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Ismaël Koné : le surdoué imprévisible qui a défié De Zerbi

Ismaël Koné a fui la guerre civile ivoirienne avec sa mère à 7 ans, a grandi dans Notre-Dame-de-Grâce, et est aujourd’hui le milieu de terrain le plus électrique et le plus imprévisible de l’équipe canadienne. Portrait d’un surdoué qui continue d’étonner — parfois pour les mauvaises raisons, souvent pour les bonnes.


par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026


Dans le troisième épisode du documentaire officiel de l’Olympique de Marseille, intitulé Sans jamais rien lâcher et diffusé sur YouTube, on voit une scène qui a fait le tour des réseaux sociaux de football en quelques heures.

Roberto De Zerbi, entraîneur de l’OM, l’un des techniciens les plus réputés d’Europe, s’en prend à un joueur lors d’un entraînement. Voix qui monte. Tension palpable. Et la réplique qui clôt la scène : « Appelle ton agent ! Qu’il vienne ici ! »

Le joueur en question, c’est Ismaël Koné.

Ce que le documentaire ne montre pas, c’est la suite. Deux hommes qui se retrouvent à Londres quelques mois plus tard. Une accolade. Une longue conversation. Et Koné qui confie à La Gazzetta dello Sport : « Il m’a serré très fort dans ses bras. Nous avons parlé de beaucoup de choses, comme si rien ne s’était passé. Je ne dirai jamais quelque chose de mauvais sur Roberto. »

Voilà, en deux scènes, qui est Ismaël Koné. Le conflit en direct, la réconciliation en silence. L’intensité d’abord, la nuance après.


Abidjan, la guerre, et un billet pour Montréal

Le 16 juin 2002, Ismaël Kenneth Jordan Koné naît à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Sa mère voit son fils taper dans un ballon dès l’âge de deux ans. Elle comprend rapidement qu’il y a quelque chose là.

En 2002, la Côte d’Ivoire bascule dans une guerre civile. Le pays se fracture entre le Nord et le Sud. La violence s’installe, les déplacements de population aussi. Sa mère prend une décision : partir. Trouver ailleurs, pour son fils, un monde plus stable, de meilleures chances.

En 2010, quand Ismaël a sept ans — il tient à préciser « j’allais avoir 8 ans » — ils arrivent à Montréal. Juste eux deux. Son père, sa grand-mère, ses oncles, ses cousins, ses tantes : tous restés en Côte d’Ivoire.

« Je suis parti jeune. J’ai laissé ma famille. J’ai laissé mes amis. C’était un peu difficile pour moi », confie-t-il. « C’était juste moi et ma mère, mais j’ai traversé ça et je suis heureux d’être Canadien maintenant. »

Ils s’installent dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à l’ouest de l’île de Montréal. Bilingue, populaire, diverse. Koné apprend le froid, apprend le rythme québécois, apprend à se faire des amis dans une nouvelle langue dans une nouvelle ville.

Et il joue au soccer, avec les Panthers de l’AS Notre-Dame-de-Grâce — un club de quartier, tout ce qu’il y a de plus local.


De NDG à la Serie A en dix ans

À 16 ans, il rejoint le CS Saint-Laurent, où il se fait remarquer assez vite. En 2019, il remporte la médaille de bronze au Championnat canadien U17. En 2020, il part en essai en Belgique — KRC Genk et Royal Excel Mouscron — mais la COVID-19 interrompt tout. Il rentre à Montréal.

De retour, il s’entraîne avec les U23 du CF Montréal. L’entraîneur Wilfried Nancy — Français, Martiniquais d’origine, qui deviendra plus tard champion de MLS avec Columbus — le repère. Il l’invite au camp de la première équipe en mars 2021.

Nouveau problème : des « technicités des règles de la MLS » l’empêchent d’abord de signer un contrat. Puis il se blesse au genou. Tout ça ralentit encore les choses. Le 13 août 2021, le contrat est enfin signé.

Six mois plus tard, le 23 février 2022, il fait ses débuts professionnels en titulaire contre le Club Santos Laguna en Ligue des champions de la CONCACAF. Il marque. Le score final : 3-0 pour Montréal. Premier match, premier but.

En décembre 2022, le CF Montréal annonce son transfert à Watford, en Angleterre, pour 8 millions d’euros — le transfert record de l’histoire du club à ce moment-là. Koné a 20 ans.

Ensuite : Marseille (2024), Rennes (prêt, 2025), Sassuolo (prêt, 2025-26). Quatre pays, cinq clubs en quatre ans. Trois grandes ligues européennes. Et en parallèle : la Copa América 2024, le Mondial du Qatar en 2022.


Au Qatar, dans la chambre d’hôtel, avec ses amis de NDG

Il y a une image d’Ismaël Koné au Mondial 2022 qui n’a jamais été photographiée, mais qui dit tout.

Tout allait si vite depuis ses débuts avec le CF Montréal — en moins de deux ans, il était passé de joueur amateur à international canadien à la Coupe du monde — qu’il n’avait pas eu le temps de réaliser l’ampleur de ce qui lui arrivait.

Au Qatar, il avait fait venir ses meilleurs amis de Montréal pour partager l’événement. Et c’est là, à l’hôtel, entouré des mêmes gars avec qui il traînait à NDG, qu’il a commencé à comprendre. Il confie : « Je suis le seul qui a été choisi à travers ce groupe pour accomplir ce rêve. »

Sa mère, elle, était présente à Watford quelques semaines après, lors du reportage de Radio-Canada — venue pour lui rendre visite et lui donner « quelques trucs de cuisine ». Cette femme qui a tout quitté pour lui offrir un avenir était là, dans son appartement anglais, à lui enseigner des recettes ivoiriennes.


« Appelle ton agent ! » — et la vraie histoire de Marseille

L’été 2024, l’OM le recrute pour environ 12 millions d’euros en provenance de Watford. Roberto De Zerbi, arrivé lui aussi dans la foulée, veut faire de Koné une pièce maîtresse de son système.

Ça ne se passe pas comme prévu.

Le clash devient public via le documentaire du club. La scène — De Zerbi qui s’emporte, Koné en face — fait des millions de vues. Koné, lui, dit n’avoir pas su que cet échange serait inséré dans le documentaire : « C’était une décision de Marseille. Je ne savais pas qu’ils allaient l’insérer. »

Dans La Gazzetta dello Sport, il explique la nature du désaccord, avec une clarté désarmante : « Lui veut qu’au milieu de terrain on joue en une ou deux touches, mais moi j’ai besoin d’un peu de liberté. Nous sommes deux personnes qui aiment le football, mais avec deux visions différentes. »

Il est prêté à Stade Rennais en janvier 2025. Là, son entraîneur Habib Beye le décrit comme « un joueur d’une immense qualité ». Il retrouve son football. Et en toute fin de saison, lors du dernier match de Ligue 1 au Stade Vélodrome, il marque un but de 30 mètres contre son propre club parent, Marseille. Un canon, sur une trajectoire parfaite, dans le but de l’OM.

Le geste après le but ? Discret. Respectueux. Mais les 60 000 spectateurs du Vélodrome ont bien compris le message.


Le surdoué qui s’autosabote — et qui apprend

RDS, en mars 2026, publiait un portrait au vitriol tendre d’Ismaël Koné : « Sa carrière est jalonnée d’autant de moments de pur génie que de dures leçons d’humilité. L’étalage d’un talent hors catégorie qui chevauche des éclairs d’immaturité dans un cycle perpétuel. »

Et cette phrase de Wilfried Nancy, son premier entraîneur au CF Montréal : il avait pensé « jeter l’éponge » avec lui, fatigué de le voir répéter les mêmes erreurs.

Sauf que Nancy ne l’a pas lâché. Et Koné, aujourd’hui à 23 ans en Serie A avec Sassuolo — 6 buts en 32 matchs cette saison — est en train de prouver que la leçon a été retenue. Qu’un surdoué qui apprend de ses erreurs est plus dangereux qu’un surdoué sans erreurs.

Son coach à Rennes l’avait bien dit : « Ismaël est un joueur d’immense qualité. »


Ce qu’il faut retenir

Ismaël Koné n’est pas le personnage le plus facile de cette équipe canadienne. Il est trop imprévisible pour ça. Trop libre dans ses mouvements, trop direct dans ses opinions, trop vivant pour rentrer dans une case propre.

Mais il incarne quelque chose de précieux dans ce groupe : la capacité à traverser l’adversité — une guerre civile, une immigration à 7 ans, un conflit public avec l’un des entraîneurs les plus exigeants d’Europe — et à en sortir plus fort, balle au pied, prêt à tout fracasser.

Un gamin de Notre-Dame-de-Grâce. Un milieu de Serie A. Et cet été, une Coupe du monde à jouer dans sa ville.

Sa mère a bien fait de partir.

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