Par Conor Lennon
Depuis des décennies, le produit intérieur brut (PIB) est utilisé comme référence pour mesurer le progrès de la société. Pourtant, à mesure que les chiffres du PIB continuent de grimper, croît également un profond désenchantement à l’égard des systèmes politiques et économiques chargés de servir le public. Est-il temps de trouver une nouvelle manière de mesurer ce qui compte vraiment ?
Même les personnes n’ayant aucune notion ni aucun intérêt pour l’actualité économique ont probablement déjà entendu parler du PIB, fréquemment cité dans les grands médias comme l’indicateur du progrès.
En termes simples, le PIB représente la somme de tout ce qu’un pays produit et vend ; toutefois, les économistes savent depuis des années qu’il ne permet pas de brosser un tableau complet de la réalité.
Par exemple, le travail non rémunéré — tel que la prise en charge d’enfants ou de membres de la famille en situation de handicap — n’est pas comptabilisé comme un facteur positif. Les indicateurs d’inégalité ne sont pas pris en compte, pas plus que le coût de la pollution ou de l’exploitation des ressources.
Cette situation est problématique, car elle génère des incitations et des objectifs inadaptés pour l’élaboration des politiques publiques. En ne visant que la seule croissance du PIB, les décideurs risquent de passer à côté de ce qui compte le plus pour les êtres humains et pour la planète.

Comptabiliser ce qui compte vraiment
L’absence d’indicateurs plus nuancés pour mesurer le progrès figure depuis longtemps parmi les préoccupations de la communauté internationale ; cette question a été relancée il y a un an, lorsque le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lancé son Groupe d’experts de haut niveau sur l’initiative « Au-delà du PIB ».
Au terme d’une année de consultations, le groupe a rendu publiques ses conclusions dans un rapport intitulé Comptabiliser ce qui compte vraiment (Counting what Counts), décrit comme « une boussole pour les êtres humains et pour la planète ».
Ce document propose la première feuille de route mondiale émanant des Nations Unies pour dépasser l’indicateur limité qu’est le PIB ; il présente des arguments convaincants en faveur de l’utilisation d’un ensemble d’indicateurs plus large pour orienter l’élaboration des politiques et la prise de décisions.
Il ne remet pas en cause l’utilisation du PIB pour mesurer la production économique, mais cite la mise en garde de l’économiste qui a été le pionnier de cet indicateur — le prix Nobel Simon Kuznets — selon laquelle, pris isolément, il est insuffisant pour évaluer le bien-être d’une nation.
S’exprimant jeudi lors du lancement du rapport, le chef de l’ONU, António Guterres, a fait valoir que le PIB est utilisé d’une manière que ses concepteurs n’avaient jamais envisagée.
« Nous utilisons le PIB pour juger du succès à long terme des pays », a-t-il déclaré, « et pourtant, nous constatons un fossé immense entre ce que le PIB mesure et ce que les populations valorisent. Le PIB est devenu notre outil de référence pour définir les règles de la politique internationale. Or, il ne permet pas de distinguer efficacement les vulnérabilités, les défis ou le potentiel auxquels sont confrontés les différents pays ».
M. Guterres a également cité l’essor croissant de l’intelligence artificielle comme une illustration de la nécessité de disposer d’indicateurs plus nuancés. « L’IA a le potentiel de stimuler considérablement la croissance et la productivité mondiales. Mais elle peut tout aussi bien éliminer des millions d’emplois et favoriser la création et l’utilisation d’armes létales de plus en plus sophistiquées. Assurément, nous ne devrions pas juger du mérite de cette technologie uniquement sur la base de son impact sur le PIB ».
S’appuyant sur des décennies de recherche ainsi que sur de nombreuses initiatives nationales et internationales visant à trouver de meilleurs moyens de mesurer le progrès, le groupe d’experts propose un programme d’action concret qui permettra aux gouvernements et au système international de réduire leur dépendance excessive au PIB là où celui-ci ne constitue pas l’indicateur approprié.
La pièce maîtresse du rapport réside dans un tableau de bord d’indicateurs fondé sur quatre piliers : les principes fondamentaux (incluant la paix, les droits de l’homme et le respect de la planète), le bien-être actuel, l’équité et l’inclusion, ainsi que la durabilité et la résilience.

Prochaines étapes
Bien que le groupe d’experts ne propose pas d’alternative au PIB permettant d’établir un classement des pays, il recommande l’élaboration d’un ensemble restreint d’indicateurs phares afin de communiquer plus clairement les progrès accomplis, tant aux décideurs politiques qu’au grand public.
Des mesures concrètes visant à faire avancer le programme « Au-delà du PIB » figurent dans le rapport, telles que l’adoption rapide de « tableaux de bord du progrès » nationaux, adaptés aux priorités de chaque pays et intégrés aux processus d’élaboration des politiques publiques.
Un mécanisme mondial de reporting sous l’égide des Nations Unies — incluant un rapport annuel sur les progrès réalisés, aligné sur le suivi des Objectifs de développement durable (ODD) — est également proposé. Par ailleurs, le monde universitaire, la société civile, le secteur privé et les médias sont encouragés à apporter leur contribution par le biais de la recherche, du reporting et d’un engagement substantiel, afin de faire évoluer le discours et d’amener les dirigeants à rendre des comptes sur des indicateurs de progrès allant « au-delà du PIB ».
« Adoptons ces nouveaux indicateurs qui viennent compléter le PIB », a conclu M. Guterres, « et qui offrent une vision globale des défis et des opportunités auxquels notre monde est confronté en ce moment historique exceptionnel ».


