Moïse Bombito Lumpungu a grandi à Saint-Laurent, Montréal, de parents congolais. Il n’était pas le meilleur de son équipe à 12 ans. Il a été recalé par l’Impact de Montréal ET par la CPL. Il prenait le bus 64 de la STM pour aller à ses matchs. Aujourd’hui il porte le numéro 64 à l’OGC Nice, joue la Coupe du monde, et a stoppé Bradley Barcola du PSG avec un tacle qui a fait le tour de la Ligue 1. Le chemin le plus inattendu du soccer québécois.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Le 6 octobre 2024, l’OGC Nice reçoit le Paris Saint-Germain à l’Allianz Riviera. 35 000 spectateurs. Mbappé est parti, mais Bradley Barcola est là — l’ailier le plus rapide du championnat, la nouvelle vedette du PSG, 21 ans, qui défonce les défenses de Ligue 1 comme des portes en carton.
À un moment du match, Barcola s’échappe sur le côté gauche de la défense niçoise. Il prend de la vitesse. Il pense avoir le but à portée.
Et là, un défenseur central de 1m90 surgit de nulle part, récupère le ballon dans un tacle parfait, et se retourne vers le public niçois avec une célébration ragueuse.
Ce défenseur central, c’est Moïse Bombito. Le gamin qui prenait le bus 64 de la STM pour aller jouer au CS Saint-Laurent.
Dans les tribunes ce soir-là, Rocco Placentino, directeur sportif du CS Saint-Laurent — le tout premier club de Bombito — regarde son ancien joueur stopper la star du PSG. Il dit : « C’était magnifique. »
Montréal, Saint-Laurent, et des parents venus de Kinshasa
Le 30 mars 2000, Moïse Bombito Lumpungu naît à Montréal, au Québec. Son nom complet le dit tout : Bombito est le nom de famille, Lumpungu le deuxième nom de famille — tous deux d’origine congolaise. Ses parents viennent de la République démocratique du Congo, l’immense pays d’Afrique centrale autrefois connu sous le nom de Zaïre, qui parle français et dont Kinshasa est la capitale.
Il grandit dans le quartier Saint-Laurent — l’arrondissement nord-ouest de l’île de Montréal, multiculturel, populaire, avec ses zones industrielles et ses tours d’habitation côtoyant des quartiers résidentiels tranquilles. Une famille modeste. Un rêve de soccer qui semble, comme pour beaucoup de gamins de la région, « inatteignable ».
À quatre ans, il commence à jouer au CS Saint-Laurent — le club communautaire de son quartier, au complexe sportif du boulevard Thimens. Il joue attaquant. Pas défenseur central — attaquant. Et selon son propre directeur sportif de l’époque, il n’est pas particulièrement remarquable. Rocco Placentino se souvient : « Quand je l’ai rencontré, il avait 12 ans et demi. Il faisait partie de la génération « année 2000 ». C’était une génération vraiment forte. Il était parmi les 20 joueurs de l’équipe, mais est-ce qu’il faisait partie des meilleurs joueurs ? Non, pas du tout. Il y avait des jeunes beaucoup plus intéressants que lui. »
Pour aller jouer ses matchs, le petit Moïse prend le bus 64 de la Société de transport de Montréal. Ligne 64. Boulevard Thimens. Du quartier Saint-Laurent jusqu’au terrain.
Recalé par l’Impact. Recalé par la CPL. Deux fois.
À 13 ans, Bombito tente un essai à l’Académie de l’Impact de Montréal — l’unique structure professionnelle de développement pour les jeunes québécois. L’essai n’est pas concluant. Il rentre chez lui.
Il continue au CS Saint-Laurent. Il grandit. Il s’améliore. Puis il tente sa chance auprès de la Canadian Premier League — la nouvelle ligue professionnelle canadienne créée en 2019. Refus.
Deux portes fermées. L’académie professionnelle de sa ville. La ligue professionnelle nationale. Les deux ont dit non.
Ce que la plupart des joueurs n’auraient pas survécu.
En 2020, à 20 ans, il rejoint le CS Saint-Hubert, en Première Ligue de Soccer du Québec — le niveau semi-professionnel québécois. Son entraîneur là-bas s’appelle François Bourgeais, qui est aussi son coach aux Aigles du Collège Ahuntsic.
Et c’est Bourgeais qui fait la chose décisive : il repositionne Bombito en défenseur central. L’attaquant longiligne de Saint-Laurent, avec son 1m90 et sa vitesse hors du commun, devient un défenseur. Et tout change.
Le camp de détection, l’Iowa, et le championnat national
La même année, Bombito participe à un camp de détection organisé par deux scouts, António Ribeiro et Frederico Moojen, spécialisés dans le recrutement de jeunes talents québécois vers les universités américaines. C’est l’une de ces initiatives parallèles, hors des radars institutionnels, qui permettent à des talents tombés entre les mailles du filet professionnel de trouver une porte de sortie.
Bombito convainc. Il obtient une place à l’Iowa Western Community College — un junior college de Council Bluffs, Iowa.
En 2021, son équipe remporte le Championnat national NJCAA — le titre des community colleges américains. Champion national. Avec un joueur qui, un an auparavant, se faisait recaler par la CPL.
Il transfère ensuite à l’Université du New Hampshire, en Division I NCAA — une promotion considérable. Sa seule saison là-bas est suffisamment remarquable pour attirer tous les regards : il est nommé semi-finaliste du Mac Hermann Trophy — le Ballon d’Or du soccer universitaire américain — et reçoit plusieurs distinctions d’équipe All-America.
3e choix de la MLS Draft. Premier joueur de l’UNH en première ronde. Ever.
Le 21 décembre 2022, lors du SuperDraft MLS 2023, les Colorado Rapids sélectionnent Moïse Bombito Lumpungu en 3e position — premier tour. Il devient le premier joueur de l’Université du New Hampshire à être choisi en première ronde dans toute l’histoire du programme.
Il arrive à Denver avec une blessure au MCL lors de son premier entraînement qui le retient deux mois. Puis il revient. Et il joue. En 2024, 20 apparitions, 2 buts — des chiffres remarquables pour un défenseur central en MLS.
Et en août 2024, les Colorado Rapids le transfèrent à l’OGC Nice pour un montant qui constitue le record absolu de transfert sortant dans l’histoire du club. Le défenseur central que l’Impact et la CPL ne voulaient pas vaut maintenant plusieurs millions d’euros.
Le numéro 64. L’autobus. La mémoire du quartier.
À Nice, Bombito choisit le numéro 64.
Quand les journalistes lui demandent pourquoi ce numéro inhabituel pour un défenseur — les gardiens prennent souvent les grands numéros, pas les défenseurs centraux — il répond avec simplicité :
C’est le numéro de la ligne de bus STM qu’il prenait pour aller au terrain au CS Saint-Laurent.
Le 64. Boulevard Thimens. La STM. Le gamin de Saint-Laurent qui n’était pas le meilleur de son équipe à 12 ans porte maintenant ce numéro sur son maillot de Ligue 1, en France, devant 35 000 spectateurs de l’Allianz Riviera.
C’est peut-être le détail le plus beau de toute cette série de portraits.
Le retour à Saint-Laurent. La haie d’honneur des enfants.
En octobre 2024, quelques semaines après son tacle sur Barcola, Bombito revient à Montréal. Il retourne au complexe sportif du boulevard Thimens — le terrain de son enfance, celui qu’il rejoignait en bus 64 — pour rendre visite aux jeunes joueurs du CS Saint-Laurent.
Une soixantaine d’enfants forment une haie d’honneur pour l’accueillir.
Il joue avec eux. Il parle avec eux. Et il leur dit quelque chose qui ressemble à ce que tous les joueurs de cette série répètent, chacun à leur façon : « Avec un peu de chance et beaucoup de travail, les rêves deviennent réalité. »
Il confie à La Presse ce jour-là : « Je ne te mens pas, il n’y a pas longtemps que j’ai réalisé que je suis rendu assez loin dans ma progression. Mais je ne dirais pas que je suis au produit final. J’ai toujours faim. »
Dans l’ombre d’Ismaël Koné et de Mathieu Choinière — ses compatriotes québécois de l’équipe nationale, tous les deux plus médiatisés — Bombito avait tracé sa voie en silence. La Copa América 2024 l’a révélé : il a démarré les six matchs du Canada dans le tournoi, dont la demi-finale contre l’Argentine de Messi.
La fracture, le retour, et le Mondial
En mai 2025, mauvaise nouvelle : une opération au poignet gauche l’immobilise pour la fin de saison. Puis, au début de la saison 2025-26, une autre blessure. L’enchaînement est difficile.
Mais Bombito revient. Il est dans la liste de Marsch pour le Mondial. Et lors du deuxième match du Canada contre le Qatar le 18 juin à Vancouver, il entre à la mi-temps dans un match déjà dominé — et aide à maintenir le blanchissage dans une victoire 6-0.
Ce qu’il faut retenir
Moïse Bombito Lumpungu n’aurait pas dû être là. L’Impact a dit non. La CPL a dit non. Il n’était même pas le meilleur joueur de son équipe du quartier à 12 ans.
C’est un repositionnement tactique au Collège Ahuntsic, un camp de détection privé, un community college en Iowa, une université du New Hampshire, et un tacle sur Bradley Barcola à l’Allianz Riviera qui l’ont amené ici.
Et chaque fois qu’il enfle son maillot numéro 64 à Nice — ou rouge et blanc avec le Canada — il porte avec lui la ligne de bus du boulevard Thimens. Le quartier Saint-Laurent. Les parents venus de Kinshasa. Et les 60 enfants qui lui ont fait une haie d’honneur le jour de son retour.
Nul n’est prophète en son pays. Sauf quand il porte son pays sur son dos.



