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Milan Borjan : du convoi de réfugiés au Mondial, une vie marquée par la guerre

Milan Borjan est né à Knin, en Yougoslavie. En 1995, à l’âge de 7 ans, sa famille a fui pendant l’Opération Tempête — l’exode de 200 000 Serbes de Croatie. Il a grandi à Hamilton, joué pour l’Étoile rouge de Belgrade, gardé les buts du Canada au Qatar — et les supporters croates l’ont accueilli avec des banderoles racistes sur cet exode. Il a quand même fait le match de sa vie. C’est l’histoire la plus lourde de toute l’équipe canadienne.


par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026


27 novembre 2022. Stade Ahmad bin Ali, Al Rayyan, Qatar. Canada contre Croatie, deuxième match de groupe. Dans les tribunes croates, des banderoles font leur apparition.

L’une d’elles montre le logo du fabricant de tracteurs John Deere, avec le texte : « Knin 95 — rien ne court comme Borjan. »

La blague est cruelle. Knin, c’est la ville natale de Milan Borjan. 1995, c’est l’année où sa famille a fui cette ville pendant l’Opération Tempête — la campagne militaire croate qui a mis fin à la guerre en Krajina et provoqué l’exode de 200 000 Serbes de Croatie. Beaucoup ont fui dans des voitures de fortune, des camions, des tracteurs. La bannière moquait cet exode. Elle moquait la fuite d’un enfant de 7 ans et de sa famille.

La FIFA ouvrira une procédure disciplinaire contre la fédération croate quelques jours plus tard.

Et Milan Borjan, lui, a joué ce match-là. Il a gardé ses buts contre la nation qui avait chassé sa famille de son pays natal, devant des supporters qui lui rappelaient sa blessure la plus profonde.

Le Canada a perdu 4-1. Mais Borjan a fait des arrêts remarquables. Il est resté debout.

C’est qui, cet homme.


Knin, Krajina, 1987. Avant la guerre.

Le 23 octobre 1987, Milan Borjan naît à Knin, en Yougoslavie — aujourd’hui en Croatie. Knin est une ville du centre de la Dalmatie, ancienne capitale médiévale du royaume de Croatie, mais au XXe siècle peuplée majoritairement de Serbes dans une région qu’on appelait la Krajina — un terme qui signifie « frontière » en serbo-croate.

Son père Boško est né à Drnis, sa mère Mirjana est née à Knin. Boško, lui aussi, est gardien de but — le troisième gardien de la série après les pères de Crépeau et de St. Clair. Le soccer comme langue paternelle, transmis de génération en génération.

Milan commence à jouer à trois ans avec l’équipe de jeunes Dinara Knin. Il ne joue pas encore dans les buts — ça viendra à huit ans. Pour l’instant, c’est juste un gamin de Knin qui court après un ballon dans les rues d’une ville qui ne sait pas encore ce qui l’attend.


L’Opération Tempête. Août 1995. Il a 7 ans.

En août 1995, l’armée croate lance l’Opération TempêteOluja en croate — une offensive militaire qui reprend en quatre jours les territoires de la Krajina serbe. C’est la plus grande opération militaire terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

En quelques jours, plus de 200 000 Serbes fuient leurs maisons. Beaucoup partent dans n’importe quoi qui roule — des voitures surchargées, des camions, des tracteurs. Les routes vers la Bosnie et la Serbie sont bondées de colonnes de réfugiés.

La famille Borjan est parmi eux. Boško, Mirjana, et le petit Milan — 7 ans — quittent Knin et se réfugient à Belgrade.

Borjan n’a jamais beaucoup parlé publiquement de cette nuit-là, de ce départ, de ce qu’il a vu sur les routes. Il n’en a pas eu besoin. La banderole au Qatar a rappelé à tout le monde que cette blessure-là ne guérit pas complètement — même quand on est devenu un gardien international reconnu, même quand on vit à Hamilton depuis 25 ans.

Ce que Borjan a dit, en revanche, avec une clarté sans équivoque, c’est ceci : « Ça compte énormément de jouer pour le Canada, parce que le Canada a aidé ma famille quand on avait des difficultés là-bas. Ils nous ont aidés à venir ici et à construire une meilleure vie pour moi et ma famille. »


Belgrade → Winnipeg → Hamilton. Et Boca Juniors qui dit non.

La famille reste à Belgrade jusqu’en 2000. Milan y joue dans les équipes de jeunes du FK Radnički Beograd. Il a maintenant huit ans et joue dans les buts — la conversion que son père avait anticipée.

En 2000, à 13 ans, la famille émigre au Canada. Première étape : Winnipeg, au Manitoba. Un an plus tard, ils déménagent à Hamilton, en Ontario — une ville industrielle au bord du lac Ontario, à une heure à l’ouest de Toronto. Hamilton sera désormais leur maison.

Milan rejoint le club local Mount Hamilton. Mais son ambition dépasse rapidement le cadre ontarien. En juillet 2004, à 17 ans, il se rend en Argentine pour un essai avec le Boca Juniors — l’un des clubs les plus titrés d’Amérique du Sud, la Bombonera, les supporters les plus intenses du continent.

Boca ne le retient pas.

En 2006, il rejoint les équipes de jeunes du Club Nacional en Uruguay — le même club qu’Osorio et Cavallini dans cette série, la même Casona, le même creuset uruguayen. Puis en 2007, un essai au River Plate — l’autre géant argentin. River ne le retient pas non plus.

Il revient en Europe.


Le FK Rad, la Turquie, la Bulgarie, et l’Étoile rouge

En janvier 2009, Borjan rentre en Serbie et signe comme troisième gardien au FK Rad Belgrade. Troisième. Dans la hiérarchie des non-titulaires, c’est le rang le plus bas. Il ne joue pas. Il attend.

Puis, la première journée du championnat, il entre en jeu. Et ne sort plus. Il enchaîne neuf matchs sans défaite à l’automne 2010. Le FK Rad finit la saison en quatrième place, qualifié pour l’UEFA Europa League. Borjan est nommé dans la liste des meilleurs gardiens du championnat serbe.

Ses pérégrinations continuent : Turquie (Sivasspor), Roumanie (FC Vaslui), Bulgarie (Ludogorets Razgrad, où il participe à la Ligue des Champions), Pologne (Korona Kielce en prêt).

Et en juillet 2017, enfin, l’aboutissement logique : l’Étoile rouge de Belgrade — le plus grand club de Serbie, le seul club des Balkans à avoir remporté la Ligue des Champions (en 1991). Il signe un contrat de trois ans et choisit le numéro 82 — l’année de naissance de sa femme Snežana, sœur du joueur Nenad Filipović, ancienne directrice marketing du rival FK Partizan.


Six titres de SuperLiga. La Ligue des Champions. Et un penalty tiré.

À l’Étoile rouge, Borjan devient le patron des buts et un élément central de la domination serbe. Six titres de champion de Serbie consécutifs de 2018 à 2023. Deux Coupes de Serbie. Et une participation mémorable à la Ligue des Champions 2018-19, où il est élu meilleur gardien du tournoi par l’UEFA lors de la phase de groupes — récompense décernée lors d’une cérémonie au siège de l’UEFA à Nyon.

Sa performance lors des qualifications est restée dans les mémoires : en barrage contre le FC Copenhague, lors d’une séance de tirs au but délirante qui se solde 6-7, c’est lui qui arrête le tir décisif de Jonas Wind pour envoyer l’Étoile rouge en phase de groupes.

Et il y a cette anecdote surréaliste : le 23 mai 2022, lors du dernier match de SuperLiga, pour le titre, l’Étoile rouge a besoin de buts. Son entraîneur l’envoie tirer un penalty. Milan Borjan, gardien de but de 1m96, tire un penalty en championnat. Et le transforme.


Qatar 2022. Le match contre la Croatie. La tête haute.

On l’a évoqué en ouverture. Le match contre la Croatie au Qatar, le 27 novembre 2022. Les banderoles. La procédure disciplinaire de la FIFA.

Ce que les chiffres montrent : Borjan a effectué six arrêts décisifs dans ce match — dont plusieurs en première mi-temps qui auraient pu briser le Canada bien avant le score final de 4-1. La performance individuelle était parmi les meilleures de sa carrière internationale, dans le pire contexte émotionnel imaginable.

Jonathan Osorio, son coéquipier, l’avait dit en janvier 2022 pendant les qualifications : « Milan, il se lève dans les grands moments pour nous, encore et encore. Je n’ai pas de mots pour les performances qu’il sort pour nous dans les moments importants. C’est quelqu’un qui aime ce programme. »

Ce programme — l’équipe nationale canadienne — l’a sauvé symboliquement. Pas au sens littéral. Mais le Canada a accueilli sa famille quand elle n’avait plus d’endroit où aller. Et lui rend cet accueil en défendant les couleurs du pays avec une intensité que rares sont ceux qui peuvent comprendre sans avoir vécu quelque chose de similaire.


2023-2026 : Al-Riyadh, et la transmission du flambeau

En 2023, la direction de l’Étoile rouge lui annonce qu’il n’est plus dans les plans. Prêt à Slovan Bratislava, puis transfert définitif à Al-Riyadh SC, en Arabie Saoudite, en août 2024.

Au niveau de l’équipe nationale, le passage de relais à Maxime Crépeau — préparé depuis la Copa América 2024 — est acté. Borjan, qui a été le titulaire indiscutable du Canada pendant plus de dix ans, sait que son rôle a changé.

Il est dans la liste pour le Mondial 2026. Troisième gardien. Le même rang qu’en 2009, quand il signait au FK Rad comme troisième gardien et attendait son heure.

La boucle a une certaine poésie.


Ce qu’il faut retenir

Milan Borjan a vécu plus de choses à 38 ans que la plupart des gens en une vie entière. Réfugié de guerre à 7 ans. Rejeté par Boca Juniors et River Plate. Troisième gardien en SuperLiga serbe. Champion d’Europe avec l’Étoile rouge. Meilleur gardien de la Ligue des Champions. Cible de banderoles racistes au Qatar. Et maintenant troisième gardien au Mondial 2026, dans le pays qui a accueilli sa famille quand elle n’avait plus rien.

Il parle serbe, anglais, espagnol et bulgare. Il aime lire. Sa femme est l’ancienne directrice marketing du club rival de l’Étoile rouge.

Et il a tiré — et transformé — un penalty en championnat. Dans les filets adverses, pas dans les siens.

« Le Canada a aidé ma famille quand on avait des difficultés. »

Ça, on ne l’oublie pas.

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