Le chef péquiste promet un milliard de dollars sur quatre ans pour ramener le nombre de personnes en situation d’itinérance de 12 000 à 6000, une cible précise que Charles Milliard refuse pour sa part de fixer
Le Sommet électoral de l’Union des municipalités du Québec, qui réunissait vendredi l’ensemble des chefs de parti devant les élus municipaux de la province, avait toutes les allures d’un exercice convenu de présentation d’engagements. C’est pourtant là, devant cet auditoire particulier composé de maires et de mairesses aux prises quotidiennement avec la réalité de l’itinérance dans leurs municipalités, que Paul St-Pierre Plamondon a choisi de formuler l’une des promesses les plus précisément chiffrées de toute sa campagne sur cet enjeu social.
Le chef péquiste s’engage à investir un milliard de dollars sur quatre ans pour réduire de moitié l’itinérance au Québec, dont 400 millions dédiés à du logement adapté et 600 millions à des programmes sociaux et de prévention. L’objectif est net: faire passer le nombre de personnes en situation d’itinérance de douze mille, selon le dénombrement de 2025, à six mille d’ici 2030, un chiffre qui correspond au niveau observé en 2018. « Réduire l’itinérance, c’est votre première priorité en matière sociale et c’est la nôtre », a-t-il déclaré devant les élus municipaux, avant d’ajouter, dans un ton plus grave que celui qu’il adopte habituellement en campagne: « Vous avez été témoins d’une détérioration de la situation dans plusieurs villes et c’est une tristesse innommable. Il y a des drames qui se sont passés dans les derniers jours qui devraient vraiment amener un consensus, et j’en prends personnellement la responsabilité. »
Une cible qui distingue le PQ de son principal rival libéral
Ce choix d’un objectif chiffré et daté n’a rien d’anodin dans le contexte de ce sommet, où l’ensemble des chefs de parti ont dû présenter leurs engagements respectifs en matière d’infrastructures municipales et d’itinérance. Charles Milliard, questionné directement par les journalistes en marge de l’événement sur l’absence d’une cible comparable dans la plateforme libérale, a justifié ce choix par une prudence méthodologique: « C’est un dossier qui est très chaud et je veux m’attaquer aux enjeux avant de juste m’attaquer à un tableau de bord », a-t-il expliqué. Le chef libéral avait par ailleurs déjà annoncé, plus tôt dans la campagne, un investissement supplémentaire de 60 millions de dollars par année pour l’itinérance ainsi que la tenue d’un sommet national réunissant municipalités, nations autochtones, chercheurs et organismes communautaires — mais sans assortir cet engagement d’une cible chiffrée et datée comparable à celle du PQ.
Cette divergence de méthode illustre une tension récurrente dans le traitement politique des enjeux sociaux les plus complexes: fixer une cible numérique précise, comme le fait Paul St-Pierre Plamondon en visant l’« itinérance zéro » à terme, comporte l’avantage de la lisibilité et de l’imputabilité, mais expose également son auteur à un jugement sans équivoque si l’objectif n’est pas atteint. S’abstenir de toute cible chiffrée, comme le choisit Charles Milliard, permet une plus grande flexibilité de mise en œuvre, au prix d’une capacité de reddition de comptes nécessairement plus diffuse aux yeux de l’électorat.
Un appui sur un rapport déjà existant plutôt que sur une nouvelle étude
Ce qui distingue également cette promesse d’un engagement isolé, c’est son ancrage dans des travaux préexistants menés au sein même de l’écosystème municipal. L’Union des municipalités du Québec avait mandaté, plus tôt cette année, l’ancien ministre péquiste Nicolas Marceau et l’ancienne ministre libérale Monique Jérôme-Forget pour produire un rapport conjoint sur la fiscalité et les finances municipales, un document qui dénonce l’état déplorable des infrastructures municipales et réclame la création d’un fonds de près de seize milliards de dollars sur dix ans, en plus de recommander la tenue d’états généraux sur le milieu municipal. Fait notable, Nicolas Marceau est aujourd’hui lui-même candidat péquiste, ce qui crée un lien direct entre l’auteur du diagnostic et le parti qui en reprend maintenant les grandes lignes.
Paul St-Pierre Plamondon a d’ailleurs précisé qu’il n’entendait pas reprendre la recommandation d’états généraux formulée dans ce rapport, jugeant que le message des municipalités était déjà suffisamment clair et bien accueilli pour justifier une action directe plutôt qu’une consultation supplémentaire. « On va partir du rapport Marceau, fignoler les [détails] », a-t-il résumé, une formule qui traduit sa volonté de présenter cette promesse comme la mise en œuvre d’un consensus déjà établi entre le monde municipal et sa propre formation politique, plutôt que comme une proposition élaborée en vase clos par l’appareil péquiste.
Une promesse sociale qui s’inscrit dans un cadre financier déjà contesté
Cet engagement s’ajoute à une liste déjà substantielle de promesses formulées par le Parti québécois depuis le début de la campagne, à un moment où le cadre financier du parti, dévoilé quelques jours plus tôt, fait lui-même l’objet d’un examen critique soutenu. Paul St-Pierre Plamondon a dû défendre, dans les mêmes journées, l’idée que son plan de compressions dans la bureaucratie gouvernementale ne se traduirait pas par une réduction des services offerts à la population, rejetant explicitement l’étiquette de l’austérité que ses adversaires cherchent à lui accoler. Il a par ailleurs refusé de s’engager formellement à augmenter le budget des ministères de la Santé et de l’Éducation pour minimalement couvrir ce que les experts appellent les coûts de système, soit les sommes nécessaires pour maintenir les services actuels compte tenu de l’inflation, des hausses salariales et de la croissance de la clientèle, une zone grise qui pourrait compliquer sa capacité à financer simultanément cette nouvelle promesse sur l’itinérance et l’ensemble de ses autres engagements de dépense.
Un enjeu qui dépasse désormais le seul registre de la compassion
Ce qui frappe dans le ton employé par le chef péquiste lors de cette annonce, c’est le glissement d’un registre strictement technique vers un registre plus directement humain, en assumant une part de responsabilité collective face à des événements récents qu’il n’a pas détaillés publiquement, mais qui suggèrent une dégradation continue de la situation sur le terrain. Cette manière de présenter l’itinérance moins comme un poste budgétaire que comme un drame social exigeant un consensus transpartisan traduit une évolution dans le traitement politique de cet enjeu au Québec, où la question a longtemps été abordée davantage sous l’angle de la sécurité publique et de l’occupation de l’espace urbain que sous celui d’un objectif national chiffré et assumé par un aspirant premier ministre. Reste à voir si cette promesse, aussi ambitieuse soit-elle sur le papier, résistera à l’examen du cadre financier global du Parti québécois dans les derniers jours qui séparent désormais la province du scrutin du 5 octobre.



