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La CAQ efface son nom : quand un parti se renie pour survivre

Depuis le 9 juillet, la Coalition avenir Québec n’existe plus officiellement. À sa place, selon l’avis du Directeur général des élections qui a entériné le changement, figure désormais l’« Équipe Christine Fréchette – Coalition avenir Québec ». Pour la première fois dans l’histoire du parti fondé par François Legault en 2011, le nom du chef précède celui de la formation. Plus révélateur encore : sur le site officiel du parti, les initiales CAQ ont pratiquement disparu. Ce qu’on voit en premier, c’est une femme, son prénom, son nom, son visage. Le reste est repoussé dans le bas de page, comme un héritage dont on ne sait plus trop quoi faire.

C’est un aveu remarquable. Et il mérite d’être lu pour ce qu’il est vraiment : non pas une opération de communication ordinaire, mais la confirmation que la marque CAQ est considérée par ses propres dirigeants comme un passif électoral, et non un actif.

L’équation de départ : une marque dévastée

Pour comprendre pourquoi ce changement de nom est à la fois nécessaire et risqué, il faut remonter à l’automne 2024. En quelques mois, la CAQ a vécu l’une des dégringolades politiques les plus spectaculaires de l’histoire récente du Québec. Des sondages à 50 % de popularité au sommet, elle s’est retrouvée à moins de 15 % d’intentions de vote au moment du départ de Legault, avec des projections de siège oscillant entre zéro et deux. Zéro siège. Pour un parti qui détenait une majorité de 90 circonscriptions en 2022.

Ce naufrage s’explique par l’accumulation d’échecs bien documentés : la gestion chaotique du système informatique de la SAAQ, les scandales répétés en immigration, la crise du logement longtemps ignorée, et surtout la perte du lien de confiance avec un électorat francophone de la classe moyenne que Legault avait lui-même mis des années à séduire. La marque CAQ n’était pas seulement associée à un bilan difficile. Elle était associée à un homme dont le départ précipité avait tout l’air d’une fuite.

Un professeur de science politique de l’Université Laval spécialisé en marketing politique a résumé la situation sans ménagement : la marque CAQ avait été dévastée. Le parti avait donc besoin d’autre chose pour se représenter devant l’électorat.

Christine Fréchette est cette autre chose.

Le pari Fréchette : mettre une personne là où il y avait un projet

La stratégie est claire et cohérente dans sa logique interne. Fréchette est perçue favorablement. Elle incarne la compétence pour une fraction non négligeable de l’électorat. Elle est une femme dans un paysage politique provincial dominé historiquement par des hommes. Elle n’a pas le bagage d’une Legault — elle n’a pas présidé à la majorité des décisions qui ont fait dérailler le gouvernement.

En plaçant son nom avant celui du parti, la stratégie électorale envoie un message subliminal mais transparent : votez pour elle, pas pour eux. Faites confiance à la personne, pas à l’étiquette. C’est une personne nouvelle qui arrive. Oubliez ce qui s’est passé avant.

C’est un pari audacieux. C’est aussi un pari intellectuellement malhonnête, et les électeurs québécois le savent.

Car Fréchette n’est pas une étrangère qui débarque dans un parti qu’elle ne connaît pas. Elle a été élue sous la bannière CAQ en 2022. Elle a siégé dans le caucus de Legault. Elle a occupé des postes ministériels dans son gouvernement. Elle a voté en faveur des mêmes politiques qui ont mené à la déroute. Changer le nom du parti ne change pas ce fil de continuité.

Le politologue Thierry Giasson a d’ailleurs identifié avec précision la tension au cœur de cette stratégie : on cherche à se distancer de la marque associée à Legault et à créer un récit plus positif centré sur qui est Christine Fréchette. Mais il ajoute aussitôt attendre de voir jusqu’où ce repositionnement ira une fois la campagne officielle lancée — et notamment si le nom Coalition avenir Québec figurera encore sur les affiches électorales.

C’est la question qui va tout décider. Parce que si les affiches disent « Équipe Fréchette » mais que les candidats se présentent sous la bannière CAQ dans les isoloirs, les électeurs vont vite faire le lien. Et si les affiches effacent complètement le nom CAQ, elles effaceront aussi les bénéfices du vote stratégique que certains caquistes modérés accordent encore à leur parti par réflexe, pas par conviction.

Une stratégie qui a des précédents — et des limites

Ce type de personnalisation n’est pas inédit en politique québécoise. La CAQ elle-même s’appelait « Coalition avenir Québec — L’équipe François Legault » depuis juin 2012, un nom qui mettait déjà en valeur la personnalité du fondateur plutôt que le projet collectif. C’est donc dans l’ADN de cette formation de construire son identité autour d’un individu plutôt qu’autour d’une idéologie ou d’un programme.

Mais la différence est fondamentale. Legault avait fondé le parti. Il en était l’âme, l’architecte, le symbole à la fois positif et, en fin de mandat, négatif. Fréchette, elle, a pris les rênes d’une formation en crise, sans vrai congrès, sans vrai débat de vision, dans l’urgence de combler un vide. Elle est arrivée avec une mission de sauvetage, pas une mission fondatrice.

Construire une campagne électorale entière autour de sa personnalité sans programme clairement distinct de celui de son prédécesseur, c’est prendre le risque que la première question sérieuse d’un débat des chefs — et vous allez changer quoi, exactement, par rapport à Legault? — reste sans réponse convaincante.

Ce que l’électorat va vraiment trancher

À quatre-vingt jours du 5 octobre, le rebaptême de la CAQ dit une chose que les sondages répètent depuis des semaines : dans cette formation, on a compris qu’on ne peut pas gagner en défendant le bilan. On ne peut gagner qu’en personnifiant le changement.

C’est peut-être vrai. Mais pour que ce changement soit crédible, il lui faut davantage que des lettres différentes sur un logo. Il lui faut des ruptures visibles avec les politiques les plus controversées — pas seulement de style, mais de fond. Il lui faut un programme qui dit aux électeurs déçus de la CAQ non pas « faites confiance à ce nouveau visage » mais « voici concrètement ce qui sera différent et pourquoi vous devriez y croire ».

La politique québécoise a une longue mémoire. En 2003, Jean Charest était arrivé au pouvoir en promettant une réingénierie de l’État et un changement radical. Quatre ans plus tard, les Québécois se souvenaient surtout de ce qu’il n’avait pas changé. En 2018, Legault lui-même avait promis de tout faire autrement, en s’appuyant notamment sur l’image d’un gestionnaire efficace, pas d’un politicien ordinaire. On connaît la suite.

Christine Fréchette a maintenant son nom en haut de l’affiche. C’est une chose d’y mettre son nom. C’en est une autre d’y mettre son projet. Et à ce jour, les Québécois attendent encore de savoir lequel est vraiment le sien.

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