifs ». Bell, Rogers et Telus devront justifier des frais que le régulateur juge préoccupants — frais de manutention d’appareils, de configuration, de carte SIM — à peine la nouvelle interdiction entrée en vigueur le 12 juin 2026.
Deuxième nouvelle : Washington a officiellement refusé de renouveler l’ACEUM dans les délais prévus. L’accord demeure en vigueur mais entrera dans un réexamen annuel pouvant s’étirer une décennie. Le Canada arrive à cette échéance sans mandat clair de négociation, sans table formelle avec Washington, pendant que le Mexique négocie déjà.
Deux dossiers. Un seul diagnostic : le Canada a une longue tradition de laisser les acteurs dominants imposer leurs conditions, puis de tenter de corriger les dégâts après coup.
Le jeu du chat et de la souris télécom : une farce nationale
Depuis le 12 juin 2026, les fournisseurs de services mobiles et Internet au Canada ne peuvent plus imposer certains frais liés à l’activation ou à la modification d’un forfait. Cette politique réglementaire avait pour objectif d’éliminer les frais d’activation pouvant aller jusqu’à 80 $ chez les grands fournisseurs, et de permettre aux Canadiens de changer de forfait sans craindre des coûts imprévus. C’était une avancée réelle pour les consommateurs.
La réaction des télécoms? Immédiate et prévisible. Bell a instauré des frais de manutention d’appareil de 40 $ pour les clients qui achètent un appareil avec leur service sans fil. Telus a introduit des frais de 15 $ pour l’obtention d’une carte SIM. Rogers est visée pour des frais de configuration d’appareil de 40 $, des frais d’expédition de 25 $ et des frais liés aux cartes SIM.
Le professeur Pierre Larouche a résumé la situation avec une précision chirurgicale : c’est un jeu du chat et de la souris. Les compagnies de cellulaire veulent essayer d’aller chercher de l’argent où elles le peuvent, puis le CRTC, de son côté, essaie de fermer les portes, une par une, puis les entreprises cherchent à se trouver des ouvertures.
Ce jeu dure depuis des décennies. Et les perdants sont toujours les mêmes : les consommateurs canadiens, qui paient leurs forfaits cellulaires parmi les plus chers du monde industrialisé. Si le CRTC constate une violation, les entreprises pourraient se voir infliger des amendes pouvant aller jusqu’à 10 millions $, tandis que les responsables concernés pourraient être sanctionnés à hauteur de 25 000 $. Mais des observateurs, dont Matt Hatfield d’OpenMedia, notent que le CRTC cite ces chiffres comme levier et que les amendes réelles seraient en pratique bien inférieures. Des amendes symboliques pour des entreprises qui font des milliards de profits annuels. Difficile d’appeler ça de la dissuasion.
La vraie question n’est pas de savoir si Bell va retirer ses frais de « manutention » — elle le fera, sous pression réglementaire, puis en inventera d’autres. La vraie question est structurelle : pourquoi le Canada tolère-t-il depuis si longtemps un oligopole télécom aussi concentré, aussi peu concurrentiel, et aussi peu respectueux des règles qu’il est censé suivre?
La réponse structurelle que personne ne veut donner
L’insuffisance de concurrence dans de nombreux secteurs de l’économie — bancaire, télécommunications, grande distribution — expliquerait notamment la faible productivité du Canada, selon le FMI. Ce n’est pas une observation nouvelle. C’est un constat que les économistes répètent depuis des années, que les gouvernements successifs ont reconnu, et que personne ne règle vraiment.
Le gouvernement Carney a pourtant annoncé, dans sa mise à jour économique du printemps, un nouveau Plan pangouvernemental pour la concurrence qui reposera sur une approche ciblée et coordonnée pour garantir que la concurrence soit systématiquement prise en compte et priorisée dans l’ensemble des politiques du gouvernement fédéral. Un plan de plus. Des intentions louables. Mais tant que la structure fondamentale du marché télécom — trois acteurs dominant 90 % du marché, barrières à l’entrée quasi infranchissables pour les étrangers — reste intacte, le CRTC continuera de jouer au chat et à la souris avec des entreprises qui ont plus de ressources juridiques que l’organisme qui est censé les réguler.
L’ACEUM : même logique, autre échelle
Le parallèle avec le dossier commercial américain est frappant. Ici aussi, le Canada a longtemps fonctionné dans une relation asymétrique avec un partenaire dominant, en assumant que les règles établies seraient respectées et que la bonne foi suffirait.
La récente décision de la Cour suprême des États-Unis annulant les droits de douane instaurés en vertu de l’IEEPA est un avantage net pour le Canada. Les droits de douane sur les exportations non visées par l’ACEUM ont été réduits, passant de 35 % à 10 %. C’est une bonne nouvelle partielle. Mais comme pour les frais télécom, Washington a immédiatement réagi en contournant la règle : Trump a signé un nouveau décret instaurant un tarif mondial de 10 % à 15 % via l’article 122 de la Trade Act of 1974 — une loi différente, au lendemain même de la décision de la Cour suprême.
Des provinces comme le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique continueront de faire face à des difficultés commerciales pour les produits visés par les droits de douane en vertu de l’article 232 — l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre et les automobiles. Ces droits sectoriels, eux, n’ont pas été invalidés par la Cour suprême. Ils restent en place. Et ce sont précisément les secteurs qui font vivre des dizaines de milliers de travailleurs québécois.
Là encore, le Canada réagit coup par coup, dossier par dossier, tarif par tarif, sans jamais s’attaquer à la vulnérabilité structurelle : une économie dont 75 % des exportations sont destinées à un seul marché, contrôlé par un partenaire dont l’imprévisibilité est désormais la principale caractéristique.
Deux dossiers, une seule leçon
Ce qui lie Bell-Rogers-Telus à Trump-ACEUM, c’est la même faiblesse institutionnelle canadienne : nous régulons et négocions en réaction, rarement en prévention. Nous attendons que les règles soient violées pour les faire respecter. Nous attendons que les tarifs tombent pour diversifier nos marchés. Nous attendons que les frais abusifs apparaissent pour les interdire.
Dans le scénario de base de la Banque Nationale, le PIB canadien progresserait de 1,0 % en 2026, soutenu par un renouvellement de l’ACEUM, bien que l’incertitude commerciale demeure le principal risque. Tout repose sur un accord que Washington vient de refuser de renouveler formellement, avec un partenaire dont le gouvernement invente de nouveaux outils tarifaires 24 heures après que son propre système judiciaire lui en a retiré les anciens.
Pendant ce temps, Bell, Rogers et Telus inventent de nouveaux frais 18 jours après qu’on leur ait interdit les anciens.
Le Canada a besoin d’institutions plus robustes, de marchés plus concurrentiels et d’une stratégie commerciale qui ne repose pas sur la bonne volonté de partenaires qui n’en ont aucune. Ce n’est pas une question de gauche ou de droite. C’est une question de survie économique.



