Jonathan David est le meilleur buteur de l’histoire du soccer canadien. Il est né à Brooklyn, a grandi en Haïti, et a tout appris dans une école franco-ontarienne d’Ottawa. Ce Mondial, c’est son moment.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Le jour où le Canada a battu les États-Unis à Toronto pour la première fois depuis des années, Jonathan David n’est pas allé faire la fête avec ses coéquipiers dans les bars. Il est rentré à l’Airbnb loué par ses amis et a joué au UNO jusqu’au bout de la nuit.
C’est à peu près tout ce que vous devez savoir sur Jonathan David pour comprendre qui il est.
Brooklyn. Port-au-Prince. Ottawa. Turin. Dans cet ordre.
Le 14 janvier 2000, Jonathan David naît à Brooklyn, New York. Il a trois mois quand sa famille repart vers Haïti, pays d’origine de ses deux parents. Il y passera ses six premières années. Port-au-Prince dans les années 2000. La chaleur, le créole, les matchs de foot improvisés dans la rue avec son père Jean — qui n’a jamais joué professionnellement, mais qui regardait tous les matchs à la télé avec des amis qui défilaient à la maison.
Sa sœur Christophia se souvient : « Mon père a toujours aimé jouer au soccer. S’il y avait des matchs à la télévision, il y avait du monde chez nous pour les regarder. Je pense que c’est là que Jonathan a trouvé sa passion. »
En 2006, la famille David s’installe à Ottawa. Quartier francophone de l’Est, école publique Louis-Riel, et le froid canadien — un choc absolu pour un gamin qui a grandi sous les Caraïbes.
Le gamin qu’aucun prof ne remarquait — sauf sur le terrain
Joé Fournier, directeur des programmes de soccer à l’École secondaire Louis-Riel, se souvient parfaitement du jeune Jonathan. La première chose qui l’a frappé ? Le contraste total entre l’élève et le joueur.
En classe, Jonathan David était invisible. Timide, discret, ne cherchant jamais à attirer l’attention. Ses propres professeurs ont du mal à se souvenir de lui.
Sur le terrain, c’était une autre planète. « Il voulait toujours avoir le ballon, toujours jouer au foot à l’heure du repas », se souvient Fournier. « Je devais le pousser pour qu’il retourne en classe. »
Et quand la cloche sonnait, Jonathan, athlète polyvalent qui jouait aussi bien au basket qu’au volley, avait du mal à décrocher. Fournier a aussi une anecdote moins flatteuse : il se rappelle difficilement de l’avoir vu manger un repas complet au secondaire. Chaque minute libre était dépensée dans le dôme de soccer de l’école, à accumuler des touches de balle.
À dix ans, il avait rejoint le club des Dragons de Gloucester. À onze ans, les Hornets d’Ottawa Gloucester. À seize ans, Nick Mavromaras — qui deviendra son agent — le remarque et l’envoie en Europe pour des essais. Deux refus d’abord : le Red Bull Salzbourg et le VfB Stuttgart ne sont pas convaincus. Le troisième essai, en Belgique, à La Gantoise, se passe mieux.
Beaucoup mieux.
Il aurait pu jouer pour trois pays. Il a choisi le Canada.
C’est un fait que beaucoup ignorent : Jonathan David était éligible pour représenter les États-Unis (pays de naissance), Haïti (origine parentale) ou le Canada (résidence). Trois sélections nationales le voulaient.
L’ancien sélectionneur canadien Octavio Zambrano l’avait dans le viseur dès 2017, quand David avait 17 ans. « On devait s’assurer de le garder pour le Canada », a-t-il confié.
David n’a jamais vraiment hésité. « Je veux faire quelque chose de spécial avec ce groupe de joueurs. Et avec ce pays, on peut emmener le Canada quelque part où il n’est pas allé depuis longtemps. »
Il a dit ça en 2018, avant même son premier match officiel avec l’équipe nationale. À son premier match à domicile, après le coup de sifflet final, il déclarait : « C’est le meilleur sentiment du monde parce que je peux représenter mon pays et faire quelque chose de spécial. »
L’Iceman ne doit rien au froid canadien
Son surnom — l’Iceman — lui a été donné par John Herdman, l’entraîneur de l’équipe nationale canadienne, pour son calme absolu dans les moments de pression. Penalty à la dernière minute? David s’avance, regarde le gardien, place la balle, et transforme. Comme si c’était une répétition.
Son ancien coach de jeunesse Hanny El-Magraby, qui l’a suivi depuis ses années aux Hornets, a une autre lecture du personnage : « Ce surnom lui vient de son caractère humble et compétitif. »
Ce n’est pas de la froideur. C’est une forme rare de concentration totale. David n’est jamais là où on ne l’attend pas — ni en dehors du terrain, ni à l’intérieur.
L’anecdote du UNO n’est pas isolée. Un ami racontait que ce même soir de victoire contre les États-Unis, David avait regardé le match de la finale de la Gold Cup par hasard au restaurant — il avait oublié que c’était la finale. Il venait de marquer six buts au tournoi. Il était meilleur buteur. Et il avait zappé la date de la finale.
La nuit la plus dure
Le 6 décembre 2019, Jonathan David a 19 ans et joue pour La Gantoise en Belgique. Sa mère Rose, atteinte d’un cancer, se bat au Canada. Il rentre d’urgence pour être à ses côtés.
Il apprend le décès de sa mère pendant une escale à Londres.
Le club de La Gantoise publie un communiqué de soutien ce jour-là. Le joueur canadien de l’année 2019 vient d’être élu quelques jours plus tôt — le 11 décembre. La semaine entière porte cette ironie cruelle.
Depuis, Jonathan David joue aussi pour elle. Son prénom de famille à lui — David — et le prénom de sa mère — Rose — sont tatoués dans ses intentions à chaque match. Sa façon de lui rendre hommage est silencieuse, comme lui. Pas de discours. Pas de gestes théâtraux. Des buts.
Les chiffres qui font peur
Pour ceux qui auraient encore besoin de statistiques pour prendre Jonathan David au sérieux :
À Lille, en cinq saisons de Ligue 1, il a inscrit 87 buts en 178 matchs. Depuis ses débuts en Ligue 1 en 2020, seul Kylian Mbappé a marqué davantage dans le championnat de France. Mbappé. Le seul au-dessus de lui. Pas mal pour un gamin qui jouait en amateur à Ottawa il y a moins de dix ans.
Il est aussi devenu en 2024 le meilleur buteur de toute l’histoire du LOSC Lille en compétitions européennes.
À l’été 2025, il a signé à la Juventus Turin — à titre gratuit, son contrat lillois étant terminé. Un des meilleurs attaquants du monde, disponible en free agent. Les grandes écuries se sont arrachées sa signature. Il a choisi Turin en disant simplement : « En grandissant, j’ai toujours regardé la Juventus et pensé que c’était l’un des dix plus grands clubs du monde. »
Le Mondial à domicile : pression maximale, Iceman activé
La saison à la Juve n’a pas été parfaite — six buts en Serie A, une adaptation difficile dans un club en crise de résultats. Les critiques se sont accumulées. David a encaissé, a travaillé, est resté discret.
Et maintenant voilà la Coupe du monde. En Amérique du Nord. Devant des stades canadiens.
Son entraîneur à Louis-Riel, Joé Fournier, ne s’inquiète pas. Il connaît trop bien cette mécanique. La pression n’a jamais dérangé Jonathan David — elle le réveille. C’est dans les moments où tout le monde tremble que l’Iceman entre en scène.
Il est le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe nationale canadienne. Il parle français et anglais. Il est né aux États-Unis, a grandi en Haïti, s’est construit à Ottawa et brille en Europe. Il incarne à lui seul cette idée un peu folle du Canada : un pays assemblé de partout, qui peut produire des génies si on leur en donne la chance.
Ce qu’il faut retenir
Pendant que ses coéquipiers fêtaient une victoire historique dans les bars de Toronto, Jonathan David jouait au UNO dans un Airbnb. Voilà l’Iceman. Pas de posture, pas de show. Juste un gars qui pense au prochain match.
Et le prochain match, c’est le Mondial. Chez lui.




