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Trump mine la démocratie américaine : le Canada ne peut plus regarder ailleurs

Lorsque la politique abandonne les querelles de partis, les courbes des sondages et les calculs électoraux, elle touche parfois à une vérité plus profonde : celle de ce que nous sommes et de ce que nous choisissons de devenir. Le discours prononcé jeudi soir par Donald Trump depuis la salle Est de la Maison-Blanche appartient à cette rare catégorie de prises de parole qui dépassent la conjoncture pour interroger, au-delà du pouvoir, la nature même de notre époque.

En vingt-cinq minutes, le président des États-Unis a soutenu devant des millions d’Américains que leur système électoral est fondamentalement corrompu, contrôlé par des forces étrangères et des acteurs internes malveillants, et que les élections passées ont été volées. Il a accusé la Chine d’avoir mené, à partir de 2020, ce qu’il a présenté comme la plus vaste compromission de données électorales de l’histoire. Il a attaqué nommément des chaînes de télévision qui avaient refusé de diffuser son allocution — NBC et ABC entre autres — et les a accusées d’appartenir à un complot contre le peuple américain, menaçant au passage de faire retirer leurs licences de diffusion.

Aucune preuve concrète et vérifiable n’a accompagné ces affirmations. Les experts en sécurité électorale contactés par les médias américains et canadiens ont contredit les affirmations du président sur la vulnérabilité du système de vote. Et l’accusation centrale contre la Chine contredit les conclusions des services de renseignement américains qui, depuis des années, ont désigné la Russie — et non Pékin — comme le principal acteur des ingérences électorales américaines.

Ce n’est pas un simple dérapage. C’est une stratégie.

Ce que ce discours prépare vraiment

Pour comprendre ce discours, il faut regarder ce qui vient après lui. Dans quatre mois, les États-Unis tiendront leurs élections de mi-mandat. Les républicains risquent de perdre la Chambre des représentants si les tendances actuelles se maintiennent. Donald Trump, dont le second mandat s’achèvera en janvier 2029 sans possibilité constitutionnelle de se représenter, a besoin que son parti contrôle le Congrès pour continuer à gouverner selon ses priorités.

En décrédibilisant le système électoral maintenant, il prépare le terrain pour la suite. Si les républicains perdent en novembre, Trump aura déjà posé les fondations d’une contestation des résultats : le système est corrompu, les démocrates trichent, les médias qui ne l’ont pas relayé font partie du complot. C’est exactement la mécanique qu’il avait utilisée en 2020 et en 2024, avec une sophistication croissante à chaque cycle.

Ce discours est donc moins une révélation qu’une déclaration d’intention. Il annonce que Donald Trump a l’intention de contester les résultats des midterms s’ils lui sont défavorables. Ce n’est pas une interprétation alarmiste — c’est la lecture que font de nombreux analystes de la politique américaine, de gauche comme de droite, sur la base des mots du président lui-même.

Le silence de Carney : une stratégie ou une abdication?

Ce qui est frappant, du côté canadien, c’est le silence. Depuis plusieurs mois déjà, Mark Carney a radicalement changé de registre dans ses discours publics. Il y a un an, en pleine guerre commerciale, les États-Unis et Donald Trump étaient mentionnés dans presque neuf allocutions sur dix. Depuis le printemps 2026, le nom de Trump a pratiquement disparu de ses textes préparés — le président américain est absent de sept discours sur dix, selon une compilation récente du Devoir.

Cette discrétion est délibérée. Carney a opté pour une stratégie de communication fondée sur l’apaisement des tensions avec Washington, le dialogue silencieux et la négociation sans confrontation publique. Après les éclats rhétoriques de la période des tarifs — les « coudes relevés », le discours de Davos qui avait fait le tour du monde — il cherche maintenant à parler de ses priorités sans braquer inutilement un partenaire dont le Canada dépend économiquement.

C’est une logique compréhensible. Ce n’est pas sans coût.

Parce que le discours de jeudi soir n’est pas un dossier commercial. Ce n’est pas une querelle sur les tarifs ou les droits de douane. C’est une atteinte aux fondements de la démocratie élective dans le pays qui partage avec le Canada la frontière la plus longue du monde, des liens économiques indissociables, et un projet de civilisation commune bâti sur les mêmes valeurs libérales depuis deux siècles et demi.

Quand le premier ministre du Canada refuse de commenter publiquement un discours dans lequel son principal partenaire commercial sape la confiance de ses propres citoyens dans leur système électoral, ce silence n’est pas de la neutralité. C’est une forme de complicité par omission.

L’effet domino que le Canada ne peut pas ignorer

La démocratie américaine n’est pas une affaire intérieure américaine pour le Canada. Elle ne l’a jamais été. Et en 2026, elle l’est moins que jamais.

Si les élections de mi-mandat de novembre donnent lieu à une contestation organisée, à une crise institutionnelle prolongée, voire à une paralysie du Congrès américain, les conséquences pour le Canada seront immédiates et sévères. Les négociations de l’ACEUM, déjà dans l’impasse, deviendraient impossibles à conduire dans un environnement de chaos politique américain. Les marchés financiers nord-américains réagiraient à une crise constitutionnelle avec une volatilité que l’économie canadienne, encore en convalescence après sa récession technique, est particulièrement mal équipée pour absorber. Les relations diplomatiques bilatérales, déjà tendues, deviendraient encore plus imprévisibles dans un contexte où l’autorité exécutive américaine serait contestée.

Il y a aussi un effet plus insidieux, plus lent, mais potentiellement plus durable. Les institutions démocratiques sont contagieuses dans les deux sens. Lorsque la démocratie américaine se renforce, elle tire vers le haut les normes démocratiques de ses alliés et partenaires. Lorsqu’elle se dégrade, elle crée un environnement international dans lequel les comportements autoritaires semblent plus normaux, plus tolérables, plus banals. Le Canada n’est pas immunisé contre cette dynamique. Les démocraties libérales ne le sont jamais.

Ce que la position canadienne devrait être

Soyons clairs sur ce que nous ne demandons pas. Nous ne demandons pas à Carney de tenir une conférence de presse pour insulter le président américain ou de mettre en péril des négociations commerciales cruciales pour des millions de travailleurs canadiens.

Mais il existe un espace entre l’attaque frontale et le silence complet. D’autres démocraties l’ont occupé avec dignité. Plusieurs alliés européens ont formulé des inquiétudes mesurées mais claires sur la trajectoire de la démocratie américaine. Le secrétaire général de l’OTAN a lui-même évoqué la nécessité de défendre les institutions démocratiques à l’intérieur des pays membres de l’Alliance.

Le Canada, dont l’identité nationale repose en partie sur la conviction qu’il représente une version distincte et plus modérée du modèle nord-américain, a une responsabilité particulière dans ce débat. Pas celle de sermonner les Américains. Celle d’affirmer, calmement mais clairement, que certaines valeurs sont non négociables — y compris l’intégrité des processus électoraux — et que ces valeurs transcendent les relations commerciales.

Ce n’est pas de l’ingérence. C’est de la cohérence.

Le 250e anniversaire qu’on n’aurait pas voulu fêter ainsi

Il y a quelque chose de particulièrement lourd dans le fait que ce discours a eu lieu au moment où les États-Unis s’apprêtent à célébrer leur 250e anniversaire comme nation. La déclaration d’Indépendance de 1776 a posé les bases d’un régime démocratique électif que le monde entier a, pendant deux siècles et demi, considéré comme un modèle — imparfait, contesté, mais réel.

Quand le 47e président de ce pays utilise l’un des formats les plus solennels de la parole présidentielle pour affirmer que les élections de son propre pays sont truquées, sans en apporter la preuve, et pour menacer les médias qui refusent de relayer ses allégations — c’est une rupture avec deux cent cinquante ans de tradition institutionnelle qui dépasse largement les frontières américaines.

Le Canada est voisin de ce pays. Il lui est lié de façon organique. Ce qui se passe là-bas nous concerne ici. Et le gouvernement Carney — qui a su trouver les mots pour défendre la souveraineté canadienne face aux menaces commerciales de Trump — devra tôt ou tard trouver aussi les mots pour défendre quelque chose de plus fondamental encore : l’idée que les démocraties ne survivent que si leurs dirigeants croient en elles.

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