Cette nuit encore, des missiles et des drones ont traversé le ciel du Golfe Persique. L’armée américaine a conduit une nouvelle série de frappes contre des cibles iraniennes, répondant à des attaques contre des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz. Donald Trump a déclaré le cessez-le-feu du 17 juin — négocié au prix d’intenses efforts diplomatiques qataris et pakistanais — officiellement terminé. En représailles, les Gardiens de la révolution ont visé des bases militaires américaines au Koweït et à Bahreïn.
Le détroit d’Ormuz, cette bande maritime de 39 kilomètres qui assure le passage d’environ 20 % du pétrole mondial, est de nouveau une zone de guerre active. Et cette fois, les marchés ne font plus semblant de ne pas s’en inquiéter : le prix du baril de Brent a bondi de plus de 8 % en une seule journée pour franchir la barre des 80 dollars américains — et les analystes les plus pessimistes évoquent la possibilité d’un envol vers 150 dollars si la crise se prolonge.
Pour le Canada, ce n’est pas une actualité lointaine. C’est une menace économique concrète qui vient s’additionner à des vulnérabilités déjà béantes.
Une crise qui dure depuis février et qu’on minimise depuis trop longtemps
Il est important de remettre les choses en contexte. Ce qui se passe cette semaine n’est pas un début — c’est une rechute. La crise du détroit d’Ormuz a véritablement éclaté à la fin février, lorsque les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont déclenché une fermeture quasi totale du détroit par les Gardiens de la révolution. Le trafic pétrolier y a chuté massivement en quelques jours. Le prix du baril a grimpé de 61 dollars en janvier pour atteindre plus de 118 dollars en mars, avec un sommet à 126 dollars fin avril.
Le cessez-le-feu du 17 juin avait permis une légère détente. Mais dès le 7 juillet, de nouveaux navires commerciaux ont été attaqués dans le détroit, dont un pétrolier transportant plus de deux millions de barils de brut. La rupture était prévisible. Quiconque suivait les déclarations iraniennes savait que Téhéran ne considérait pas la paix comme acquise.
Depuis cinq mois, le détroit d’Ormuz est donc tantôt fermé, tantôt partiellement rouvert, jamais sécurisé. Les réserves stratégiques américaines, sollicitées massivement pour compenser, ont atteint leur niveau le plus bas depuis plusieurs décennies. Les analystes du secteur énergétique prévenaient dès le début du mois que les prix du pétrole et du gaz allaient probablement augmenter de façon significative cet été, avec un retour à la normale qui, même dans le meilleur des scénarios, ne serait pas garanti avant 2027.
Le Canada a regardé tout ça depuis les gradins. Il est maintenant temps de regarder la facture.
Ce que ça coûte — et à qui
La position du Canada face à la crise d’Ormuz est profondément ambivalente, et cette ambivalence a un coût que personne ne quantifie clairement dans le débat public.
D’un côté, la hausse des prix du pétrole profite directement aux provinces productrices. L’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador encaissent des revenus pétroliers plus élevés, leurs gouvernements voient leurs finances s’améliorer, et les entreprises d’extraction tournent à plein régime. Pour ces provinces, la crise d’Ormuz est, cyniquement parlant, une bonne nouvelle économique à court terme.
De l’autre côté, le Québec et l’Ontario — importateurs nets de pétrole — absorbent la hausse des coûts sans en tirer les bénéfices. Chaque dollar supplémentaire sur le baril se répercute directement sur le prix de l’essence, sur le coût du chauffage, sur les prix du transport des marchandises et, par ricochet, sur l’ensemble des prix à la consommation. Pour une économie québécoise dont l’inflation des coûts de logement dépasse déjà la moyenne canadienne, cette pression supplémentaire arrive au pire moment.
Les experts sont unanimes là-dessus : si la fermeture du détroit se prolonge, les ménages canadiens — particulièrement ceux aux revenus moyens et faibles — verront leur pouvoir d’achat se dégrader encore davantage. Et la Banque du Canada, qui maintient déjà des taux élevés dans un contexte de récession technique et de reprise fragile, se trouverait coincée entre deux impératifs contradictoires : soutenir la croissance et contenir une inflation importée sur laquelle elle n’a aucun levier.
La contradiction centrale de la politique canadienne
C’est ici que le gouvernement Carney fait face à une contradiction qu’il n’a pas encore résolue, et dont la crise d’Ormuz révèle toute l’ampleur.
Le Canada a besoin de prix du pétrole élevés pour que son pipeline de la côte ouest soit rentable pour les investisseurs privés qu’il cherche à convaincre. Il a besoin de revenus pétroliers pour financer une partie de ses ambitions budgétaires. Mais il a simultanément besoin de prix de l’énergie stables pour que l’inflation ne rebondisse pas, pour que la Banque du Canada puisse abaisser ses taux, pour que la reprise économique fragile du deuxième trimestre se confirme.
Ces deux besoins sont en tension directe. Et la crise d’Ormuz, en faisant exploser les prix de l’énergie de façon imprévisible et durable, vient rendre cette tension visible aux yeux de tous.
Par ailleurs, la position géopolitique du Canada mérite qu’on l’examine avec honnêteté. Ottawa est un allié de l’OTAN, un partenaire militaire des États-Unis, et un pays qui vient tout juste d’annoncer l’achat de sous-marins allemands et de multiplier ses dépenses de défense. Quand Washington mène des frappes contre l’Iran — des frappes qui déstabilisent les marchés énergétiques mondiaux et menacent la reprise économique canadienne — le Canada se retrouve dans la position inconfortable d’un allié dont les intérêts économiques sont directement lésés par les actions militaires de son protecteur.
C’est une réalité que personne à Ottawa ne nomme clairement. Le gouvernement Carney parle de défense, de souveraineté, de solidarité atlantique — mais il ne dit pas aux Canadiens que la politique militaire américaine au Moyen-Orient pourrait, si la crise s’aggrave, anéantir les fragiles gains économiques du printemps.
Le Québec, cette fois, n’est pas spectateur
Si la crise du pipeline albertain était une affaire lointaine pour le Québec, la crise d’Ormuz ne l’est pas. Elle touche directement les ménages, les entreprises manufacturières, le secteur du transport, les épiceries. L’économie québécoise importe son pétrole — elle ne le produit pas. Chaque choc sur les cours mondiaux lui coûte sans lui rapporter.
C’est aussi une crise qui pose des questions sur les chaînes d’approvisionnement auxquelles peu de décideurs québécois semblent prêter attention. Le détroit d’Ormuz, c’est certes du pétrole, mais c’est aussi des engrais, du gaz naturel liquéfié, de l’aluminium, des polymères et des composants industriels qui transitent par ses eaux. Dans un monde où les chaînes de production industrielles sont mondiales et interdépendantes, un blocage prolongé du détroit finit par toucher des secteurs qu’on n’associe pas spontanément à la géopolitique du Golfe — y compris des filières industrielles québécoises.
Le gouvernement Fréchette, à moins de cent jours des élections, est en tournée en Abitibi-Témiscamingue ce matin. La géopolitique mondiale n’est pas au cœur de sa campagne. Mais les prix de l’énergie, eux, le seront forcément — car ils touchent directement le portefeuille des électeurs que tous les partis cherchent à séduire.
Ce que cette crise exige du Canada
Il y a une leçon structurelle que la crise d’Ormuz devrait imposer au débat politique canadien, et qu’elle n’impose pas encore.
Le Canada est une puissance énergétique majeure — dixième producteur mondial de pétrole, premier exportateur de certains minéraux critiques, puissance hydroélectrique incomparable. Il a tout ce qu’il faut pour bâtir une véritable souveraineté énergétique qui réduise la sensibilité de son économie aux chocs extérieurs. Mais il ne l’a pas encore fait, parce que la politique énergétique canadienne oscille entre les intérêts des provinces productrices et ceux des provinces consommatrices, sans jamais trouver de cohérence nationale.
La crise d’Ormuz devrait être le déclencheur d’une conversation sérieuse sur l’indépendance énergétique du Canada, sur la diversification de ses sources d’approvisionnement, sur le renforcement de ses capacités de raffinage domestique — et sur la façon dont il peut cesser d’être aussi vulnérable aux décisions militaires d’un allié dont les intérêts géopolitiques ne coïncident pas toujours avec les siens.
Cette conversation n’a pas encore lieu. Le Canada regarde les flammes s’élever au-dessus du Golfe Persique et compte les dollars sur le baril. C’est insuffisant pour un pays qui prétend jouer un rôle dans la stabilité mondiale tout en refusant d’analyser lucidement les conséquences de l’instabilité sur sa propre économie.
Le détroit d’Ormuz brûle. L’heure n’est plus à l’attentisme diplomatique poli. Elle est à la clarté — envers les alliés, envers les marchés, et surtout envers les Canadiens.



