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Quatorze jours, une fuite dans le Globe et des mots qui ne viennent pas : le Canada à l’heure de vérité

Carney était à Toronto ce matin pour annoncer des investissements fédéraux dans le logement aux côtés de la mairesse Olivia Chow. Il a parlé des appartements. Il a posé pour les caméras. Et quand les journalistes lui ont demandé ce qui se passait à Washington — où LeBlanc et Charette sont retournés pour la deuxième fois en deux semaines — il a répondu que les négociations sont constructives, qu’il a eu des conversations avec les Américains lui-même, qu’on a du temps, et que le moment de durcir le ton viendra s’il n’y a pas d’accord.

Quatorze jours. C’est ce qui reste avant le 19 août — date corrigée de l’entrée en vigueur des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent, avancée d’un jour par rapport aux premières informations. Et le premier ministre du Canada refuse de se prononcer sur l’issue des négociations.

Ce n’est pas de la sagesse diplomatique. C’est de l’inconfort.


La fuite du Globe : ce que le Canada négocie vraiment

Ce matin, le Globe and Mail a publié une information que le gouvernement Carney n’a pas confirmée ni démentie, et que LeBlanc a refusé de commenter directement à Washington. Selon le journal, les négociations porteraient désormais sur un plan visant à limiter les expéditions canadiennes d’acier et d’aluminium vers les États-Unis en échange d’une réduction des droits de douane de cinquante pour cent.

Permettons-nous de mesurer ce que cette information, si elle est exacte, signifie concrètement pour le Québec.

Le Canada envisagerait de plafonner volontairement ses exportations d’acier et d’aluminium vers les États-Unis. Pour les alumineries du Saguenay — Rio Tinto, Alcoa, les sous-traitants qui gravitent autour de ces géants industriels — cela représenterait une contrainte directe sur leur accès au marché américain, imposée non plus par Washington mais par Ottawa lui-même, dans le cadre d’un accord négocié. Ce ne serait plus un tarif que les entreprises peuvent absorber ou contourner. Ce serait un quota que le gouvernement canadien fixerait lui-même sur ses propres producteurs.

C’est une concession d’une nature fondamentalement différente de tout ce qu’Ottawa a consenti jusqu’ici. Et si elle est acceptée, elle créera un précédent dont les implications vont bien au-delà du dossier de l’aluminium.

Carney a dit à Toronto qu’il ne voulait pas confirmer les informations du Globe. C’est la réponse habituelle quand une information sensible sort au mauvais moment. Mais le silence lui-même est un aveu : si la fuite était fausse, Ottawa l’aurait démentie immédiatement et sans ambiguïté.


« Constructif » : le mot qui ne veut plus rien dire

Depuis que LeBlanc est allé à Washington pour la première fois en juin, le qualificatif le plus utilisé par le gouvernement canadien pour décrire ses négociations est le même : constructif. Les discussions sont constructives. Les conversations sont constructives. La relation est constructive.

Ce mot a été prononcé si souvent, dans tant de conférences de presse et d’entrevues depuis dix-huit mois, qu’il a cessé d’avoir un sens mesurable. Constructif par rapport à quoi? Par rapport à quand? Par rapport à quel objectif chiffré, quel délai précis, quel résultat vérifiable?

La sénatrice Martine Hébert, ancienne déléguée du Québec à New York et Chicago, a offert cette semaine une formulation qui mérite d’être citée précisément parce qu’elle illustre jusqu’où peut aller la rationalisation de l’absence de résultats : selon elle, l’absence de résultats immédiats dans la renégociation de l’accord de libre-échange pourrait s’avérer une victoire pour le Canada.

L’absence de résultats comme victoire. Cette inversion du sens ordinaire des mots dit quelque chose sur l’état psychologique d’une partie du monde politique et diplomatique canadien face à cette crise. On a tellement intégré l’impossibilité d’obtenir ce qu’on voulait qu’on commence à redéfinir la victoire comme l’évitement du pire.

C’est de la gestion de l’échec par la rhétorique. Et les travailleurs de l’aluminium, du meuble et du bois d’œuvre qui regardent leurs carnets de commandes depuis quatorze mois méritent mieux que ça.


Ce que Washington voulait depuis le début — et ce qu’il obtient

Pour comprendre ce qui se passe à Washington cette semaine, il faut relire la logique américaine depuis le début de cette crise.

L’administration Trump n’a jamais caché ses objectifs réels dans cette négociation. Elle veut trois choses : l’accès au marché laitier canadien, la fin du boycott des alcools américains dans les réseaux provinciaux, et des règles d’origine plus strictes pour les produits d’acier et d’aluminium — pour empêcher la Chine de contourner les barrières américaines en transitant par le Canada. La Maison-Blanche l’a dit explicitement dans son décret du 20 juillet, en présentant ces surtaxes comme une riposte aux interdictions provinciales sur l’alcool, au système de gestion de l’offre laitière et à certains quotas automobiles.

Ce que la fuite du Globe suggère — un plafonnement volontaire des exportations d’acier et d’aluminium — répond directement au troisième objectif américain. Si le Canada accepte de limiter lui-même ses expéditions, Washington obtient ce qu’il voulait sur les métaux sans avoir à inscrire formellement des règles contraignantes dans l’accord. C’est Washington qui dicte le résultat, sans même avoir à le négocier dans le détail.

Sur les deux autres objectifs — lait et alcool — Ottawa dit maintenir ses lignes rouges. Mais le premier ministre qui refuse de confirmer une fuite sur les quotas d’aluminium est-il vraiment en position de tenir ferme sur la gestion de l’offre si l’alternative est l’entrée en vigueur des surtaxes de cinquante pour cent dans quatorze jours?


L’ambassadeur Okstra : la provocation permanente

Il y a un personnage dans ce feuilleton commercial qui mérite qu’on lui consacre quelques lignes, parce qu’il joue un rôle précis dans la stratégie américaine et qu’on en parle trop peu sérieusement : l’ambassadeur américain au Canada, Peter Okstra.

Depuis sa nomination, Okstra a multiplié les déclarations provocatrices sur les réseaux sociaux — allant jusqu’à poster des images suggérant que le Canada deviendrait le 51e État américain, commentant les décisions politiques canadiennes avec un mélange d’ironie et d’arrogance qui aurait, dans des circonstances normales, justifié une convocation au ministère des Affaires étrangères. Le gouvernement Carney a choisi de ne pas réagir publiquement à ces provocations, pour ne pas alimenter l’escalade.

Cette retenue a ses mérites. Elle a aussi un coût : elle laisse l’ambassadeur occuper l’espace médiatique canadien avec des messages qui, répétés semaine après semaine, normalisent progressivement l’idée que le Canada est un partenaire subordonné qui n’a pas les moyens de se rebeller contre son voisin du sud.

La sénatrice Hébert l’a nommé cette semaine avec une certaine délicatesse — les singeries de l’ambassadeur — sans pour autant appeler à une réponse ferme. On gère l’humiliation par l’euphémisme. Ce n’est pas une politique. C’est de l’accommodement.


Carney à Toronto, LeBlanc à Washington : une division du travail qui interroge

Il y a quelque chose de révélateur dans la géographie politique de cette journée. Le premier ministre est à Toronto pour parler de logement. Son ministre du Commerce est à Washington pour négocier l’avenir économique du pays. Et les deux dossiers avancent en parallèle, sans que l’un ne semble conditionné à l’autre.

Ce n’est pas un reproche organisationnel. Les gouvernements gèrent plusieurs dossiers simultanément — c’est leur nature. Mais dans un moment où l’échéance tarifaire du 19 août concentre toute l’attention des entreprises canadiennes, des syndicats et des économistes, voir le premier ministre s’affairer à autre chose à Toronto — même pour une bonne cause — envoie un signal d’indifférence relative que Carney aurait peut-être intérêt à corriger.

Un premier ministre qui croit que les négociations de Washington vont aboutir dans quatorze jours serait à Washington, ou du moins au téléphone avec Trump. Un premier ministre qui dit qu’il durcira le ton s’il n’y a pas d’accord aurait peut-être intérêt à montrer ce durcissement maintenant — pas après le 19 août.

Carney a dit qu’on a du temps. Quatorze jours dans une négociation commerciale avec Washington, ce n’est pas du temps. C’est une urgence.


Ce que les quatorze prochains jours vont révéler de nous

Il y a une question que les Québécois et les Canadiens devraient se poser collectivement en ce 5 août, à mi-chemin entre l’annonce des surtaxes et leur entrée en vigueur.

Qu’est-ce qu’on est prêts à concéder pour éviter le choc du 19 août? Et qu’est-ce qu’on refuse de concéder, même si les surtaxes entrent en vigueur?

Ces deux questions n’ont pas encore reçu de réponse claire de la part du gouvernement Carney. Les lignes rouges ont été nommées — gestion de l’offre, alcools — mais leur solidité est de moins en moins certaine à mesure que l’échéance approche. Les alternatives aux concessions — représailles symétriques, escalade diplomatique, mobilisation des alliés — ont été évoquées sans jamais être précisées.

LeBlanc est à Washington. Charette est à Washington. Les négociations sont constructives. Et dans quatorze jours, on saura si ce mot a encore un sens.

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