Ali Ahmed est né à Toronto de parents éthiopiens qui sont passés par l’Italie avant d’arriver au Canada. Il a grandi dans Lawrence Heights, un des quartiers les plus défavorisés de la ville. Il a joué en 6e division anglaise il y a six ans. Il a fait ses débuts en MLS en jeûnant pour le Ramadan. Il a marqué contre Messi en finale de la MLS Cup. Et maintenant il joue le Mondial chez lui. Dans le genre ascension vertigineuse, difficile de faire mieux.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Il y a six ans, Ali Ahmed jouait pour Enfield Town FC, dans la banlieue nord de Londres. Enfield Town. Sixième division anglaise. Des matchs le samedi après-midi devant quelques centaines de spectateurs, sur des terrains où les vestiaires sentent l’humidité et où les arbitres bénévoles perdent parfois leurs lacets.
Sixième division. Il réfléchissait encore à son avenir dans le football.
Aujourd’hui, à 25 ans, il joue en Championship à Norwich City, il est convoqué à la Coupe du monde avec le Canada, et il a marqué le seul but canadien en finale de la MLS Cup contre l’Inter Miami de Lionel Messi.
Entre Enfield Town et le Mondial : cinq ans. Le chemin le plus improbable de cette équipe canadienne. Et c’est dire.
Badeesa, Oromia. Bologne, Italie. Toronto, Lawrence Heights.
Le 10 octobre 2000, Ali Ahmed naît à Toronto. Mais son histoire commence bien avant cette date, et bien plus loin.
Ses parents, Afendi et Muna, sont nés à Badeesa, un village de la région Oromia, dans l’ouest de l’Éthiopie. L’Oromia, c’est la plus grande région d’Éthiopie, à dominante agropastorale, peuplée du peuple Oromo — le groupe ethnique le plus nombreux du pays. Les Ahmed quittent l’Éthiopie, s’installent d’abord en Italie — un séjour de quelques années qui donne à Ali une troisième culture de fond — avant d’immigrer au Canada et de s’établir à Toronto.
Leur quartier de destination : Lawrence Heights.
Lawrence Heights — surnommé familièrement « The Jungle » par ses propres habitants, dans un geste d’appropriation ironique — est un des quartiers de logements sociaux les plus connus de Toronto. Situé au nord de la ville, entre Allen Road et Lawrence Avenue, il a été construit dans les années 1950 pour accueillir des travailleurs. Au fil des décennies, il est devenu l’un des quartiers à plus forte concentration de pauvreté et de diversité ethnique de la ville. Des tours HLM, des parcs, une communauté très soudée, beaucoup de jeunes, beaucoup de talent — et très peu de structures pour l’encadrer.
C’est là qu’Ali Ahmed commence à jouer au soccer. À six ans, il rejoint les North Toronto Nitros — un club de la région.
Le Toronto FC qui dit oui — et qu’il refuse. L’Europe qui dit non — deux fois.
En 2018, à 17 ans, Ali Ahmed réalise un essai à l’Académie du Toronto FC. L’essai est concluant. Le club est prêt à le signer.
Il refuse.
Sa logique : il veut l’Europe. Et si une porte s’ouvre ici, peut-être qu’une autre s’ouvre là-bas. Il part au Portugal, fait un essai avec le CF Belenenses U19. Concluant, encore une fois. Mais il a moins de 18 ans — la même règle FIFA qui a bloqué Tajon Buchanan et Derek Cornelius dans cette série le rattrape. Il ne peut pas signer.
Il repart. Il essaie l’Espagne. Rien. Il revient au Canada. Il repart en Europe — Portugal, Royaume-Uni, Pays-Bas. Des mois de valises défaites et refaites, d’essais concluants qui ne mènent nulle part, de portes qui s’ouvrent à moitié et se referment aussitôt.
Et c’est là qu’il se retrouve en Angleterre, à jouer pour Enfield Town FC, en sixième division.
Il a 20 ans. Il réfléchit à son avenir dans le football.
Le coup de fil qui change tout — et la Covid qui le coupe
En novembre 2019, un de ses anciens entraîneurs au Canada fait quelque chose de simple mais décisif : il met Ali Ahmed en contact avec Steve Meadley, l’entraîneur de l’académie des Vancouver Whitecaps. Un appel. Une invitation à un essai.
L’essai commence. Mais la pandémie de COVID-19 arrive, et tout s’arrête. L’essai est écourté. Ahmed rentre chez lui.
Un an plus tard, il reessaie. Et cette fois, les choses se passent comme elles auraient dû se passer un an plus tôt : l’entraîneur des U23, Vanni Sartini — qui deviendra plus tard entraîneur de la première équipe — est impressionné. En août 2020, Ahmed rejoint officiellement l’académie des Whitecaps.
La suite : une saison 2022 étincelante en MLS Next Pro avec les Whitecaps 2, où il est nommé Joueur de l’année de la ligue. Puis, en novembre 2022, un contrat avec la première équipe. Il devient le premier joueur de l’histoire des Whitecaps à avoir parcouru tout le chemin — Académie → MLS Next Pro → première équipe — à l’intérieur du même système.
Ses débuts en MLS. Pendant le Ramadan. En jeûnant.
C’est un détail que la plupart des médias sportifs n’ont pas souligné assez fortement.
Le 22 avril 2022, Ali Ahmed fait ses débuts en MLS avec Vancouver, en remplacement lors d’une défaite 3-0 contre Austin FC. Ce jour-là — comme tous les jours de cette période de l’année — il jeûne pour le Ramadan. Pas d’eau. Pas de nourriture. De l’aube au coucher du soleil.
Et le 4 août de la même année, lors d’un autre prêt à court terme avec Vancouver, il joue encore pendant cette période sacrée de son calendrier islamique.
Pour Ahmed, la foi n’est pas un obstacle à la performance sportive — c’est sa source d’énergie intérieure. Dans ses interviews, il l’exprime clairement : sa pratique de l’islam est une partie centrale de son identité et de sa force mentale. Ce n’est pas quelque chose qu’il met de côté quand il enfile son maillot.
Trois Championnats canadiens. Et le but contre Messi.
De 2023 à 2025, les Vancouver Whitecaps remportent le Championnat canadien trois années consécutives — le trophée national qui oppose les clubs de MLS et de CPL. Ahmed est titulaire dans les trois. Trois fois champion du Canada avec le même club, trois ans de suite.
Et puis, novembre 2025. La finale de la MLS Cup. Vancouver contre l’Inter Miami de Lionel Messi, Sergio Busquets, Luis Suárez et Jordi Alba. Le match le plus médiatisé de l’histoire de la MLS, peut-être. Messi d’un côté. Ali Ahmed de l’autre.
Ahmed marque le seul but de Vancouver dans cette finale — perdue 3-1. Mais son but, marqué contre l’une des défenses les plus décriées de la MLS, dans le match le plus regardé de l’histoire de la ligue, a fait le tour des réseaux sociaux.
Un gamin de Lawrence Heights qui marque contre Messi en finale. Ça mérite d’être dit clairement.
De la 6e division anglaise à Norwich City — en cinq ans
En janvier 2026, quelques semaines après la finale de la MLS Cup, Ahmed signe à Norwich City, en Championship — la deuxième division anglaise, là où se retrouvent souvent des clubs historiques en transition et des joueurs qui frappent à la porte de la Premier League.
Son arrivée est immédiate. Dès son premier match contre Wrexham le 17 janvier 2026, il est titulaire et délivre une passe décisive dans les 10 premières minutes. Trois jours plus tard, il marque son premier but pour Norwich dans une victoire 5-0 contre West Bromwich Albion. Et le 26 janvier, un but et une passe décisive dans une victoire 2-1 contre le leader Coventry City.
Trois matches. Un but. Deux passes décisives. Le tout en dix jours.
Le même joueur qui jouait à Enfield Town, en sixième division anglaise, il y a six ans.
Le Mondial, Lawrence Heights, et la fierté
Dans son portrait pour la FIFA publié avant le Mondial, Ahmed revient sur son parcours avec une lucidité tranquille. Pas de discours triomphant. Pas de revanche proclamée. Juste la conscience que le chemin a été long et que rien n’était garanti.
Il a participé au match d’ouverture du Canada contre la Bosnie-Herzégovine à Toronto — son Toronto, la ville de ses parents, la ville de Lawrence Heights — en entrant en cours de jeu pour apporter de l’énergie et de la créativité à une équipe qui poussait pour le but de la victoire.
Son profil de jeu est unique dans cette équipe : à Vancouver, il a complété 98 dribbles à un taux de réussite de 58% et a généré 88 occasions de but en 83 apparitions — les chiffres d’un joueur qui crée du danger en portant le ballon, en déstabilisant les défenses, en prenant des risques que les autres n’osent pas prendre.
Ce profil-là — direct, électrique, imprévisible — vient peut-être de là. Des terrains de Lawrence Heights. Des matchs de rues improvisés. D’un quartier où on apprend à jouer vite parce qu’il n’y a pas de temps à perdre.
Ce qu’il faut retenir
Ali Ahmed incarne quelque chose de rare dans cette série de portraits : la trajectoire la plus non-linéaire de toute l’équipe canadienne. Refus de Toronto FC. Essais concluants en Europe qui n’aboutissent nulle part. Enfield Town, sixième division anglaise. Covid qui coupe un essai à mi-chemin. Puis Vancouver, Championship, Norwich, Mondial.
Et tout ça en jeûnant pendant le Ramadan, sans jamais mettre son identité de côté.
Ses parents ont fait le chemin Oromia → Bologne → Lawrence Heights pour lui donner une chance. Il a transformé cette chance en quelque chose qu’ils n’auraient probablement pas osé rêver.
Le Mondial à Toronto. Dans leur ville. Dans leur quartier, presque.


