Le CIViS de Saint-Lambert vient de rafler la plus haute distinction municipale du Québec. Mais la subvention qui a permis de le créer était conçue, dès le départ, pour ne durer que trois ans.
La Ville de Longueuil s’est vu décerner le prix Joseph-Beaubien, la plus haute distinction remise par l’Union des municipalités du Québec, lors des Assises 2026, pour le Centre de services intégrés en violence sexuelle. Finaliste seulement dans la catégorie sécurité publique, le projet a finalement remporté le grand prix du congrès, toutes catégories confondues — une reconnaissance rare, qui place ce modèle né sur la Rive-Sud au sommet de l’innovation municipale québécoise pour l’année.
Un modèle dont l’efficacité, cette fois, se mesure en chiffres et pas seulement en éloges.
Depuis son ouverture en mai 2023, le CIViS a accompagné 645 personnes victimes de violence sexuelle — enfants, adolescents et adultes, sans distinction d’âge ni de genre — en leur donnant accès, en un même lieu, à des services psychosociaux, psychothérapeutiques, juridiques, judiciaires et policiers, sans frais. Le chiffre le plus révélateur touche le signalement aux autorités : en trois ans, 44 % des personnes accompagnées au CIViS ont choisi de signaler les faits à la police, comparativement à environ 5 % dans la population générale — le taux de dénonciation le plus faible de tous les actes criminels au Québec. Un écart de cette ampleur, entre un taux général de 5 % et un taux de 44 % chez les personnes soutenues par ce modèle intégré, n’est pas un détail statistique : c’est la démonstration concrète que la manière dont on accueille une victime détermine si elle ira ou non jusqu’au bout des démarches judiciaires.
Mais l’argent qui a rendu tout cela possible n’a jamais été pensé comme permanent.
C’est ici que le dossier mérite un regard plus prudent que le simple communiqué de victoire. Le CIViS a été financé à l’origine par une subvention de 1,2 million de dollars du ministère de la Justice du Québec, un projet conçu dès le départ pour être reproductible ailleurs au Québec. Cette aide a explicitement été présentée comme trois années de financement de démarrage. Ouvert en mai 2023, le centre a donc franchi, au moment même où il recevait cette distinction nationale en mai 2026, l’échéance de trois ans pour laquelle cet argent avait été calibré. Aucune annonce publique n’a confirmé, à ce jour, un financement récurrent pour la suite.
Voilà le paradoxe que ce prix devrait mettre en lumière plutôt que masquer.
Un modèle jugé assez exceptionnel pour remporter la plus haute distinction municipale du Québec, toutes catégories confondues, se retrouve précisément au moment où sa subvention de lancement arrive à terme. La directrice générale de La Traversée elle-même a formulé les choses en des termes qui ne laissent aucun doute sur l’enjeu : ce prix « oblige » autant qu’il honore, parce qu’il confirme que quelque chose fonctionne ici — et que cela crée la responsabilité de tout faire pour que ce modèle existe ailleurs. Or on ne réplique pas un modèle dans d’autres régions du Québec avec une enveloppe de démarrage déjà épuisée dans la région où il a fait ses preuves.
Ce que Québec et Longueuil doivent clarifier maintenant, pas dans un an.
Il serait facile de célébrer ce prix comme une simple bonne nouvelle et de passer au dossier suivant. Ce serait une erreur. Un centre qui a accompagné 645 personnes en trois ans, qui multiplie par près de neuf le taux de signalement aux policiers par rapport à la moyenne provinciale, et qui vient d’être désigné comme LE projet le plus innovant du Québec municipal en 2026, ne devrait jamais avoir à se demander, l’année suivant sa consécration, s’il pourra simplement continuer à opérer. Le ministère de la Justice du Québec, qui a eu la bonne idée de financer ce projet pilote, a maintenant la responsabilité de confirmer un financement pérenne — et la Ville de Longueuil, qui vient d’en faire sa fierté devant tout le Québec municipal, a intérêt à exiger cette confirmation publiquement plutôt que de se contenter des honneurs.


