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Macklem tient le cap : la Banque du Canada coincée entre deux feux

Ce matin, à 9 h 45, la Banque du Canada a confirmé ce que presque tout le monde anticipait depuis des semaines : le taux directeur reste à 2,25 %. Sixième décision consécutive de statu quo. Sixième fois que le gouverneur Tiff Macklem regarde l’économie canadienne dans les yeux et choisit de ne pas bouger.

Ce n’est pas de l’inertie. C’est de l’acrobatie.

Rarement une banque centrale canadienne aura eu à naviguer dans un contexte aussi contradictoire. D’un côté, une économie qui montre des signes réels de reprise — le PIB a progressé de 0,5 % en avril, le taux de chômage s’est amélioré à 6,5 % en juin, les investissements gouvernementaux soutiennent l’activité. De l’autre, une inflation qui a grimpé à 3,2 % en mai — son niveau le plus élevé depuis la fin de 2023 — alimentée par un choc énergétique mondial que le détroit d’Ormuz a contribué à aggraver depuis le printemps.

Baisser les taux pour soutenir une croissance encore fragile? On risque de laisser l’inflation s’emballer davantage. Les augmenter pour contenir la hausse des prix? On risque d’étouffer une reprise qui tient à un fil. Macklem a donc choisi la seule option qui lui permette de préserver ses deux objectifs simultanément : rester immobile, surveiller, et attendre que le brouillard se dissipe.

Un rapport de politique monétaire qui dit l’essentiel sans le dire

Le Rapport sur la politique monétaire publié aujourd’hui en même temps que la décision confirme les grandes lignes que la Banque avait esquissées depuis l’été. La croissance du PIB canadien est attendue à seulement 0,7 % pour l’ensemble de l’année 2026 — une projection modeste qui reflète l’accumulation de chocs que l’économie canadienne a dû absorber depuis le début de l’année. Oxford Economics, dans une révision récente de ses prévisions, a par ailleurs ramené ses attentes de croissance pour 2027 à 1,6 %, soit 0,4 point de pourcentage de moins qu’avant, en raison précisément de la persistance de l’incertitude commerciale avec les États-Unis.

Ce que le rapport dit en filigrane, sans jamais l’énoncer aussi directement, c’est que la Banque du Canada ne croit pas que la situation va se débloquer de sitôt. La prochaine date de décision n’est pas avant le 2 septembre, soit après les vacances estivales, après le déclenchement probable de la campagne électorale québécoise, et à un moment où les négociations sur l’ACEUM n’auront encore rien livré de concret. Oxford Economics va plus loin, estimant que la Banque du Canada devrait maintenir ses taux inchangés non seulement jusqu’à la fin de 2026, mais pendant une bonne partie de 2027.

Ce n’est pas une nouvelle rassurante pour les millions de Canadiens — et de Québécois — qui espèrent une baisse des taux pour alléger leur hypothèque ou relancer leur projet d’achat immobilier. Le répit n’est pas pour demain.

L’inflation de l’Iran

Il faut être précis sur l’origine de cette poussée inflationniste, parce que la nuance a des conséquences politiques importantes.

L’inflation à 3,2 % en mai n’est pas le signe d’une économie en surchauffe. Ce n’est pas le résultat de trop de dépenses des ménages canadiens, ni d’un marché du travail trop tendu, ni de bulles d’actifs qui débordent. C’est essentiellement une inflation importée, produite par le choc pétrolier découlant du conflit au Moyen-Orient. La fermeture partielle et répétée du détroit d’Ormuz depuis le printemps a provoqué une hausse des prix du pétrole qui s’est transmise à toute la chaîne économique — carburant, transport, alimentation, production industrielle.

Or, une banque centrale n’a aucun levier direct sur les prix du pétrole mondial. Elle ne peut pas forcer la réouverture du détroit d’Ormuz en haussant son taux. Ce qu’elle peut faire, c’est éviter que ce choc exogène se transforme en inflation généralisée et persistante — ce qu’on appelle les effets de second tour — en maintenant des conditions financières qui ancrent les anticipations d’inflation des agents économiques.

C’est exactement ce que Macklem fait. La Banque reconnaît que cette poussée inflationniste est pour l’instant considérée comme temporaire, mais se dit prête à augmenter les taux si l’augmentation des prix se généralise à l’ensemble des biens et services. C’est un signal clair envoyé aux entreprises et aux syndicats : n’intégrez pas cette inflation dans vos contrats, vos négociations salariales, vos prix à la consommation. Si vous le faites, nous agirons.

C’est une politique monétaire de communication autant que d’action. Et pour l’instant, elle semble fonctionner — les attentes d’inflation à long terme restent bien ancrées, selon la Banque.

Ce que le Québec ressent concrètement

Pour les ménages québécois, ces considérations macroéconomiques se traduisent en termes très concrets.

Un taux directeur maintenu à 2,25 % signifie un taux préférentiel des grandes banques à 4,45 %. Pour un propriétaire dont l’hypothèque à taux variable doit être renouvelée cet automne, il n’y a pas de soulagement en vue. Pour un premier acheteur qui espérait une baisse des taux pour se qualifier pour une propriété, l’attente continue. Pour une entreprise qui voulait financer un projet d’expansion, le crédit reste au même niveau de coût.

Ce contexte explique en partie pourquoi le marché immobilier québécois reste inhabituellement calme. L’Association canadienne de l’immeuble prévoit maintenant la vente d’environ 463 000 propriétés résidentielles au Canada en 2026, un chiffre qui reflète une demande retenue par les incertitudes économiques et des taux encore élevés. À Québec, les prix devraient connaître la plus forte hausse annuelle parmi les grandes villes canadiennes — ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour les acheteurs déjà pressés par les coûts de logement dans la région.

Par ailleurs, c’est aujourd’hui même que la détaxe de la TVQ sur certains produits alimentaires et d’hygiène de base entre en vigueur de façon permanente — mesure annoncée par le gouvernement Fréchette au printemps pour atténuer l’effet de l’inflation sur les ménages les plus modestes. C’est un geste concret, dont les effets resteront limités face à l’ampleur des pressions sur le coût de la vie. Mais dans un contexte électoral à quatre-vingt-deux jours du scrutin, ce n’est certainement pas un hasard si cette mesure prend effet aujourd’hui.

La paralysie commerciale comme risque principal

Ce qui ressort le plus clairement du diagnostic de la Banque du Canada ce matin, c’est que le principal risque pesant sur l’économie canadienne n’est ni l’inflation domestique ni la fragilité du marché de l’emploi. C’est l’incertitude commerciale — la révision annuelle de l’ACEUM, l’imprévisibilité de l’administration Trump, et l’incapacité des entreprises à planifier à moyen terme dans cet environnement.

Macklem le dit avec toute la retenue d’un banquier central : davantage d’entreprises disent maintenant trouver des façons de s’adapter à l’incertitude. C’est présenté comme un signe positif. Mais lire entre les lignes de cette formulation, c’est comprendre que les entreprises canadiennes ne planifient plus à long terme — elles survivent à court terme. On s’adapte à l’incertitude quand on a renoncé à l’éliminer.

Ce n’est pas une posture de croissance. C’est une posture de résilience défensive. Et la croissance de 0,7 % attendue pour 2026 est précisément le reflet de ce que produit la résilience défensive : on évite le pire, mais on ne construit pas l’avenir.

Une Banque du Canada seule dans le brouillard

Il y a quelque chose de paradoxalement solitaire dans la position de la Banque du Canada ce matin. Elle est l’une des rares institutions économiques canadiennes à avoir dit clairement, sans ambiguïté et avec des chiffres à l’appui, ce que l’économie canadienne peut et ne peut pas faire en ce moment. Ses projections sont cohérentes, sa communication est disciplinée, sa lecture des risques est honnête.

Autour d’elle, le paysage politique est beaucoup moins rigoureux. Le gouvernement Carney annonce des projets à 100 milliards sans stratégie de financement détaillée. Le gouvernement Fréchette élimine la TVQ sur les salades de fruits en pleine campagne préélectorale. Les partis d’opposition promettent des baisses d’impôts sans expliquer par où passe l’argent.

La Banque du Canada, elle, regarde les mêmes chiffres que tout le monde et dit ceci : l’économie s’améliore modestement, les risques sont considérables, nous ne savons pas encore où vont les prix du pétrole ni ce que Washington va décider, et nous allons attendre avant d’agir. C’est de la gestion rigoureuse dans un environnement qui ne l’est pas toujours.

Ce n’est pas une politique triomphante. Mais dans le contexte actuel, c’est peut-être la seule honnête.

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