Stephen Eustáquio est né dans une ville de concombres en Ontario, a grandi dans le village des vagues les plus hautes du monde, s’est explosé le genou à Mexico, et est devenu vice-capitaine du Canada. C’est quoi ce parcours.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Il y a une scène qui résume mieux que n’importe quelle statistique qui est Stephen Eustáquio.
On est en 2018. Son équipe, GD Chaves, vient de se faire massacrer 5-0 par le FC Porto. Humiliation publique sur la pelouse des Dragões. Les joueurs de Chaves, épuisés et humiliés, échangent les poignées de main d’après-match. Et là, Eustáquio s’approche de l’entraîneur adverse — Sérgio Conceição, le patron de Porto — et lui dit, la main dans la main, avec le calme de quelqu’un qui vient de marquer trois buts :
« Un jour, je vais jouer pour toi. »
Quatre ans plus tard, il portait le maillot du FC Porto. Sous les ordres de Conceição. Et il était titulaire en Ligue des Champions.
Leamington, Ontario. Capitale mondiale du concombre.
Stephen Antunes Eustáquio naît le 21 décembre 1996 à Leamington, en Ontario. Leamington, c’est une ville de 30 000 habitants au bord du lac Érié, à deux heures au sud-ouest de Toronto. Elle est connue pour deux choses : ses serres de concombres et de tomates qui couvrent des centaines d’hectares, et sa très grande communauté portugaise.
Parce que Leamington, depuis les années 1950-60, c’est le bout du monde où des milliers de familles portugaises ont atterri pour travailler dans les champs et les conserveries. La famille Eustáquio en fait partie. Ses parents, Armando et Esmeralda, sont nés tous les deux à Nazaré, une ville de pêcheurs sur la côte atlantique portugaise. Ils ont émigré à Leamington quelques années avant la naissance de Stephen. Son père travaillait comme pêcheur sur le lac Érié. Sa mère dans une usine de poisson.
Le grand frère, Mauro, est né à Nazaré. Stephen, lui, voit le jour à Leamington. Canadien par naissance, Portugais par le sang, le prénom et l’accent de ses parents.
Quand il a sept ans, la famille repart au Portugal. Retour à Nazaré.
Nazaré. Le village des vagues géantes.
Si vous avez déjà vu des images de surfeurs fous qui dévalent des vagues de 20, 25, 30 mètres de haut — des monstres d’eau verts et écumants qui semblent vouloir avaler un quartier de ville — vous connaissez Nazaré. Ce village de pêcheurs de la côte centro-atlantique du Portugal est devenu, depuis les années 2010, le spot de surf de grosses vagues le plus célèbre du monde. Des records mondiaux y ont été battus. Des documentaires et des séries entières y ont été tournés.
C’est là qu’Eustáquio a grandi. Fils de pêcheur dans un village de pêcheurs, avec l’Atlantique qui mugit à quelques centaines de mètres de sa maison.
Et à neuf ans, il a commencé le soccer au GD Nazarenos — le club amateur du village. Pas d’académie huppée, pas de complexe d’entraînement en gazon synthétique. Le club du coin, dans une ville où la principale attraction mondiale reste une vague.
Canada U-17, puis Portugal U-21, puis Canada A. La valse des passeports.
Parce qu’il est né au Canada et que ses parents sont portugais, Eustáquio se retrouve dans une situation que beaucoup de joueurs de cette génération connaissent : deux passeports, deux sélections possibles, une décision à prendre.
Sa carrière internationale ressemble à un feuilleton. Il commence avec le Canada U-17 en 2012, à 15 ans. Puis, comme il fait sa carrière pro au Portugal et que la fédération portugaise le repère, il rejoint le Portugal U-21 en 2017 — sept sélections espoirs avec la Seleção das Quinas.
Puis en 2019, à 22 ans, il choisit définitivement de jouer pour le Canada A. Pas le Canada des années de vaches maigres classé 108e au monde — le Canada qui commence à sentir que quelque chose de grand se prépare.
Son entraîneur de développement Marc Dos Santos, un Québécois d’origine portugaise qui l’avait croisé lors d’un essai à Kansas City en 2016, témoigne : « Je l’ai vu grandir. Il a toujours eu cette qualité-là. »
México, deuxième minute, ligaments croisés.
Janvier 2019. Stephen Eustáquio a 22 ans et vient de signer à Cruz Azul, un des clubs les plus populaires du Mexique. Première grande aventure en Amérique du Nord. L’entraîneur Pedro Caixinha — un Portugais, bien sûr — l’a personnellement réclamé pour renforcer son milieu de terrain.
Le 26 janvier 2019, match de Liga MX contre les Xolos de Tijuana. Stade Azteca — l’une des enceintes les plus légendaires du football mondial, 87 000 places. Eustáquio entre en jeu à la 54e minute. Deux minutes plus tard, il est au sol. Ligament croisé antérieur du genou gauche. Déchiré.
Il sera absent pendant au moins huit mois.
L’ironie du sort : dans les premières secondes qui ont suivi son entrée, il a failli être expulsé sur une faute — mais la VAR a annulé le carton rouge. Sauvé par la technologie, abattu par son propre genou quelques instants après.
Cruz Azul, avec le départ de Caixinha peu après, ne lui donnera plus vraiment sa chance. Il sera prêté au Portugal, au FC Paços de Ferreira, en décembre 2019. Loin du Mexique, loin des projecteurs, pour se reconstruire.
Le long chemin du retour
Ce qu’Eustáquio a traversé entre cette blessure au Mexique et son arrivée au FC Porto est exactement le genre de parcours que personne ne voit sur les réseaux sociaux.
Deux saisons à Paços de Ferreira — un club modeste de la périphérie du classement portugais. Des matchs le dimanche après-midi devant quelques milliers de spectateurs. Pas de Ligue des Champions, pas d’Instagram glorieux. Juste du travail, de la récupération physique, et des performances qui finissent par parler.
Son entraîneur national John Herdman en dira plus tard : « C’est une des plus belles histoires du football canadien des dernières années. Il a dû quitter la maison, prendre des risques, faire ses classes dans les ligues inférieures en Europe, travailler pour passer au travers une grave blessure du LCA et un séjour difficile au Mexique — et il a quand même trouvé l’énergie pour revenir en force. »
En 2022, le FC Porto l’achète. Le club triple champion du Portugal. La Ligue des Champions. Les Dragões. La promesse faite face à Conceição après la défaite 5-0 — tenue.
Vice-capitaine. Pas juste un titre honorifique.
Aujourd’hui, Stephen Eustáquio est le vice-capitaine de l’équipe nationale canadienne. Aux côtés d’Alphonso Davies, c’est lui qui porte le brassard dans les moments difficiles, qui parle dans le vestiaire, qui fait le lien entre les joueurs formés en Europe et ceux qui viennent de la MLS.
Et depuis février 2026, il est prêté au Los Angeles FC pour garder du rythme à quelques semaines du Mondial. À 29 ans, il est au sommet de sa maturité — le genre de milieu de terrain qui ne va pas dribbler cinq adversaires ou marquer de tir des 30 mètres, mais qui fait en sorte que les David et les Davies puissent exister.
Il y a quelque chose de magnifique dans ce rôle. Le garçon né dans une ville de concombres, élevé face à des vagues de 20 mètres, qui s’est explosé le genou dans le plus grand stade d’Amérique du Nord, est devenu le chef d’orchestre discret d’une équipe en train d’écrire l’une des plus belles histoires du soccer canadien.
La cerise : père de famille, ambassadeur contre les tumeurs cérébrales
Petite note humaine pour finir. Eustáquio est père d’une petite fille, Benedita, née en avril 2024. Dans ses interviews, il parle souvent d’elle comme d’un « ancrage » dans une carrière intense.
Et depuis quelques années, il est ambassadeur de la Brain Tumour Foundation of Canada — la Fondation pour les tumeurs cérébrales du Canada. Pas pour l’image. Pour des raisons familiales personnelles. Il a participé à la campagne Hats for Hope en 2024 pour collecter des fonds pour la recherche.
Un vice-capitaine qui joue dans un des meilleurs clubs européens, fils d’un pêcheur du lac Érié, qui passe ses week-ends libres à Ottawa à lever des fonds pour la recherche médicale.
Voilà le Canada dont personne ne parle assez.
Ce qu’il faut retenir
Stephen Eustáquio n’est pas celui dont on attend le but spectaculaire ou le sprint de 60 mètres. Il est celui sans qui tout le reste s’effondre. Le milieu du terrain qui court pour ses coéquipiers, qui casse les lignes avec ses passes, qui élève le niveau de tout le monde autour de lui.
Et qui, après une défaite 5-0, regarde l’entraîneur adverse dans les yeux et lui dit qu’un jour, il jouera pour lui.
C’est ça, un vice-capitaine.




