Après un hiver et un printemps difficiles — récession technique, pertes d’emplois massives, croissance en panne — voilà que les premiers signaux d’un dégel apparaissent, et ils sont plus solides qu’on ne le pensait il y a un mois à peine. Faut-il s’en réjouir? Oui, prudemment. Faut-il baisser la garde? Absolument pas.
Le portrait qui se dessine s’est précisé aujourd’hui même. L’économie canadienne a rebondi en avril avec une croissance de 0,5 % du PIB réel, selon les chiffres définitifs de Statistique Canada — un résultat supérieur à la première estimation rapide. L’organisme fédéral a précisé que les bons résultats du secteur pétrolier et gazier ont contribué à dynamiser l’économie, mais surtout, que la croissance a été généralisée à l’ensemble des secteurs : la fabrication, la construction et le secteur public ont tous contribué à cette progression. Ce n’est plus un sursaut isolé attribuable à un seul secteur. C’est un rebond large.
Ce rebond fait suite à une contraction du PIB réel en mars, qui avait entraîné le premier trimestre de l’année en territoire légèrement négatif — la fameuse récession technique dont on a beaucoup parlé fin mai. Il faut toutefois nuancer l’enthousiasme : les premières estimations de Statistique Canada indiquent un ralentissement de la croissance qui se poursuit en mai, avec une hausse de seulement 0,1 %, portée cette fois par la finance et les assurances ainsi que les services immobiliers et de location. Le sprint d’avril ne s’est donc pas maintenu au même rythme en mai.
Plus frappant encore sur le front de l’emploi : les données de mai ont montré un bond inattendu de l’emploi, faisant descendre le taux de chômage à 6,6 %. Après des mois de saignée — rappelons que l’emploi a enregistré une baisse nette de 112 000 postes au cours des quatre premiers mois de 2026, concentrée dans le travail à temps plein — ce renversement de tendance mérite d’être souligné.
Une reprise réelle, mais suspendue à un fil commercial
Voilà pour les bonnes nouvelles, et elles sont meilleures que je ne l’avais d’abord rapporté. Mais quiconque a suivi l’actualité économique canadienne des derniers mois sait que cette embellie repose sur des fondations particulièrement instables. Les économistes, eux, ne s’emballent pas.
Deloitte Canada prévoit que l’économie canadienne rebondira vers la fin de l’année, pour afficher une croissance de seulement 0,7 % en 2026 — une révision à la baisse par rapport aux prévisions précédentes — avant d’atteindre 2 % en 2027. Même avec un mois d’avril vigoureux, la trajectoire annuelle demeure modeste.
Et le principal nuage qui plane sur cette stabilisation a toujours un nom : l’ACEUM. Deloitte avertit sans détour que le non-renouvellement de l’ACEUM ou un durcissement supplémentaire des droits de douane américains « porterait un coup dur aux exportations canadiennes et à la confiance du pays », avec des pertes de production considérables malgré les efforts de diversification commerciale. Autrement dit, toute la reprise observée en avril pourrait s’effriter en quelques mois si la révision de l’accord commercial tourne mal.
Même son de cloche du côté de la Banque du Canada. Le Conseil de direction a noté que si les négociations de l’ACEUM se prolongent, et particulièrement si leur issue est défavorable, les difficultés dans les secteurs touchés par le commerce extérieur pourraient s’aggraver et se propager, avec des effets sur l’emploi et les investissements ressentis plus largement dans l’économie.
Le pari du gouvernement fédéral : dépenser maintenant, encaisser plus tard
Le gouvernement Carney mise gros sur cette dynamique de reprise pour justifier sa stratégie de dépenses massives. Le ministère des Finances note que la récession a été évitée et que l’activité intérieure est demeurée solide, malgré la hausse des droits de douane. Les chaînes d’approvisionnement nord-américaines ont mieux résisté que prévu, l’ACEUM protégeant environ 85 % des exportations canadiennes de marchandises contre les mesures américaines récentes.
Plus révélateur encore pour l’avenir : le Canada continue d’attirer des capitaux mondiaux importants et se trouve à la tête des pays du G7 pour les flux d’investissement direct étranger par habitant, tandis que les entreprises sondées par Statistique Canada prévoient accroître leurs dépenses en immobilisations cette année. C’est le genre de signal qui, combiné au rebond généralisé d’avril, pourrait transformer une simple reprise technique en véritable relance.
Mais cette confiance retrouvée des investisseurs reste suspendue au même fil ténu. Les investissements des entreprises ne devraient croître que d’un modeste 0,6 % cette année, justement parce que les modalités d’accès du Canada au marché américain demeurent floues. Les dépenses devraient toutefois s’accélérer au deuxième semestre, à mesure que la révision de l’ACEUM se précisera.
Le Québec, entre résilience et vulnérabilité structurelle
Pour le Québec, le tableau est à la fois rassurant et préoccupant. Le PIB réel du Québec non annualisé a progressé de 0,3 % lors des trois premiers mois de 2026, après une baisse de 0,1 % au trimestre précédent — un signe encourageant après une fin d’année 2025 difficile. L’enquête sur les intentions de dépenses en immobilisations révèle d’ailleurs une solide croissance des investissements gouvernementaux au Québec, comme en Ontario et à l’Île-du-Prince-Édouard.
Mais les vulnérabilités structurelles n’ont pas disparu. Le PIB des secteurs québécois fortement dépendants des États-Unis — fabrication, transport — a chuté de 4 % entre décembre 2024 et novembre 2025, avec des expéditions vers les États-Unis en recul de 7 %, frappant durement l’aluminium, le cuivre et le bois d’œuvre. Ce sont exactement les secteurs qui dépendent du sort de l’ACEUM — l’aluminium du Saguenay, le bois d’œuvre des régions, l’industrie manufacturière de la grande région de Montréal. Or, fait notable, la construction et la fabrication ont justement été parmi les moteurs du rebond d’avril à l’échelle canadienne — un signal potentiellement encourageant pour ces secteurs québécois vulnérables, à confirmer dans les mois à venir.
Les leçons de cette embellie
L’erreur serait de lire ces bonnes nouvelles économiques comme la preuve que la tempête est passée. La révision à la hausse du chiffre d’avril — et surtout sa nature plus généralisée que prévu, touchant la fabrication et la construction et non seulement les ressources naturelles — est un signal plus encourageant que ce qu’on pensait initialement. Mais le ralentissement déjà observé en mai (+0,1 % seulement) rappelle que ce rebond n’est pas linéaire.
C’est une économie qui carbure à la consommation des ménages, aux investissements publics et, désormais, à une reprise sectorielle plus large qu’anticipé — mais qui reste profondément exposée à un seul facteur de risque : la relation avec Washington. Tant que cette incertitude commerciale ne sera pas résolue, chaque bonne nouvelle économique restera fragile, chaque rebond restera potentiellement réversible.
La leçon pour Ottawa demeure la même : il ne suffit pas de dépenser pour stimuler la croissance. Il faut surtout sécuriser l’accès au marché américain, qui demeure, qu’on le veuille ou non, le moteur véritable de la prospérité canadienne. Les signaux positifs d’avril ne sont pas une victoire. Ce sont des fondations — un peu plus solides qu’on ne le pensait, mais toujours conditionnelles — sur lesquelles il reste tout un édifice à construire.



