Cet après-midi, à seize heures, le conseil d’agglomération de Montréal tient sa séance mensuelle à l’hôtel de ville. Ce conseil, peu connu du grand public, gère un dossier qui empoisonne les relations entre Montréal et ses quinze villes voisines depuis plus de vingt ans.
Le conseil d’agglomération réunit Montréal et les quinze municipalités reconstituées de l’île, de Baie-D’Urfé à Westmount en passant par Côte-Saint-Luc, Dorval et Mont-Royal. C’est cette instance qui décide du partage des coûts pour les services communs à l’ensemble de l’île, comme la police, les pompiers, le transport en commun et l’eau potable. Le mécanisme de financement, appelé quote-part, détermine combien chacune de ces municipalités doit verser à la ville centrale chaque année, en fonction de son potentiel fiscal respectif.
Ce mécanisme fait l’objet d’une contestation qui remonte aux années ayant suivi la défusion elle-même, en 2006.
En se défusionnant, les villes liées, majoritairement situées dans l’ouest de l’île, ont accepté de continuer à payer pour les services offerts par Montréal. Mais la formule précise de calcul de cette contribution — fondée sur le potentiel fiscal de chaque municipalité — n’a été formalisée que quelques années plus tard, par un arrêté ministériel de 2008 applicable aux exercices 2009 et suivants. C’est cette formule, reconduite depuis par des arrêtés successifs, que les villes liées jugent depuis inéquitable.
En février 2023, la présidente du comité exécutif de l’époque, Dominique Ollivier, avait reconnu publiquement que le modèle actuel de partage des dépenses n’était plus adéquat. Elle évoquait alors le chantier et le forum sur la fiscalité que son administration venait de lancer.
Il faut toutefois distinguer deux dossiers que cette déclaration tendait à confondre. Le Chantier sur la fiscalité montréalaise, lancé en 2022, portait d’abord sur la fiscalité municipale au sens large : diversifier les revenus de Montréal au-delà de la taxe foncière et préparer la négociation du pacte fiscal avec le gouvernement du Québec. Ce chantier a bel et bien débouché sur des résultats concrets — un forum en novembre 2022, un comité d’experts présidé par Maxime Pedneaud-Jobin en avril 2023, puis un sommet sur la fiscalité municipale en septembre 2023, conclu par une déclaration commune des grandes villes du Québec en vue du renouvellement du pacte fiscal.
Mais rien dans ces travaux ne visait spécifiquement la question soulevée par les villes liées : celle du partage des coûts entre Montréal et les municipalités défusionnées de l’île. Le chantier fiscal a avancé sur son propre terrain — les relations financières avec Québec — sans qu’on puisse établir qu’il ait touché à la formule des quotes-parts elle-même.
Un procès-verbal du comité exécutif daté du 12 janvier 2026 le confirme : il dépose une résolution établissant la quote-part générale et les quotes-parts spécifiques pour l’exercice financier 2026, toujours calculées selon le potentiel fiscal de chaque municipalité liée, sans mention d’une réforme du modèle annoncée trois ans plus tôt. Cela ne signifie pas nécessairement qu’aucune discussion n’a eu lieu en coulisses entre Montréal et les villes liées sur ce sujet précis. Mais l’absence de communication publique sur l’état d’avancement d’une réforme de la formule elle-même, alors que le chantier fiscal général a produit ses propres jalons bien documentés, laisse planer le doute sur ce qui est vraiment arrivé au volet « villes liées » de cette réflexion.
C’est exactement le genre de dossier qui souffre de son propre manque de visibilité.
Contrairement aux campements de rue ou aux scandales de dépenses d’élus, la répartition des coûts entre Montréal et ses villes liées ne fait pratiquement jamais les manchettes, malgré son impact direct sur le compte de taxes de centaines de milliers de résidents de l’ouest de l’île. Un dossier fiscal complexe, débattu dans une instance que peu de citoyens suivent, peut ainsi rester en suspens pendant des années sans que personne n’exige de compte rendu formel sur son évolution, contrairement à un engagement électoral plus visible qui ferait l’objet d’un suivi médiatique régulier.
Ce que les élus siégeant au conseil d’agglomération devraient être en mesure de dire, tôt ou tard.
Qu’ils représentent Montréal ou l’une des quinze villes liées, ces élus ont la responsabilité de faire un état des lieux clair sur le sort réservé, dans le chantier fiscal de 2022-2023, à la question spécifique des quotes-parts. Si des discussions sur ce dossier précis ont eu lieu et progressé, la population de l’île mérite de connaître les changements concrets apportés — ou envisagés — à la formule de partage des coûts. Si ce volet a plutôt été mis de côté au profit des négociations avec Québec, cela mérite d’être dit tout aussi clairement, plutôt que de laisser cette question se dissoudre discrètement dans l’ordre du jour d’une instance que la plupart des Montréalais ne suivent jamais. Un engagement public pris par une administration municipale ne devrait pas pouvoir s’effacer sans explication, simplement parce que le sujet est technique et que la salle où il se règle reste, la plupart du temps, à peu près vide.



