Dès octobre, les poubelles ne sortiront plus qu’une fois toutes les deux semaines à Ahuntsic et au Sault-au-Récollet. L’objectif environnemental est solide. Ce qui inquiète, c’est que ce même arrondissement a déjà vu, en 2023, le coût réel d’un contrat de collecte dépasser largement ce qu’avaient estimé les fonctionnaires — un écart qui invite à la prudence au moment d’évaluer les économies promises cette fois-ci.
La collecte des ordures ménagères passera aux deux semaines dès le 1er octobre 2026 pour les immeubles résidentiels de huit logements et moins à Ahuntsic-Cartierville, une mesure qui cible d’abord les districts d’Ahuntsic et du Sault-au-Récollet. L’ensemble de l’arrondissement, ainsi que Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, doivent suivre graduellement en 2026 et 2027, dans la foulée d’une directive de Québec qui oblige les 82 municipalités de la Communauté métropolitaine de Montréal à limiter la collecte des ordures à un maximum de 26 fois par année d’ici la fin de 2027. Pour faciliter cette transition, le conseil municipal a autorisé cette semaine l’achat de bacs à ordures roulants munis de puces RFID pour Ahuntsic-Cartierville et VSP, au coût de 2,7 millions de dollars. L’arrondissement débourse par ailleurs plus de 230 000 $ pour accompagner et sensibiliser les citoyens à ce changement.
Sur le plan environnemental, l’argument tient parfaitement la route.
L’objectif de la mesure est d’encourager un meilleur tri des matières, une part importante de ce qui se retrouve actuellement dans les poubelles pouvant être recyclée ou compostée. La mairesse d’arrondissement, Maude Théroux-Séguin, résume d’ailleurs l’esprit de la mesure simplement : plusieurs citoyens lui disent ne jamais avoir de poubelle assez pleine pour justifier de la sortir chaque semaine. Un projet pilote mené à Verdun, présenté comme concluant, appuie cette approche.
Mais l’inquiétude citoyenne qui monte n’est pas irrationnelle non plus.
Depuis l’annonce, plusieurs résidents ont exprimé des réserves : certains estiment payer toujours plus pour moins de services, tandis que d’autres s’inquiètent de la propreté déjà problématique de certains secteurs de l’arrondissement, craignant qu’un espacement des collectes n’aggrave la situation. Ce ne sont pas des objections marginales dans un arrondissement qui a déjà connu, par le passé, des ratés coûteux dans la gestion de ce même service.
Et c’est précisément là que l’historique récent d’Ahuntsic-Cartierville mérite d’être rappelé.
En 2023, une analyse journalistique révélait que le contrat de collecte des ordures à Ahuntsic-Cartierville, prévu sur cinq ans, atteignait 35,9 millions de dollars — alors que les fonctionnaires l’avaient initialement évalué à 16,6 millions, soit plus du double (environ 2,16 fois) du montant projeté. Un écart de cette ampleur, dans ce même arrondissement, sur ce même type de service, devrait inciter à une prudence particulière au moment d’évaluer les économies promises par l’espacement des collectes. Un des arguments centraux en faveur de la mesure est justement la réduction des coûts opérationnels ; si l’historique de planification budgétaire de l’arrondissement en cette matière précise s’est déjà révélé peu fiable, les citoyens ont le droit d’exiger plus de rigueur cette fois-ci, pas seulement une nouvelle promesse d’économies.
Le choix technologique, lui, est un pas dans la bonne direction — à condition qu’il serve vraiment la reddition de comptes.
L’ajout de puces RFID sur les nouveaux bacs permettra en principe de suivre précisément le déroulement des collectes, données à l’appui plutôt que sur la base d’anecdotes citoyennes. Si ces puces sont effectivement déployées, leur utilité ne devrait toutefois pas se limiter à la logistique : les données de collecte pourraient aussi servir à renforcer la reddition de comptes sur les services réellement effectués — un type de vérification indépendante qui faisait défaut au moment du dépassement de coûts de 2023. Encore faut-il que l’arrondissement s’engage à publier ces données de suivi de façon transparente, plutôt que de les garder à usage interne uniquement.
Ce qu’Ahuntsic-Cartierville doit livrer avant octobre.
L’espacement des collectes aux deux semaines est une mesure défendable sur le plan environnemental et cohérente avec les orientations imposées par Québec. Mais un arrondissement dont un contrat de collecte a déjà coûté plus du double de ce qui était prévu ne peut pas se contenter de promettre des économies sans démontrer, cette fois, comment il compte éviter de reproduire la même erreur de planification. Avant l’entrée en vigueur prévue en octobre, l’arrondissement devrait publier :
- le coût annuel de la collecte avant et après la réduction de fréquence;
- les économies nettes réellement réalisées, une fois déduites les dépenses de transition (bacs, RFID, sensibilisation);
- un bilan public après douze mois, incluant le volume de déchets, les plaintes liées à la propreté, et les coûts de collecte réels comparés aux prévisions.
Plutôt que de laisser les citoyens découvrir, une fois de plus dans trois ans, un écart de plusieurs dizaines de millions entre la promesse et la facture réelle.



