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Mondial 2026 : Jacob Shaffelburg, le Messi des Maritimes

Jacob Shaffelburg a grandi à Port Williams, Nouvelle-Écosse — un village de 1 100 habitants au milieu des vergers de la vallée d’Annapolis. Ses parents ont construit un terrain de soccer dans leur cour arrière. Les ballons cassaient les fenêtres. Ils ont continué quand même. À la Copa América 2024, il marquait contre le Venezuela et affrontait le vrai Messi en demi-finale. Au Mondial 2026, son grand-père Marvin retenait ses larmes. C’est la plus belle histoire de toute la Nouvelle-Écosse.


par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026


L’été dernier, l’équipe nationale canadienne tenait un entraînement ouvert au Wanderers Grounds de Halifax, en Nouvelle-Écosse. Des milliers de personnes avaient rempli les gradins historiques de cette enceinte — des chandails rouges et blancs partout, des enfants avec des drapeaux, des familles qui n’avaient jamais regardé un match de soccer de leur vie.

Jacob Shaffelburg marchait sur ce terrain et regardait autour de lui, un peu dépassé par l’ampleur de la scène.

Il dit : « J’ai été élevé par toute la communauté. Et ça se voyait hier soir, avec le nombre de gens qui étaient dans ma section famille pendant l’entraînement ouvert. J’avais mes voisins là. C’est un endroit spécial. Tout le monde s’aime. »

Ses voisins. Pas juste sa famille. Ses voisins de Port Williams — un village de 1 100 personnes dans la vallée d’Annapolis — avaient fait le trajet jusqu’à Halifax pour regarder leur gamin de la rue s’entraîner avec l’équipe nationale.

Voilà d’où vient Jacob Shaffelburg. Et voilà pourquoi son histoire est différente de toutes celles qu’on a racontées dans cette série.


Port Williams, Nouvelle-Écosse. Population : 1 100.

Le 26 novembre 1999, Jacob Shaffelburg naît à Kentville, en Nouvelle-Écosse — la ville principale de la vallée d’Annapolis, connue pour ses vergers de pommiers, ses exploitations agricoles et ses marées parmi les plus hautes du monde dans la Baie de Fundy. Il grandit dans le village voisin de Port Williams, à quelques minutes de là — une communauté rurale de 1 100 habitants, où tout le monde se connaît, où les enfants jouent dehors après le dîner, et où la notion de grande ville est abstraite.

Son père s’appelle Michael, sa mère Linda. Il a un grand frère, Zachary — huit ans de plus — et une sœur, Jessica. La famille Shaffelburg est une famille de soccer. Pas au sens professionnel du terme. Au sens littéral : les enfants jouaient au soccer tous les soirs après le dîner dans le terrain que Michael et Linda avaient construit dans leur cour arrière.

Linda Shaffelburg confie en riant que les voisins pensaient sûrement qu’ils étaient un peu fous. Les balles cassaient les fenêtres. Elles endommagaient les gouttières. Elles fracassaient les lumières extérieures.

La famille continuait quand même.


« J’ai réalisé qu’il fallait partir. »

Être repéré au soccer quand on vit dans une des provinces les moins peuplées du Canada, dans un village de 1 100 âmes, c’est une mission quasi impossible. Les structures de développement y sont rares. Les recruteurs des grandes académies n’y font pas de tournées. La Nouvelle-Écosse n’est pas l’Ontario. Ce n’est pas le Québec. C’est la fin de la carte, vers l’Atlantique.

Jacob Shaffelburg a compris ça très tôt.

Il se souvient d’un moment précis, à 14 ans : le directeur technique de la sélection nationale junior vient lui rendre visite en Nouvelle-Écosse. Shaffelburg comprend, en regardant cet homme traverser la province pour venir jusqu’à Port Williams, que les occasions ne viendraient pas à lui naturellement. Qu’il devrait aller les chercher lui-même.

Et là, une connexion familiale inattendue ouvre une porte. Son grand frère Zachary, huit ans plus tôt, avait fréquenté la Berkshire School — une école préparatoire de haut niveau à Sheffield, Massachusetts, sur les collines du Berkshires, connue pour son exigence académique et son programme de soccer de qualité. D’anciens élèves de la Berkshire School avaient ensuite été repêchés en MLS.

Jacob postule. Il est sur liste d’attente. Puis accepté — à condition de recommencer sa 9e année.

Il a 15 ans. Il quitte Port Williams, ses parents, ses voisins, ses amis, pour aller recommencer une année scolaire dans un pensionnat du Massachusetts. Sans garantie. Sans filet.

« C’était difficile de quitter la maison, explique-t-il. Mais je savais que c’était nécessaire. »


Gatorade Player of the Year. Deux années de suite.

À la Berkshire School, Shaffelburg explose. Ses deux dernières années au Massachusetts lui valent le titre de Gatorade Massachusetts Boys Soccer Player of the Year en 2017-18 et en 2018-19 — le prix le plus prestigieux du soccer scolaire américain, qui récompense à la fois l’excellence sportive, académique et le caractère.

Deux années consécutives. Personne ne l’avait fait avant lui à cette école.

Les scouts du Toronto FC le suivent depuis un moment. En 2016, à 16 ans, il intègre l’académie du club. Le 21 juin 2019, il signe avec l’équipe première comme Homegrown Player — le neuvième joueur formé au club de l’histoire de la franchise. Quatre jours plus tard, il est titulaire et délivre une passe décisive à Alejandro Pozuelo dans une victoire 3-2 contre Atlanta.

Son entraîneur de l’époque à Nashville, Mike Jacobs, résumera plus tard ce qu’il est : « Jacob est un joueur de couloir polyvalent avec une vitesse fulgurante qui le rend constamment dangereux. »


Copa América 2024. Le Venezuela. Et le vrai Messi.

Juin 2024. La Copa América se joue aux États-Unis. Le Canada dispute pour la première fois de son histoire ce tournoi continental. Et Jacob Shaffelburg, 24 ans, entre à la mi-temps contre le Pérou et offre la passe décisive du seul but de la victoire — inscrit par Jonathan David.

Deux semaines plus tard, 5 juillet 2024. Quarts de finale contre le Venezuela. La 13e minute. Dans un éclair, Shaffelburg récupère le ballon, se faufile dans la surface et pousse la balle au fond des filets. 1-0. Le Canada tiendra ce résultat jusqu’aux tirs au but — et se qualifiera pour les demi-finales après avoir gagné 4-3 aux penalties.

Les médias canadiens cherchent un surnom. Ils trouvent : le Messi des Maritimes.

Et en demi-finale, le Canada va affronter l’Argentine. Autrement dit : le Messi des Maritimes va affronter le vrai Messi. Lionel Messi, champion du monde en titre, meilleur joueur de l’histoire selon la majorité des experts. Dans le même match, sur la même pelouse.

Le Canada perd 2-0 contre l’Argentine. Mais Shaffelburg, lui, a existé sur ce terrain. Il a défendu, il a couru, il a pesé. Il n’a pas disparu. Et dans les tribunes, quelque part, ses parents Michael et Linda regardaient leur fils affronter le plus grand joueur du monde.

Lui, après le match : « Le simple fait d’être originaire de Port Williams, une si petite ville, et de marcher devant 70 000 partisans avec ma mère et mon père dans la foule. C’est fou. »


Grand-père Marvin et les larmes du Mondial

Juin 2026. La liste officielle du Canada pour le Mondial est annoncée. Jacob Shaffelburg figure dedans — premier Néo-Écossais de l’histoire à participer à une Coupe du monde avec l’équipe nationale masculine canadienne.

À Port Williams, sa mère Linda et son grand-père Marvin Messom apprennent la nouvelle ensemble. La CBC est là avec une caméra. Marvin — l’arrière-grand-père du joueur par alliance — a du mal à retenir ses larmes en parlant de son petit-fils. Linda aussi.

Randall Gates, propriétaire du Soccer Shop à New Minas — la ville voisine de Port Williams — connaît Jacob depuis qu’il a huit ans. Il dit : « C’est un des gamins les plus gentils que j’aie jamais rencontrés. Et tout ce qui lui arrive, il le mérite. »

Le patron d’un restaurant local d’Annapolis Valley, lui, est frappé par la même chose : chaque fois que Jacob revient dans la région, il entre dans son resto, dit bonjour, ramène parfois ses proches. « Quand ils restent humbles comme ça, ça transcende le sport. »


LAFC et le Mondial à la maison

Depuis janvier 2025, Shaffelburg joue pour le Los Angeles FC — le club de la MLS le plus en vue de la côte ouest, champion de la Coupe MLS en 2022. Il avait signé à Nashville en 2023 après son passage à Toronto, et LAFC l’a recruté pour renforcer son couloir gauche.

Au Mondial 2026, il est un des ailiers en compétition pour une place dans le onze de Jesse Marsch — avec Tajon Buchanan et Liam Millar. La concurrence est féroce. Mais Shaffelburg apporte quelque chose de rare dans ce groupe : une vitesse de débordement pure, et une connexion avec un territoire canadien que le soccer a longtemps ignoré.

La Nouvelle-Écosse. La vallée d’Annapolis. Port Williams. 1 100 habitants. Un terrain en cour arrière. Des fenêtres cassées. Et un arrière-grand-père qui retient ses larmes devant une caméra de la CBC parce que son gamin joue la Coupe du monde.

Ce n’est pas juste une belle histoire de sport. C’est la preuve que le Canada peut produire des joueurs de soccer de calibre mondial dans des endroits où personne ne cherche.

À condition que les parents soient assez fous pour construire un terrain dans leur cour.


Ce qu’il faut retenir

Dans cette série de portraits, on a raconté des fuites de guerre, des carrières dans 8 pays, des genoux explosés en ambulance et des buts rêvés la nuit d’avant. Jacob Shaffelburg, lui, vient d’un village qui ressemble à ceux que la plupart des Canadiens fantasment quand ils pensent à « la vraie vie canadienne » — calme, agricole, communautaire, loin du bruit.

Et de là, avec un terrain en cour arrière et un grand frère qui lui a montré le chemin d’une école préparatoire du Massachusetts, il s’est rendu jusqu’au vrai Messi en demi-finale de Copa América.

Le Messi des Maritimes. Et les voisins dans les tribunes.

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