Cette période de l’Action de grâces est aussi la semaine la plus intense de la vie politique de Paul St-Pierre Plamondon. Cinq jours après le verdict du 5 octobre, le nouveau premier ministre du Québec met en place l’appareil gouvernemental d’une province dont les défis ne se sont pas mis en pause le temps d’un scrutin.
Il a écarté la possibilité de former un gouvernement de coalition, même si son parti ne compte que 59 députés à l’Assemblée nationale, soit cinq de moins que le seuil de la majorité. PSPP a notamment promis d’organiser un sommet sur l’itinérance, de créer un Secrétariat à l’efficacité gouvernementale et à l’allègement réglementaire, de déposer un projet de loi pour geler le salaire des élus et des dirigeants des sociétés d’État, et de former un Conseil des ministres plus petit que celui du gouvernement actuel.
Sobre, concret et sans excès de promesses, ce programme des premiers jours en dit long sur la façon dont PSPP comprend sa situation. Il sait qu’il gouverne sans majorité et que ses adversaires guettent la première occasion de le faire trébucher. Il sait aussi que les Québécois qui lui ont accordé moins de 30 % des voix l’ont choisi par désir de changement pragmatique plutôt que par enthousiasme souverainiste. Sa réponse : commencer par les gestes les plus rassembleurs.
La garde rapprochée : les choix qui révèlent l’homme
Dès mardi, quelques heures après avoir appris qu’il dirigerait un gouvernement minoritaire, il a procédé à ses deux premières nominations. Nadine Koussa, présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse depuis février, dirigera son cabinet. Frédéric Guay devient secrétaire général et greffier du Conseil exécutif.
Le choix de Mme Koussa mérite qu’on s’y attarde. À la tête d’une institution indépendante chargée de défendre les droits de tous les Québécois sans distinction, elle apporte à la direction du cabinet une crédibilité en matière de droits et d’inclusion que le PQ, souvent perçu comme un parti ethnocentrique, a besoin de démontrer. Le message s’adresse moins à la base péquiste qu’aux Québécois de toutes origines que PSPP a promis de représenter sans exception.
Dans sa nouvelle équipe, seuls deux élus ont déjà été ministres : Pascal Bérubé et Nicolas Marceau, tous deux sous le gouvernement de Pauline Marois. Ce manque d’expérience ministérielle constitue le défi structurel le plus pressant de la transition. PSPP hérite d’une machine d’État complexe, d’une guerre commerciale en cours, d’un déficit de 7,7 milliards et d’une Assemblée nationale qu’il devra apprendre à gérer sans majorité, avec une équipe dont l’inexpérience collective est bien réelle.
Cela n’a rien de rédhibitoire, car les nouveaux gouvernements apprennent vite. Ancien ministre des Finances de Mme Marois, Nicolas Marceau sera une bouée de sauvetage indispensable dans les premiers mois, notamment sur les dossiers budgétaires.
Le calendrier : 21 octobre, 17 novembre
Le nouveau Conseil des ministres sera dévoilé le 21 octobre. Il comptera moins de membres que ceux des gouvernements précédents, avec un maximum de 28. D’ici là, le gouvernement Fréchette demeure aux commandes.
Ce détail illustre la mécanique de la transition démocratique québécoise. Une première ministre défaite dans sa propre circonscription, et dont le parti n’a remporté aucun siège, continue d’administrer la province pendant deux semaines encore. La règle constitutionnelle mérite d’être respectée, mais elle place Mme Fréchette dans une position inconfortable : gouverner sans véritable mandat en pleine tension commerciale.
Les travaux parlementaires reprendront le 17 novembre. Ce mois et demi entre le vote et le retour à l’Assemblée nationale est le temps dont dispose PSPP pour bâtir son gouvernement, maîtriser les dossiers, rencontrer les fonctionnaires et définir les priorités législatives de sa première session. C’est à la fois beaucoup et peu : assez pour constituer une équipe et un programme, mais trop peu pour des urgences comme la guerre commerciale, le déficit et les négociations avec Ottawa, qui n’attendront pas le 17 novembre.
Christine Fréchette démissionne et quitte la vie politique
Annoncée rapidement après la défaite, la décision de Christine Fréchette en dit long sur la façon dont elle assume le verdict du 5 octobre. Elle ne cherche pas à rebâtir un parti qui n’a plus un seul siège et ne revendique aucun rôle dans l’opposition. Elle part.
Ce geste de dignité dans la défaite, que la politique québécoise ne voit pas toujours, referme définitivement le chapitre de la CAQ telle qu’elle existait. Il ne signe pas la fin d’un mouvement politique qui pourrait renaître sous d’autres formes, mais celle de cette CAQ-là, celle de Legault puis de Fréchette, qui avait cru pouvoir renaître de ses cendres et qui s’est éteinte le soir du 5 octobre.
L’histoire retiendra que Mme Fréchette a fait tout ce qui était humainement possible dans une situation impossible. Elle a hérité d’un parti moribond et a bien failli le ressusciter, les sondages réalisés après les débats l’ayant brièvement placée en tête. Mais huit ans de gouvernance caquiste ont laissé des marques trop profondes pour qu’un changement de cheffe suffise à les effacer.
Les Premières Nations attendent le gouvernement au tournant
Les Premières Nations souhaitent se mettre rapidement au travail avec PSPP. Exprimé dès le lendemain de l’élection, ce signal est l’une des réalités les plus importantes auxquelles le nouveau gouvernement devra répondre, et la réponse sera un test de cohérence majeur.
Le Livre bleu du PQ promettait de respecter le consentement des peuples autochtones dans les grands projets de développement, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Mais il promettait aussi de développer Churchill Falls et d’autres grands projets énergétiques, dont les retombées dépendent précisément de territoires sur lesquels les Premières Nations détiennent des droits reconnus.
Leur empressement n’a rien de naïf. C’est une demande d’engagement réel, et non de formules rhétoriques. Ces communautés ont vu trop de gouvernements promettre la consultation et livrer une décision déjà prise. PSPP a bâti une partie de sa crédibilité sur la promesse d’une relation différente, et sa première vraie conversation avec les chefs autochtones, dans les prochaines semaines, dira si elle était sincère.
Le gouvernement Fréchette : aux commandes de quoi, exactement?
La situation actuelle a quelque chose d’étrange : le gouvernement Fréchette administre la province pendant deux semaines encore, sans mandat politique, dans un contexte de guerre commerciale où des décisions urgentes pourraient s’imposer à tout moment.
Si Donald Trump décidait ces prochains jours d’accentuer encore la pression tarifaire, ce qui n’est pas improbable à l’approche des élections de mi-mandat américaines en novembre, qui répondrait? Le gouvernement sortant, sans mandat, ou le premier ministre désigné, dont le cabinet n’est pas encore formellement nommé?
La question n’est pas théorique. Aussi bien organisée soit-elle, la transition crée une véritable zone de vulnérabilité institutionnelle. Et dans un monde où Washington peut lancer une nouvelle salve tarifaire par message à trois heures du matin, deux semaines de transition, c’est long.
Ce que les 100 premiers jours devront produire
Parmi les priorités annoncées pour les 100 premiers jours figure la création « très rapide » d’un Secrétariat à l’efficacité gouvernementale et à l’allègement réglementaire, chargé de faire le ménage dans la paperasse et la bureaucratie.
Annoncé dès le lendemain de l’élection, ce secrétariat est la première réponse concrète de PSPP à sa promesse de campagne de 6,6 milliards d’économies dans la bureaucratie de l’État. C’est une structure administrative, pas encore une politique, mais elle montre que PSPP prend au sérieux les 81 % de Québécois qui souhaitaient que les partis priorisent l’équilibre budgétaire, même au prix de choix difficiles.
L’équilibre budgétaire est désormais sa responsabilité. Le déficit de 7,7 milliards est bien réel, et la vérificatrice générale a documenté un manque à gagner de 5 milliards pour atteindre l’équilibre. Or un gouvernement minoritaire dispose de moins de latitude qu’un gouvernement majoritaire pour imposer des mesures de rigueur impopulaires.
Cette arithmétique, celle d’un gouvernement minoritaire qui a besoin d’appuis à l’Assemblée pour faire adopter ses budgets, alors que la vérificatrice générale juge que l’équilibre exige des efforts susceptibles de toucher les services publics, représente le dilemme le plus ardu de ses premiers mois.
Ce que l’Action de grâces dit de la nouvelle donne politique
En ce jour de l’Action de grâces, tradition importée de la culture anglo-saxonne mais bien ancrée dans le calendrier québécois, il est peut-être approprié de nommer ce que le verdict du 5 octobre a de réjouissant plutôt que de cynique.
Un gouvernement minoritaire ne dure généralement pas plus de 18 mois, selon Radio-Canada, ce qui est statistiquement exact. Mais ceux qui tombent avant ce terme sont souvent ceux qui agissent comme s’ils détenaient une majorité. Ceux qui durent plus longtemps gouvernent avec humilité, cherchent des appuis dossier par dossier et reconnaissent que leur mandat est limité.
Charles Milliard a adressé un message à PSPP : « Vous devrez avoir plus d’appuis pour gouverner […] Mais pour préparer votre référendum, vous allez trouver une opposition déterminée. » Oui à la gouvernance, non au référendum : cette formule dessine les contours d’une cohabitation possible. Un gouvernement péquiste pourrait gouverner sur les dossiers économiques, sociaux et budgétaires avec des appuis libéraux, tout en reportant la question référendaire à un moment où les conditions seraient réunies. Le scénario est politiquement complexe, mais pas impossible.
Le 5 octobre, le Québec a choisi la transformation sans révolution. Il a élu un gouvernement qui promet le changement sans lui donner les outils d’une rupture complète, une réponse sage, à sa façon, dans un moment d’incertitude maximale.
PSPP a gagné. Il lui reste maintenant à prouver que ce n’était pas seulement une victoire, mais le début d’un gouvernement.



