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Dans Orford, le chef fédéraliste croise le principal artisan du projet indépendantiste

Charles Milliard affrontera Jocelyn Caron, l’un des rédacteurs du Livre bleu sur l’indépendance du Québec, dans un duel de circonscription qui condense, à lui seul, l’affrontement idéologique de toute la campagne

Il existe, dans chaque campagne électorale, une circonscription qui finit par incarner un débat plus large que ses propres frontières. Orford, cette portion de l’Estrie qui inclut North Hatley et une partie du territoire sherbrookois, s’impose déjà comme celle de la campagne québécoise de 2026. C’est là que Charles Milliard, chef du Parti libéral du Québec et chef du principal parti fédéraliste de cette élection, tentera d’obtenir son tout premier siège à l’Assemblée nationale. Et c’est là, précisément, que le Parti québécois a choisi de présenter Jocelyn Caron, ancien président du parti et surtout l’un des principaux rédacteurs du Livre bleu, l’ouvrage de référence sur les modalités concrètes de l’accession du Québec à l’indépendance.

Le choix de cette candidature n’a rien d’un hasard logistique. Jocelyn Caron s’est vu confier, dès 2023, la responsabilité de travailler à la rédaction de cet ouvrage et à l’élaboration du programme péquiste, un mandat qui l’a récemment amené à détailler, dans une longue entrevue accordée au balado indépendantiste Génération OUI, les questions les plus concrètes que soulève un projet de rupture politique : le déroulement d’un référendum, la nature des négociations à mener avec Ottawa, la rédaction d’une constitution pour un Québec souverain, les enjeux de citoyenneté et de passeport, et jusqu’à l’éventualité d’une armée nationale. C’est cet homme, chargé d’expliquer ce qui adviendrait au lendemain d’un vote favorable à la souveraineté, qui se retrouve désormais devant l’obligation de convaincre les électeurs d’Orford de préférer son option à celle du chef du plus ancien parti fédéraliste du Québec.

Un symbole que ni l’un ni l’autre camp n’a cherché à atténuer

Ce qui frappe dans cette confrontation, c’est l’absence de toute tentative, de part et d’autre, de minimiser sa portée symbolique. Jocelyn Caron a d’ailleurs revendiqué directement son travail sur le Livre bleu dans l’annonce de sa candidature, affirmant que son implication bénévole dans cette entreprise démontrait l’engagement et la minutie qu’il entend mettre au service des citoyens d’Orford à l’Assemblée nationale. Il ne s’agit donc pas d’un candidat souverainiste parmi d’autres, mais d’une candidature qui fait explicitement de l’expertise constitutionnelle indépendantiste un argument de compétence électorale.

Charles Milliard, de son côté, n’a pas choisi Orford à la légère. Résident de North Hatley, il avait manifesté son intérêt pour cette circonscription bien avant de remporter la direction de son parti par acclamation en février, présentant sa candidature régionale comme un geste politique déterminé : celui de la reconquête, par le Parti libéral, d’anciens bastions dans les comtés estriens, longtemps considérés comme des terres libérales avant de basculer vers la Coalition avenir Québec. Le chef libéral joue donc gros dans cette circonscription à un double titre, personnel et stratégique, puisqu’un échec le priverait non seulement d’un siège à l’Assemblée nationale, mais aussi de la démonstration que son parti peut reconquérir les régions qu’il dit vouloir reconquérir.

Une course à sept où la CAQ, Québec solidaire et les conservateurs ne sont pas en reste

Le duel Milliard–Caron ne se joue pas dans un espace à deux. La candidate caquiste Allison Turner et la solidaire Eve-Lyne Clusiault complètent une course qui s’est élargie fin août avec l’entrée de Benoît Robitaille, choisi par le Parti conservateur du Québec le 28 août. Diplômé en sciences de la gestion et fort d’une carrière dans le secteur de la sécurité publique, M. Robitaille dit vouloir représenter les citoyens d’Orford avec « rigueur, proximité et détermination ». Sa candidature porte à cinq le nombre de formations représentées dans la circonscription pour succéder à Gilles Bélanger, qui y siégeait depuis deux mandats sous la bannière caquiste. Ce dernier a annoncé qu’il ne se représenterait pas aux élections du 5 octobre, avant de quitter le caucus de la Coalition avenir Québec pour terminer son mandat comme député indépendant. Cette ouverture du siège, combinée à la présence de deux têtes d’affiche aussi contrastées que Milliard et Caron, transforme une circonscription auparavant considérée comme acquise à la CAQ en l’une des plus disputées, et des plus scrutées, de toute la campagne.

Un test grandeur nature pour le pari régional de Milliard

Cette candidature survient à un moment où le Parti libéral du Québec traverse une période difficile, marquée par des sondages récents qui le placent en concurrence serrée avec la Coalition avenir Québec et le Parti québécois. Pour tenter de renverser la vapeur, Charles Milliard a multiplié, au cours des dernières semaines, les candidatures dites vedettes, recrutant notamment l’ex-recteur de l’Université de Sherbrooke Pierre Cossette, candidat libéral dans Sherbrooke, et l’ancien président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain Michel Leblanc, candidat dans Marguerite-Bourgeoys. Mais aucune de ces candidatures ne porte, à elle seule, le poids symbolique que représente sa propre course dans Orford face à l’un des architectes intellectuels du projet indépendantiste.

Le résultat de ce duel dépassera donc largement les frontières d’une seule circonscription. Une victoire de Charles Milliard validerait, aux yeux de son parti, la thèse voulant que l’argumentaire fédéraliste conserve un attrait réel dans les régions, y compris face à un adversaire dont l’expertise constitutionnelle est directement mise en scène. Une victoire de Jocelyn Caron, à l’inverse, offrirait au Parti québécois un symbole éclatant : celui d’avoir délogé, dans sa propre circonscription, le chef du camp fédéraliste, par la voix même de l’homme chargé d’expliquer comment le Québec pourrait devenir un pays. Peu de duels de circonscription, dans cette campagne, concentrent à ce point l’essentiel du clivage qui la traverse.

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