On a souligné, le 16 août dernier, le passage d’Ahuntsic-Cartierville à la collecte des ordures aux deux semaines, tout en rappelant l’historique préoccupant de ce même arrondissement en matière de dépassement de coûts. Trois semaines plus tard, la mesure s’étend, dans certains secteurs, à quatre arrondissements montréalais supplémentaires.
La Ville de Montréal a confirmé, le 27 août, dans un communiqué intitulé sans ambiguïté « nouvelle fréquence dans certains secteurs de quatre arrondissements », que la nouvelle fréquence de collecte s’appliquera à des portions d’Ahuntsic-Cartierville, de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension (VSP), de Pierrefonds-Roxboro et de L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève. La formulation de la Ville mérite d’être prise au sérieux : il ne s’agit pas d’un basculement complet de quatre arrondissements, mais d’un déploiement à géométrie variable. À Ahuntsic-Cartierville, la mesure touche d’abord les districts d’Ahuntsic et du Sault-au-Récollet, pour les maisons unifamiliales et les immeubles de huit logements et moins. Dans VSP, un seul secteur du district de François-Perrault est visé à compter du 1er octobre. Pierrefonds-Roxboro et L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève basculeront presque entièrement le 2 novembre, à l’exception du secteur de la Coopérative Village Cloverdale.
Cette mesure du Plan métropolitain de gestion des matières résiduelles de la Communauté métropolitaine de Montréal prévoit que les municipalités limitent la collecte des ordures ménagères à un maximum de 26 fois par année d’ici le 31 décembre 2027, un objectif que 70 des 82 municipalités de la CMM respectent déjà.
Précisons également que la mesure ne fait pas passer Montréal de zéro à quatre arrondissements convertis : Saint-Laurent et Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (MHM) avaient déjà implanté la collecte aux deux semaines. Ce dernier cas mérite d’ailleurs d’être rappelé, puisqu’il illustre concrètement le risque que soulève cet éditorial : la grogne et les plaintes liées à la malpropreté y ont forcé la Ville à rétablir une collecte hebdomadaire entre le 1er mai et le 31 octobre. Avec l’ajout des quatre nouveaux arrondissements, ce sont donc au moins six arrondissements montréalais qui connaîtront, en tout ou en partie, cette fréquence allégée. Le portrait est donc plus large qu’un simple « total » de quatre, contrairement à ce qu’une lecture rapide du dossier pourrait laisser croire.
Sur le principe, cette progression demeure cohérente avec l’échéancier annoncé dès 2025, alors que la Ville avait déjà indiqué qu’Ahuntsic-Cartierville et VSP suivraient ce virage en 2026 et en 2027, avant un déploiement graduel dans le reste de l’île. Voir cet échéancier respecté, plutôt que reporté comme c’est souvent le cas pour ce type de projet municipal, mérite d’être souligné positivement.
Mais l’expansion rapide de la mesure rend d’autant plus urgentes les questions posées il y a trois semaines.
Un contrat de collecte des ordures dans ce même secteur avait déjà dérapé : les fonctionnaires avaient évalué à 16,6 millions de dollars, sur cinq ans, le coût du contrat de collecte à Ahuntsic-Cartierville, alors que le coût réel s’est avéré être de 35,9 millions de dollars. L’achat de bacs munis de puces RFID, annoncé pour un coût de 2,7 millions de dollars, avait été présenté dans les documents municipaux comme un outil permettant de « suivre le déroulement des collectes ».
Or, un examen plus approfondi de la question complique cette prémisse. Interrogé directement sur l’usage de ces puces, l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville a précisé qu’il ne possède pas de lecteurs RFID et que les puces ne serviront ni à peser les déchets ni à établir une tarification selon la quantité produite. Selon l’arrondissement, cette technologie sert essentiellement à la gestion du parc de bacs, soit l’enregistrement des livraisons, des réparations et des interventions, et non à vérifier si les collectes ont bel et bien eu lieu comme prévu. Il y a donc une contradiction, ou à tout le moins un flou, entre la présentation initiale de cet outil comme mécanisme de suivi des collectes et sa description actuelle, plus modeste, par l’arrondissement lui-même. Cette contradiction, à elle seule, justifie que la Ville clarifie publiquement à quoi serviront réellement ces données, et précise si elles serviront à autre chose qu’à la logistique interne des bacs.
Plus le nombre de secteurs concernés augmente, plus l’absence d’un mécanisme de reddition de comptes clair devient problématique, peu importe que ce mécanisme repose sur les puces RFID ou sur d’autres outils.
Un projet pilote limité à un seul arrondissement peut se permettre une certaine période de rodage avant que les outils de suivi ne soient pleinement opérationnels. Un projet qui touche déjà des secteurs de quatre arrondissements supplémentaires, avec l’ambition confirmée de couvrir l’ensemble de l’île d’ici la fin de 2027, ne peut plus se permettre le même flou. Chaque nouveau secteur ajouté au programme, sans qu’un bilan chiffré et vérifiable ne soit publié, multiplie le risque que les mêmes lacunes de planification budgétaire observées par le passé se répètent, cette fois à une échelle beaucoup plus large.
La Ville elle-même a d’ailleurs fourni un chiffre plus pertinent que les données RFID pour ancrer ce débat : elle estime que l’ensemble de son projet d’optimisation des collectes pourrait générer jusqu’à 41 millions de dollars d’économies sur sept ans. C’est une promesse chiffrée, vérifiable en principe, mais que personne ne peut encore confirmer tant qu’aucun bilan intermédiaire n’aura été publié.
Ce que la Ville devrait publier avant l’arrivée du prochain arrondissement dans le programme
Avant d’étendre à un cinquième, voire à un sixième arrondissement, la collecte des ordures à une fréquence bimensuelle, l’administration Martinez Ferrada gagnerait d’abord à dresser un bilan précis des secteurs déjà soumis à cette nouvelle organisation.
Un tel bilan devrait permettre d’établir, chiffres à l’appui, si les économies escomptées dans le cadre du programme d’optimisation se matérialisent réellement et si elles permettent de maintenir le cap vers les 41 millions de dollars annoncés sur sept ans. Il devrait également mesurer l’évolution des tonnages destinés à l’enfouissement, afin de vérifier si la réduction de la fréquence des collectes produit les effets environnementaux attendus.
La question de la propreté mérite, elle aussi, une attention particulière. L’évolution des plaintes relatives aux débordements, aux dépôts sauvages et à la salubrité des rues devrait être examinée avec soin, notamment à la lumière de l’expérience vécue dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.
Enfin, si les puces RFID doivent essentiellement servir à la gestion du parc de bacs, il conviendrait de préciser quel autre dispositif permettra aux citoyens comme aux élus de vérifier, de manière transparente et objective, que le service est effectivement assuré conformément aux engagements de la Ville.
Avant de généraliser la mesure, une démonstration fondée sur des données publiques et vérifiables apparaît ainsi comme le préalable le plus élémentaire à une décision de cette portée.
Une expansion rapide, sans reddition de comptes équivalente, transforme un bon rythme d’exécution en un pari dont personne, pour l’instant, ne peut vérifier s’il est en train de porter fruit.



