Cyle Larin a marqué quatre buts en un seul match en Turquie, a rencontré Justin Trudeau sur un terrain d’entraînement, et détient le record de buts pour le Canada. Voici l’histoire du « Battle Cat » devenu lion.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Avril 2026. Southampton vient de battre Wrexham. Cyle Larin, fraîchement transféré de manière permanente au club anglais, répond à un questionnaire « A-Z » pour le site officiel du club. Question : quel est ton but préféré de la saison ?
Sa réponse, mot pour mot : « Celui contre Wrexham était plutôt sympa. J’étais content de celui-là. Le chawarma d’avant-match a fait des merveilles 🍗 »
Voilà. Un des meilleurs attaquants canadiens de l’histoire, qui vient de marquer un but important en Angleterre, et son explication la plus sérieuse, c’est le shawarma qu’il a mangé avant le match.
C’est tout Cyle Larin en une phrase.
Brampton, les Battle Cats et trois titres OFSAA
Le 17 avril 1995, Cyle Christopher Larin naît à Brampton, en Ontario. Sa mère Patricia est née à Montréal — un fil québécois de plus dans cette équipe canadienne. Son père est né à Clarendon, en Jamaïque. Il a un frère, Elijah, et une sœur, Casandra.
À sept ans, il commence au Brampton Youth Soccer Club. En 2007, à 12 ans, il remporte le titre de champion Ontario Cup U12 avec les Brampton A Battlecats — d’où le surnom « Battle Cat » qu’on lui donnera plus tard.
Au secondaire, à l’école St. Edmund Campion de Brampton, il devient le meilleur buteur de l’école et capitaine de l’équipe lors de ses trois dernières années, aidant son équipe à remporter trois championnats OFSAA — le championnat provincial scolaire de l’Ontario. Petite anecdote pour la route : deux autres futurs internationaux canadiens, Jonathan Osorio et Tajon Buchanan, sont passés par cette même école.
Trois futurs joueurs de la sélection canadienne du Mondial 2026, formés dans la même école secondaire de Brampton. Ce n’est pas une coïncidence — c’est tout un système qui a porté ses fruits, et St. Edmund Campion en est un microcosme parfait.
Le premier choix au monde
En 2013, Larin part étudier et jouer au UConn (University of Connecticut). Dès sa première saison, il est titulaire dans 22 des 23 matchs et inscrit 14 buts — il est nommé Rookie de l’année de l’American Athletic Conference.
Puis vient 2015, et la SuperDraft de la MLS. Larin devient le premier choix au monde de la draft — et le premier joueur canadien de l’histoire à être sélectionné en première position. Direction Orlando City.
Sa première saison professionnelle est un tsunami. 17 buts en 27 matchs, un record du nombre de buts inscrits par un joueur de première année (rookie) dans l’histoire de la MLS à l’époque. Il devient le premier joueur à réussir deux triplés (hat-tricks) dans une même saison de MLS. Logiquement, il est nommé Rookie de l’année de la MLS 2015.
Dans une interview à la MLS cette année-là, il explique sa philosophie en une phrase : « C’est comme un instinct quand tu vas sur le terrain : toute ta concentration est sur le but. »
Du calme de la Floride au chaos d’Istanbul
Pendant ses trois saisons à Orlando, il joue 87 matchs et inscrit 43 buts. Sa vie là-bas ? Tranquille. Un article de l’époque le décrit en plein farniente : il fait du shopping, va à Universal Studios, dîne avec l’équipe, et passe son temps libre « au bord de la piscine, les pieds en l’air ». Il appelle son père à Toronto chaque semaine et garde contact avec sa famille de Brampton par FaceTime.
Puis, en janvier 2018, tout bascule. Beşiktaş, le club historique d’Istanbul — un des trois grands clubs turcs, avec une base de supporters parmi les plus passionnées du monde — annonce avoir recruté Larin. Sauf qu’Orlando City affirme qu’il est toujours sous contrat. Un véritable bras de fer s’engage : Larin ne se présente même pas au premier jour de la présaison d’Orlando, malgré les rappels du club.
Orlando publie même un communiqué cinglant, parlant du « comportement inacceptable de l’athlète et de ses représentants ». Le litige dure plusieurs semaines, jusqu’au 30 janvier 2018, où un accord est enfin trouvé. Larin débarque à Istanbul.
Et là, retrouvailles : son compatriote canadien Atiba Hutchinson — la légende qui inspire tant Saliba, comme on l’a vu dans l’article précédent — est déjà capitaine de Beşiktaş. Les deux Canadiens vont jouer ensemble pendant des années dans un des environnements les plus électriques du football européen.
Quatre buts en un match. Devant Hutchinson, qui avait congé.
Le 6 janvier 2021, Beşiktaş écrase Çaykur Rizespor 6-0 à Istanbul. Et Cyle Larin, 25 ans, s’offre un match de gala : quatre buts. Un sur une passe en profondeur conclue en glissade, un sur une erreur du gardien adverse, un autre où il devance un défenseur pour chiper le ballon dans la surface.
Le détail savoureux : Atiba Hutchinson avait eu son jour de congé ce soir-là. Il a regardé son compatriote détruire la défense rivale depuis les tribunes de Vodafone Park.
Cette saison-là, Larin termine meilleur buteur de Beşiktaş avec 19 buts, aidant le club à remporter le triplé domestique : championnat de Süper Lig, Coupe de Turquie et Supercoupe. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan félicite personnellement le club sur Twitter pour ce titre.
Larin, lui-même, qualifiera plus tard cette période sur Southampton’s A-Z : « Jouer pour Beşiktaş en Turquie, c’était fou. » Et à la question sur ses trophées préférés : « Gagner trois trophées à Beşiktaş, c’était spécial. On a gagné le doublé championnat-coupe, et ensuite la Supercoupe. »
Trudeau sur le terrain d’entraînement
Le 15 novembre 2021, à la veille d’un match crucial de qualification pour le Mondial du Qatar à Edmonton, l’équipe nationale canadienne reçoit une visite surprise sur son terrain d’entraînement : le premier ministre Justin Trudeau en personne.
Le lendemain, Larin et ses coéquipiers battent le Mexique. Cette campagne de qualification est, rétrospectivement, le moment où le Canada a commencé à être pris au sérieux par tout le continent — Larin, justement, terminera la campagne comme meilleur buteur de toute la zone CONCACAF avec 13 buts.
Et il y a cette autre anecdote, gravée dans l’histoire du soccer canadien : le 25 mars 2016, lors d’un match de qualification contre le Mexique à BC Place de Vancouver, 54 798 spectateurs étaient présents — le record absolu de foule pour un événement sportif d’équipe nationale au Canada, toutes disciplines confondues. Le Canada a perdu 3-0 ce jour-là. Mais le chiffre, lui, est resté gravé : la preuve que le soccer canadien pouvait remplir des stades, même dans la défaite.
Le détour espagnol, et maintenant l’Angleterre
Après Beşiktaş, Larin signe pour le Club Brugge en Belgique en juillet 2022 — où il retrouve une fois de plus un compatriote canadien, Tajon Buchanan, dont on a raconté l’histoire dans cette série. Mais l’adaptation est difficile : un peu plus de 200 minutes jouées seulement. Il est prêté en janvier 2023 au Real Valladolid, en Espagne.
Suivront le RCD Mallorca, où il atteint la finale de la Coupe du Roi en 2023-24 — affrontant entre autres le grand Real Madrid d’Antonio Rüdiger, qu’il décrit comme « tellement agressif et physique, un combat constant ». Puis un prêt au Feyenoord en 2025-2026, et enfin, au printemps 2026, un transfert permanent à Southampton FC en Angleterre.
À la question de son but préféré de toute sa carrière, sans hésiter : « Le match contre le Real Madrid en 2022, avec Luka Modrić — celui-là restera. »
Le meilleur buteur de l’histoire canadienne, tout simplement
Avec ses statistiques accumulées sur plus d’une décennie, Cyle Larin est aujourd’hui le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe nationale masculine canadienne, toutes compétitions confondues. Il a disputé le Mondial 2022 au Qatar, affrontant entre autres la Croatie de Modrić.
Quand on lui demande son rêve ultime, sur Southampton’s A-Z, sa réponse est simple : « Gagner la Coupe du monde. »
Et le Mondial 2026, à domicile, est probablement sa dernière vraie chance.
Ce qu’il faut retenir
Cyle Larin, c’est l’histoire d’un gamin de Brampton qui a explosé tous les records de rookie en MLS, qui s’est battu becs et ongles pour rejoindre un des clubs les plus passionnés d’Europe, qui a inscrit quatre buts en un seul match devant une légende canadienne assise dans les tribunes, et qui — trente ans plus tard — répond encore aux interviews avec un mélange désarmant de sérieux sportif et d’autodérision sur le shawarma pré-match.
Le meilleur buteur de l’histoire du Canada. Et probablement le plus détendu.



