À quelques heures d’une échéance commerciale critique pour l’industrie canadienne du vêtement, un même mot revient dans la bouche des dirigeants de la mode partout dans le monde : « difficile ». Entre un sondage mondial qui confirme la morosité ambiante, un second appel téléphonique décisif entre Ottawa et Washington en fin de journée, et un manufacturier montréalais dont l’histoire illustre à quel point les pressions tarifaires ont rebattu les cartes de la fabrication locale, le fil du jour est résolument commercial.
Monde : les tarifs, principal casse-tête de l’industrie en 2026
Le mot « défi » (challenging) a détrôné le mot « incertitude » dans le vocabulaire des dirigeants de la mode sondés cette année pour le rapport annuel State of Fashion, produit conjointement par Business of Fashion et McKinsey. Ce glissement sémantique traduit à lui seul l’humeur d’une industrie sur la défensive. Près de la moitié des dirigeants interrogés (46 %) s’attendent à ce que les conditions d’affaires se détériorent encore en 2026, contre 39 % l’an dernier, et les tarifs douaniers ont été désignés comme le principal obstacle auquel fait face le secteur.
L’Amérique du Nord cristallise une bonne partie de cette inquiétude : 36 % des dirigeants sondés jugent désormais les perspectives de la région peu prometteuses ou très peu prometteuses, soit environ le double de la proportion observée il y a un an. Le rapport prévoit néanmoins une croissance mondiale de l’industrie, quoique modeste, de l’ordre de quelques points de pourcentage seulement. Il note aussi qu’un dirigeant sur quatre (25 %) continue d’entrevoir une amélioration des conditions malgré la tourmente. Signe que la volatilité, davantage que le déclin pur et simple, est en train de devenir la nouvelle normalité du secteur.
Canada : un second appel Carney-Trump à la veille du compte à rebours final
L’actualité canadienne s’est jouée littéralement aujourd’hui. Le premier ministre Mark Carney et le président Donald Trump se sont entretenus une première fois par téléphone lundi après-midi, puis une seconde fois ce mardi après-midi, à la veille de l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs américains de 50 % sur environ 20 milliards de dollars de marchandises canadiennes, un montant que certaines sources font toutefois grimper plus haut selon les catégories de produits visées. Le cabinet du premier ministre a confirmé que les deux dirigeants ont discuté des « négociations en cours », sans donner davantage de détails sur l’état d’avancement des pourparlers.
Le ministre responsable du Commerce Canada–États-Unis, Dominic LeBlanc, et la négociatrice en chef Janice Charette ont multiplié les rencontres à Washington avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, et le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, dans l’espoir de parvenir à une entente permettant d’atténuer les nouveaux droits de douane. Les tarifs automobiles existants demeurent un point d’achoppement majeur, selon des sources industrielles. En attendant l’issue de ces pourparlers, la consigne côté canadien demeure la prudence plutôt que la panique. C’est d’ailleurs le message que plusieurs voix de l’industrie textile, particulièrement exposée, répètent depuis des semaines à leurs membres.
Québec et Montréal : Kanuk, ou l’envers du récit du « tout local »
Dans ce climat d’incertitude commerciale, le cas du fabricant montréalais de manteaux d’hiver Kanuk illustre, à sa manière, un phénomène bien plus large que celui d’une simple success story locale : celui des pressions économiques qui, ces dernières années, ont forcé même les marques les plus attachées à la fabrication québécoise à revoir leur modèle.
Fondée en 1970 sur la rue Rachel, dans le Plateau-Mont-Royal, Kanuk a longtemps fait de la production artisanale montréalaise, complétée depuis 2018 par un atelier à Batiscan, en Mauricie, le cœur de son identité de marque, alors que la plupart des concurrents nord-américains délocalisaient leur fabrication depuis longtemps. Mais l’entreprise a été vendue au printemps 2024 à Thread Collective, dirigée par Bertrand Cesvet, et dès la fin de la même année, une partie de la production a été déplacée vers l’Asie, notamment la Chine, mettant fin à plus de cinquante ans de fabrication entièrement montréalaise pour certains modèles. Des versions plus récentes confirment que cette réalité perdure toujours en 2026, ce qui a d’ailleurs suscité des réactions mitigées chez une partie de la clientèle attachée au savoir-faire local.
L’histoire de Kanuk, plutôt que de servir de contre-exemple à la vague de délocalisation, en devient donc une illustration : même une marque dont l’identité reposait depuis un demi-siècle sur le lien avec le climat et le territoire québécois n’a pas été à l’abri des impératifs de coûts. Des concurrents comme Canada Goose continuent, eux, d’afficher une production majoritairement canadienne pour leurs produits d’extérieur en duvet, même si d’autres catégories de vêtements de la marque sont fabriquées ailleurs, notamment en Europe. Le cas Kanuk rappelle ainsi que l’origine locale, aussi forte soit-elle comme argument de marque, ne garantit pas nécessairement un modèle d’affaires pérenne face à la pression des marges et, désormais, des tarifs.



