Alistair Johnston a une mère nord-irlandaise, un passeport britannique, parle français et anglais, a joué pour CF Montréal, et a débarqué au Celtic sans avoir entraîné une seule fois avec l’équipe — directement dans le plus grand derby du football britannique. 9 titres en 3 ans à Glasgow. Et maintenant le Mondial à la maison. Logique.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Le 2 janvier 2023, Alistair Johnston pose le pied à Glasgow pour la première fois en tant que joueur du Celtic FC. Il ne connaît personne dans le vestiaire. Il n’a pas encore fait un seul entraînement avec son nouveau club. Son contrat est devenu effectif la veille — le 1er janvier, jour de l’An.
Et le lendemain, l’entraîneur Ange Postecoglou l’aligne d’entrée.
Pas en match amical. Pas en match de coupe secondaire. En Old Firm Derby — Celtic contre Rangers, à l’Ibrox Stadium, le match le plus électrique, le plus chargé d’histoire et de rivalité du football britannique. Cent mille décibels. Cinquante mille supporters des Rangers qui veulent sa tête. Cinquante mille supporters des Celts qui exigent qu’il soit à la hauteur dès la première seconde.
Il joue les 90 minutes. Le match se termine 2-2. Et son manager dira après : « Il ne pouvait pas avoir un test plus difficile comme joueur du Celtic. Il s’en est très bien sorti. »
Ce n’était pas la dernière fois qu’il affronterait les Rangers. Et ce n’était clairement pas la dernière fois qu’il passait un test avec succès.
Vancouver, Montréal, Aurora — et Belfast
Le 8 octobre 1998, Alistair William Johnston naît à Vancouver, en Colombie-Britannique. Son père Bill est né à Vancouver — un Canadien pur souche, qui plus est un footballeur : il a remporté deux fois le Championnat national de soccer du Canada avec le Vancouver Westside FC, en 1993 et en 1996. Le soccer comme héritage paternel direct.
Sa mère Catherine, elle, est née à Newtownards, en Irlande du Nord — une ville du comté de Down, à quelques kilomètres de Belfast, sur les rives du Lough Strangford. Elle donne à son fils quelque chose d’inattendu : un passeport britannique.
Ce passeport changera tout.
Quand Alistair a quatre ans, la famille quitte Vancouver pour Montréal. Il commence le soccer au Lakeshore SC — un club de la banlieue ouest de l’île, dans le quartier LaSalle. Il parle français. Il joue au soccer et au hockey — comme des milliers de gamins québécois de son âge.
À sept ans, nouvelle migration : la famille part à Aurora, en Ontario, ville de banlieue cossue au nord de Toronto. Il rejoint les équipes de jeunes locales, grandit dans le soccer ontarien, et finit ses études secondaires à la Aurora High School en 2016.
Vancouver → Montréal → Aurora. Et une mère nord-irlandaise dans le tableau. Cette géographie improbable va définir toute sa carrière.
Refusé à Troyes, repêché par Nashville, révélé à Montréal
À 15 ans, via le programme de développement ANB Futbol, Johnston réalise un essai d’une semaine en France avec l’ESTAC Troyes. L’essai ne mène nulle part — Troyes ne le retient pas. Il rentre en Ontario.
Il enchaîne avec le Vaughan SC, en Ontario, où il remporte notamment le titre provincial U21 deux années consécutives, avant d’aller jouer au soccer universitaire — d’abord à l’Université Saint John à New York (deux ans, 24 points en 36 matchs), puis à Wake Forest University en Caroline du Nord (deux saisons, 22 points en 43 matchs), une des meilleures formations collégiales de soccer des États-Unis.
En 2020, lors de la SuperDraft de la MLS, Nashville SC le sélectionne en 11e position. Il signe pour deux saisons, apprend le soccer professionnel, inscrit son premier but en MLS contre l’Inter Miami en septembre 2021 — victoire 5-1.
En décembre 2021, CF Montréal l’acquiert pour un million de dollars en allocation générale. Retour au Québec. Retour dans la ville où il a posé ses premières touches de balle, enfant.
Sa saison 2022 avec Montréal est spectaculaire : 4 buts et 5 passes décisives en 33 matchs, nommé joueur défensif de l’année du club. Il joue les trois matchs du Canada à la Coupe du monde au Qatar — contre la Belgique, la Croatie et le Maroc — entier sur le flanc droit de la défense.
Et là, entre les matchs du Qatar, quelque chose se trame. Des rumeurs d’abord. Puis une confirmation : le Celtic FC veut l’acheter.
Le passeport nord-irlandais, la clé du royaume
Pour un joueur non européen, signer dans un club de Premier League ou de Scottish Premiership implique des démarches de visa complexes, des quotas de joueurs étrangers, des contraintes administratives. C’est un frein réel.
Sauf qu’Alistair Johnston a un passeport britannique, grâce à sa mère née à Newtownards. Il n’est pas un joueur étranger au Royaume-Uni. Il est automatiquement éligible pour jouer en Écosse — ou en Angleterre — sans la moindre restriction.
Ce passeport britannique lui permettait d’être enregistré automatiquement en Scottish Premiership — un détail administratif qui a facilité la transaction, rapportée autour de 3,5 millions d’euros.
La famille du Lakeshore SC de LaSalle avait donc, sans le savoir, semé les graines d’une carrière européenne en donnant à Alistair les deux passeports qui lui ouvriraient toutes les portes.
9 titres en 3 ans. Et le truc des 13 duels.
Voilà les chiffres bruts de la carrière d’Alistair Johnston au Celtic, de janvier 2023 à aujourd’hui. Trois Championnats d’Écosse. Trois Coupes d’Écosse. Trois Coupes de la Ligue. Neuf titres en trois saisons.
Pour contextualiser : la plupart des joueurs professionnels remportent un ou deux titres majeurs dans toute leur carrière. Certains n’en remportent aucun. Johnston en est à neuf à 27 ans.
Et ce n’est pas lui qui marque les buts ou qui fait les dribbles qui font le tour d’internet. Il est arrière droit. Son travail, c’est de défendre. Et il le fait d’une manière qui a rapidement convaincu les supporters du Celtic qu’il était le successeur idéal du Croate Josip Juranovic.
En un seul Old Firm Derby à l’Ibrox, en avril 2023, il a remporté 13 duels sur 14 au sol. Treize. Son journal écossais Daily Record a alors déclaré qu’il « se dirigeait vers le statut de culte » à Parkhead. Ce n’était pas une exagération.
Sur 109 matchs suivis pour le Celtic, il a gagné 460 duels — plus de la moitié de tout ce qu’il a contesté — effectué 200 dégagements et réalisé 71 interceptions. Ce ne sont pas des chiffres de joueur ordinaire. Ce sont des chiffres de bête défensive.
Et il aime ça. Il l’a dit lui-même à son arrivée : « J’adore les tacles, j’adore envoyer des diagonales, je suis un joueur assez physique. »
« Le Celtic standard. C’est épuisant mentalement. »
En mars 2025, Johnston accorde une longue interview à Canadian Soccer Daily depuis Los Angeles, où il vient de rejoindre ses coéquipiers de l’équipe nationale avant des matchs de qualifications. Il parle de ce que ça fait de vivre sous la pression permanente du Celtic.
La veille, son club venait de perdre un Old Firm Derby face aux Rangers. Et il atterrit à LA avec ça dans la tête, sachant qu’il doit maintenant performer pour son pays.
Il dit : « La semaine dernière, on a fait un match de merde. Le dernier contre qui tu veux faire ça, c’est eux. Tu fais ça et instantanément tu vas en entendre parler. Même si l’année qu’on a eu a été incroyable. On vole dans la ligue, on a un trophée en poche, on a eu un parcours européen incroyable. Mais c’est le Celtic standard. C’est épuisant mentalement — mais ça veut dire tellement quand tu es dans un club comme ça. »
Et cette phrase, qui résume mieux que n’importe quelle analyse sa philosophie du sport de haut niveau : « C’est la pression que tu dois apprendre à apprécier. »
Son père, champion canadien. Lui, champion d’Europe du nord. Et maintenant…
Il y a quelque chose de beau dans la symétrie de cette histoire.
Bill Johnston, le père, remportait le Championnat national de soccer du Canada avec Vancouver en 1993 et 1996 — dans les ligues amateurs de haut niveau de l’époque, quand le soccer professionnel n’existait pas encore vraiment au pays.
Alistair Johnston, le fils, remporte neuf titres avec un des clubs les plus populaires d’Europe, participe à la Ligue des Champions avec le Celtic, joue le Mondial 2022 à Qatar, et s’apprête à disputer le Mondial 2026 sur le sol nord-américain.
Et entre les deux : une mère née à Newtownards, un enfance montréalaise au Lakeshore SC, un essai raté à Troyes, et un Old Firm Derby joué sans même avoir fait une séance d’entraînement avec son club.
Il parle français et anglais. Il a un passeport canadien et un passeport britannique. Il est né à Vancouver, a grandi à Montréal et Aurora, joue en Écosse et représente le Canada.
C’est ça, ce pays. Et c’est pour ça qu’on l’aime.
Ce qu’il faut retenir
Alistair Johnston n’est pas le joueur qui va faire les manchettes pour un geste technique ou un but de trente mètres. Il est celui que tu remarques quand tu te demandes pourquoi l’adversaire n’arrive plus à déborder sur le côté droit.
Il gagne ses duels. Il envoie ses diagonales. Il sourit en tacles.
Et dans les moments qui comptent vraiment — un Old Firm Derby à l’Ibrox sans avoir entraîné, un Mondial au Qatar dans un groupe avec la Belgique, un Mondial 2026 devant sa propre famille — il est toujours là, solide, et prêt.
Le Celtic standard. Il l’a appris à Glasgow. Il va l’apporter au Canada cet été.



