Ce matin, les élections québécoises ont été officiellement déclenchées. Le scrutin du 5 octobre est maintenant officiel. La campagne a sa date de départ et sa date d’arrivée. Trente-neuf jours pour convaincre les électeurs québécois.
Il y a quelque chose de presque solennel dans ce moment. Non pas parce qu’il est dramatique, mais parce qu’il est réel. Pendant des semaines, nous avons vécu dans l’entre-deux : une campagne qui se faisait sans se nommer, des annonces qui ressemblaient à des promesses électorales sans en porter l’étiquette, des chefs qui débattaient sans débat officiel. Ce matin, le rideau s’est levé. La pièce commence.
Et la pièce se joue dans un contexte sans précédent récent.
Ce que le déclenchement ne change pas
Commençons par une vérité inconfortable que l’atmosphère festive du déclenchement d’une campagne tend à faire oublier : les problèmes qui existaient hier existent encore aujourd’hui.
Les droits de douane américains de 50 % sur certains produits canadiens sont en vigueur depuis le 22 août. Les contre-tarifs canadiens entrent en jeu le 8 septembre, soit dans douze jours, en plein cœur de la campagne. Selon Pierre Cléroux, vice-président recherche et économiste en chef de la BDC, dans une chronique publiée dans Les Affaires ce matin, notre économie s’adapterait progressivement à la guerre tarifaire. C’est une observation encourageante, mais qui cache une nuance importante : s’adapter ne signifie pas prospérer. S’adapter signifie absorber le choc sans s’effondrer. C’est moins glorieux que ce que la formule suggère.
Le coût de la vie demeure par ailleurs l’une des préoccupations centrales des Québécois en 2026. Le loyer moyen demandé, selon des données publiées cet été, aurait atteint 1 923 dollars, un chiffre qui varie sensiblement selon la période et la méthodologie retenues, d’autres sources fédérales évoquant plutôt une moyenne autour de 2 166 dollars quelques mois plus tôt. Les dossiers d’insolvabilité des consommateurs, eux, ont atteint en 2025 leur plus haut niveau depuis 2009 à l’échelle canadienne, le Québec suivant une tendance similaire. L’inflation alimentaire demeure persistante. Ces réalités ne disparaîtront pas avec le déclenchement d’une campagne électorale. Elles constituent le terrain sur lequel les cinq partis vont devoir se battre pour la confiance des Québécois.
Le Collège LaSalle et la dette invisible
Parmi les nouvelles de ce matin, une en particulier mérite qu’on s’y arrête. Non pas parce qu’elle est spectaculaire, mais précisément parce qu’elle ne l’est pas.
Aux prises avec une dette de près de 48 millions de dollars envers le gouvernement du Québec, le Collège LaSalle, à Montréal, a suspendu ses cours prévus le 27 août « jusqu’à nouvel ordre », au moment même où devait commencer sa session d’automne. L’établissement, qui accueille près de 3 000 étudiants, a obtenu la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) et un sursis de dix jours pour tenter de trouver une entente avec Québec. Sa direction impute cet état précaire à des pénalités gouvernementales qu’elle juge excessives et injustes, liées notamment aux quotas d’étudiants anglophones.
Un établissement d’enseignement supérieur qui suspend ses cours le jour même du déclenchement des élections provinciales. Des étudiants qui se retrouvent sans classe au début de la session d’automne. Une dette de près de 48 millions envers le gouvernement du Québec. Ce n’est pas un fait divers administratif. C’est un signal sur la fragilité de certains pans du financement de l’enseignement supérieur au Québec, un réseau, public comme privé, qui forme les travailleurs qualifiés dont l’économie québécoise a besoin pour diversifier ses exportations, développer ses industries de pointe et maintenir sa productivité face à la pression tarifaire américaine.
Précisons d’ailleurs que le Collège LaSalle est un établissement privé, et non un cégep du réseau public. Il ne s’agit pas d’une simple question de vocabulaire : le statut de l’établissement et la nature de sa crise financière, une dette contractée envers l’État plutôt qu’un sous-financement structurel du réseau collégial public, changent la portée de l’enjeu. Le réseau des cégeps publics fait par ailleurs face à ses propres pressions budgétaires ailleurs en province, mais il s’agit là d’un dossier distinct.
Ce dossier ne fera pas les manchettes de la campagne. Il mérite pourtant d’être posé comme question à tous les chefs, dès les premières heures : comment allez-vous éviter que ce genre de crise financière ne se répète, dans le réseau privé comme dans le réseau public, et comment allez-vous financer adéquatement l’enseignement supérieur, pas seulement en promettant des sommes additionnelles, mais en expliquant d’où elles viendront?
Les cinq visions, et ce qui les départage vraiment
Maintenant que la campagne est officiellement déclenchée, il est utile de dresser un portrait honnête des cinq visions qui s’affrontent. Non pas pour avantager l’une ou l’autre, mais pour que les Québécois sachent clairement ce qui les différencie.
Christine Fréchette et la CAQ proposent la continuité réformée. Huit ans au pouvoir, un bilan mixte, une cheffe nouvelle qui tente de séparer ce qui a fonctionné de ce qui a échoué. La promesse implicite : je connais la machine, je sais la faire tourner, et j’éviterai les erreurs de mes prédécesseurs. Le risque : les Québécois qui ont perdu confiance dans la CAQ n’ont pas nécessairement retrouvé cette confiance avec un changement de chef.
Paul St-Pierre Plamondon et le PQ proposent un changement de régime constitutionnel, avec un référendum reporté après Trump, mais maintenu comme horizon. Le PQ mise sur la souveraineté comme réponse structurelle à plusieurs problèmes qu’il juge mal réglés dans le cadre fédéral. Le risque : si le PQ devait former un gouvernement minoritaire, dans un contexte de guerre commerciale active, il sera jugé sur sa capacité à gouverner, pas sur sa vision constitutionnelle à long terme.
Charles Milliard et le PLQ proposent le fédéralisme pragmatique : une meilleure collaboration avec Ottawa, une ouverture aux partenariats économiques, une vision de la compétitivité qui mise sur la réduction des charges fiscales des entreprises. La promesse : un Québec mieux intégré dans le Canada et dans l’économie nord-américaine. Le défi : Milliard doit encore prouver qu’il peut occuper l’espace politique nécessaire pour faire cette offre de façon crédible et visible.
Ruba Ghazal et Québec solidaire proposent la priorité aux urgences sociales, soit le logement, les services publics et le coût de la vie, avec une vision économique qui mise sur la transition écologique et la réduction des inégalités. La promesse : un gouvernement qui gouverne pour ceux que les autres gouvernements ont oubliés. Le défi : convaincre des électeurs au-delà de sa base traditionnelle que ses propositions sont finançables dans un contexte budgétaire où les marges de manœuvre sont limitées.
Éric Duhaime et le Parti conservateur du Québec proposent une rupture idéologique : réduction du rôle de l’État, allègement fiscal marqué, remise en question de plusieurs orthodoxies des dernières décennies en santé et en éducation. La promesse : un gouvernement qui redonne aux individus et au marché la place que l’État aurait indûment prise. Le défi : transformer une base militante mobilisée en un appui électoral suffisamment large pour espérer davantage qu’un rôle de trouble-fête dans la campagne.
Ces cinq visions ne sont pas interchangeables. Elles représentent des choix réels sur la nature du Québec qu’on veut construire. Et la campagne qui commence ce matin est l’occasion, rare en démocratie, de choisir collectivement entre elles.
Ce que la campagne doit produire, et ce qu’elle risque d’éviter
Trente-neuf jours. Deux grands rendez-vous déjà confirmés avec les cinq chefs à Radio-Canada : une série d’entretiens individuels, « Cinq chefs, une élection », le 9 septembre, et le débat des chefs proprement dit, « Québec 2026 : Le débat », le 23 septembre, dans l’atrium de la Maison de Radio-Canada. Des dizaines d’assemblées locales, de points de presse, d’entrevues, de débats régionaux s’ajouteront à ce calendrier.
Ce que cette campagne devrait produire, c’est une réponse précise à cinq questions que les Québécois ont le droit de poser à chaque parti avec une exigence de réponse chiffrée.
Premièrement : quel est votre plan pour les travailleurs des secteurs frappés par les tarifs américains, soit l’aluminium, le meuble et le bois d’œuvre, qui ont besoin de protection maintenant, pas dans deux ans?
Deuxièmement : comment allez-vous financer vos promesses dans un contexte budgétaire où les marges de manœuvre sont limitées, et où le retour à l’équilibre pourrait exiger des efforts touchant les services publics?
Troisièmement : quel est votre plan concret pour le logement, non pas des objectifs de mise en chantier, mais les mécanismes précis par lesquels vous comptez rendre le marché locatif accessible à des ménages à revenus moyens?
Quatrièmement : comment le Québec va-t-il diversifier son économie au-delà des États-Unis dans les dix prochaines années, avec quels secteurs, quels marchés cibles, quelles politiques industrielles?
Cinquièmement : quel est votre plan pour intégrer les travailleurs immigrants dont l’économie québécoise a besoin tout en maintenant la vitalité du français comme langue commune?
Ces cinq questions ne sont pas partisanes. Elles sont la mesure minimale de ce que les électeurs ont le droit d’attendre comme réponse de ceux qui sollicitent leur vote.
Ce que ce matin dit de nous
Le déclenchement d’une élection est toujours, dans un certain sens, un acte de foi dans la démocratie. On croit que les citoyens, informés et libres, feront des choix qui correspondent à leurs intérêts et à leurs valeurs. On croit que le processus, les débats, les programmes, les assemblées, produira une décision collective légitime.
Cette foi mérite d’être nourrie par des partis qui proposent des visions honnêtes et chiffrées, par des médias qui posent les bonnes questions, et par des citoyens qui exigent des réponses plutôt que des slogans.
Le Québec de 2026 est un Québec sous pression : commerciale, budgétaire, démographique, énergétique. C’est aussi un Québec qui a des atouts remarquables : de l’électricité propre, des institutions solides, une main-d’œuvre qualifiée, un secteur technologique en croissance, une tradition coopérative unique en Amérique du Nord.
La campagne qui commence ce matin devrait être à la hauteur de ces deux réalités : les pressions et les atouts. Elle devrait produire, dans trente-neuf jours, un gouvernement qui a reçu un mandat clair sur des enjeux clairement débattus.
C’est beaucoup demander à une campagne électorale. C’est pourtant exactement ce que la démocratie exige.
Trente-neuf jours. Bonne campagne.



