Les campagnes électorales ont leurs rythmes propres. Parfois elles s’ouvrent en douceur, avec des annonces calibrées et des messages rodés. Parfois elles commencent comme ce mardi 25 août — avec plusieurs dossiers distincts qui tombent simultanément et qui disent, chacun à leur façon, quelque chose sur l’état des partis qui sollicitent la confiance des Québécois.
Premier dossier : la riposte commerciale d’Ottawa qualifiée de « très dommageable » pour le Québec par Paul St-Pierre Plamondon. Deuxième dossier : un nouveau développement dans la saga du financement du PLQ, qui force Charles Milliard à composer avec l’héritage de son prédécesseur au pire moment. Troisième dossier : les tarifs américains qui commencent à frapper concrètement la Coopérative forestière du Haut-Saint-Maurice et des dizaines d’entreprises régionales. À cela s’ajoutent une sortie de Pierre Poilievre à Ottawa et un reportage de terrain sur la Beauce.
Plusieurs dossiers. Une seule journée. Et quarante et un jours pour décider — le scrutin est fixé au 5 octobre.
PSPP contre Ottawa : une critique chiffrée, mais une question qui reste entière
Paul St-Pierre Plamondon a qualifié de « très dommageable » la stratégie du gouvernement fédéral de répondre « dollar pour dollar » aux tarifs américains — la riposte de 28 milliards de dollars annoncée par le ministre des Finances François-Philippe Champagne, articulée autour de contre-tarifs équivalents, d’une aide aux entreprises touchées et d’un soutien aux travailleurs.
Le chef péquiste a avancé un chiffre précis à l’appui de sa critique : selon lui, les tarifs cumulés frappant le Québec avoisinent 12 % de ses exportations, contre environ 1 % dans les autres provinces — ce qui, si le chiffre se confirme, illustrerait une exposition disproportionnée du Québec aux mesures américaines et à leurs contre-mesures.
Cette critique reste toutefois exposée à une question incontournable : qu’aurait fait différemment un gouvernement péquiste? Le Québec n’a pas de siège à la table des négociations commerciales avec Washington — cette compétence appartient au fédéral. Critiquer une stratégie fédérale depuis la tribune provinciale, sans détailler une alternative provinciale applicable à court terme, relève de la politique électorale autant que de l’analyse économique.
Le PLQ et le dossier des « brownies » : ce qui a vraiment changé ce mardi
Ce dossier mérite d’être précisé, parce que son histoire a été souvent mal résumée — y compris dans une version précédente de ce texte.
Les faits de départ. La course à la direction du PLQ de 2025 a été remportée par Pablo Rodriguez, qui a devancé Charles Milliard. Peu après cette victoire, des allégations ont émergé : des textos, révélés par Le Journal de Montréal, laissaient entendre que des membres du parti auraient reçu de l’argent — un « brownie », en référence au billet brun de 100 $ — en échange d’un vote pour Rodriguez lors du congrès. À ces allégations s’est ajoutée, en décembre 2025, une révélation distincte : l’homme d’affaires Emanuel Cabral avait remboursé les dons de campagne d’une vingtaine de personnes ayant contribué à la campagne de Rodriguez — une pratique interdite par la loi électorale. Une élue, Sona Lakhoyan Olivier, a par ailleurs été mise en cause pour avoir utilisé son bureau de circonscription à des fins partisanes en faveur de Rodriguez. Rodriguez a démissionné le 17 décembre 2025, ce qui a ouvert la voie à une nouvelle course à la direction — remportée cette fois par Charles Milliard au début de 2026.
Ce qui est nouveau ce mardi. La Presse a révélé que les enquêtes du Directeur général des élections du Québec (DGEQ) et de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), après des mois de vérifications, ne trouvent aucune preuve d’un stratagème d’achat de votes en faveur de Rodriguez : le volet « brownies » proprement dit n’est pas corroboré, et les enquêteurs soupçonnent même que les textos à l’origine de l’affaire pourraient avoir été fabriqués pour nuire à Rodriguez. Le DGEQ maintient en revanche ses constats concernant Cabral et Lakhoyan Olivier — ce volet-là, distinct des « brownies », demeure fondé. Les rapports d’enquête sont sur le point d’être soumis à des procureurs, mais aucune accusation ni constat d’infraction n’est déposé à ce stade. La direction du PLQ elle-même n’est liée à aucune infraction à la loi électorale.
Réagissant à cette nouvelle, Pablo Rodriguez a dit se sentir soulagé, affirmant qu’« il n’y a jamais eu de stratégies d’achats de votes ». Charles Milliard, de son côté, a jugé qu’une « réflexion collective » s’imposerait au Québec si son prédécesseur devait effectivement être blanchi — une prudence de langage qui traduit le fait que le dossier, même allégé du volet « brownies », n’est pas entièrement clos.
Pour Milliard, l’épisode illustre un problème qui dépasse la seule question judiciaire : il dirige un parti dont les zones d’ombre financières refont régulièrement surface en pleine campagne, au moment même où il tentait de consacrer une conférence de presse à des mesures d’urgence pour les PME touchées par les tarifs — un plan qui promet, selon lui, de sauvegarder entre 15 000 et 18 000 emplois. Cette annonce a été largement éclipsée par la couverture du dossier « brownies ».
La forêt du Haut-Saint-Maurice : le visage concret des tarifs
C’est le troisième dossier de ce mardi — et peut-être le plus important dans sa dimension humaine, même s’il est le moins spectaculaire médiatiquement.
Selon Marc-André Despins, directeur général de la Coopérative forestière du Haut-Saint-Maurice, les nouveaux tarifs américains de 50 % ne visent pas le bois de sciage — déjà taxé à 45 % depuis plusieurs mois — mais des produits à valeur ajoutée : panneaux OSB, pâtes et papiers, meubles, poutrelles. Ce sont justement ces segments qui pèsent lourd dans l’industrie forestière de la Mauricie, déjà fragilisée, selon lui, avant même l’ajout de cette nouvelle salve tarifaire.
La Coopérative forestière du Haut-Saint-Maurice n’est pas une abstraction économique : fondée en 1984, elle regroupe une soixantaine d’entrepreneurs et près de 180 travailleurs actifs dans l’exploitation, l’aménagement et l’entretien forestiers en Haute-Mauricie. C’est une institution coopérative ancrée dans une région dont le tissu économique dépend directement de la filière forestière.
L’équipe de Christine Fréchette, si elle forme le prochain gouvernement, s’engage à doubler les sommes versées aux régions ressources dans le Programme de partage des revenus. C’est une promesse électorale qui dit quelque chose sur la façon dont la CAQ lit la détresse des régions forestières — en promettant davantage de transferts plutôt qu’en proposant une restructuration du modèle économique régional. Reste à savoir si doubler des transferts budgétaires, dans un contexte de finances publiques déjà contraintes, répond à la hauteur d’une crise structurelle qui ne disparaîtra pas avec la prochaine négociation commerciale à Washington.
Poilievre et la Chambre des communes : une demande légitime, une réponse incertaine
Le chef du Parti conservateur du Canada, Pierre Poilievre, a écrit dimanche à Mark Carney pour lui demander de convoquer la Chambre des communes afin que les élus puissent faire le point sur la guerre commerciale avec les États-Unis. Il réclame notamment que le premier ministre rende public le texte de l’accord commercial qu’il a rejeté la semaine dernière dans ses discussions avec Washington, et veut des précisions sur la protection des emplois dans l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre et l’automobile.
Cette demande a une légitimité institutionnelle réelle : vendredi dernier, Carney a suspendu les négociations commerciales avec les États-Unis, et les tarifs américains de 50 % sur des exportations canadiennes représentant 28 milliards de dollars sont entrés en vigueur samedi. Les contre-tarifs canadiens, eux, doivent entrer en vigueur le 8 septembre. Les détails de l’accord intérimaire évoqué par Poilievre n’ont, à ce jour, fait l’objet d’aucun débat parlementaire.
Reste que rien n’indique à ce stade si Carney donnera suite à cette demande pendant la campagne électorale québécoise. On peut s’attendre à ce que le gouvernement invoque la sensibilité des négociations en cours pour justifier un refus — mais ce n’est, pour l’instant, qu’une hypothèse, pas un fait établi.
La Beauce, les travailleurs étrangers et la francisation : l’enjeu discret
La Presse a publié un reportage de terrain sur les travailleurs étrangers et leur francisation dans la région de la Beauce — une région dont l’économie manufacturière repose en bonne partie sur cette main-d’œuvre. Le reportage relaie une demande claire des acteurs locaux : de la stabilité dans les politiques de francisation, et davantage de respect envers les personnes immigrantes.
La question de la francisation des travailleurs étrangers n’est pas un détail administratif : elle touche à la manière dont le Québec choisit d’intégrer une main-d’œuvre dont plusieurs de ses régions ont un besoin réel. Cette question mérite une place plus importante dans le débat électoral qu’elle n’en occupe pour l’instant — mais il reviendra aux partis, dans les semaines qui viennent, de démontrer s’ils ont une réponse à sa hauteur.
Ce que ce mardi dit de la campagne à venir
Chaque journée de campagne électorale est une sorte de test. Elle révèle quels partis sont capables de gérer simultanément leurs propres dossiers sensibles, de proposer des solutions crédibles aux urgences du moment, et de maintenir une vision cohérente à plus long terme.
Ce mardi 25 août, le PLQ voit resurgir, sous une forme atténuée mais pas refermée, le dossier qui a coûté son poste à son ancien chef. PSPP formule une critique chiffrée de la stratégie fédérale, sans détailler l’alternative provinciale qu’il propose à court terme. La CAQ promet des transferts aux régions forestières dans un contexte de marges budgétaires étroites. Et la forêt du Haut-Saint-Maurice attend de savoir si quelqu’un proposera davantage qu’une aide d’urgence pour son avenir.
Quarante et un jours. La campagne a à peine commencé. Et les questions les plus structurantes — comment rendre l’économie québécoise moins vulnérable aux décisions de Washington, comment intégrer les travailleurs dont le Québec a besoin, comment financer des services publics dans des finances contraintes — n’ont pas encore reçu les réponses qu’elles méritent.
C’est le travail des quarante et un jours qui viennent. Pour les partis, pour les journalistes, et pour les citoyens qui devront trancher le 5 octobre.



