Confrontée jeudi à ses années passées dans un cabinet ministériel péquiste, la première ministre sortante a choisi de qualifier sa position personnelle sur la souveraineté de « donnée qui n’a pas d’importance ». Cette esquive a immédiatement nourri les accusations de duplicité de ses adversaires et a provoqué, le jour suivant, un démenti public de son ancien patron, Jean-François Lisée.
Québec — Au quinzième jour de la campagne électorale, en point de presse à Québec, Christine Fréchette a été pressée de questions par les journalistes sur sa position personnelle concernant la souveraineté du Québec. La première ministre sortante a choisi de ne pas trancher. « Ma position personnelle n’a pas d’importance », a-t-elle répondu, ajoutant qu’elle se situait plutôt dans une posture où, selon ses mots, « ce n’est pas le moment de démarrer » une démarche référendaire.
Un passé que la cheffe caquiste elle-même a choisi de raviver
Ce qui donne à cet échange une résonance particulière, c’est que Christine Fréchette en a elle-même fourni la matière première. Plutôt que d’éviter le sujet, elle a choisi, ce même jeudi, de rappeler publiquement un chapitre de son parcours qu’elle évoque rarement. Elle a occupé, de 2012 à 2014, le poste de directrice adjointe au cabinet du ministre péquiste Jean-François Lisée, alors responsable des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur sous le gouvernement de Pauline Marois. « J’ai déjà été dans un cabinet souverainiste où l’essentiel des décisions était analysée sous l’angle de : est-ce que ça va aider ou non le référendum ? », a-t-elle ironisé, présentant cette expérience comme la source de sa conviction actuelle qu’un gouvernement mené par Paul St-Pierre Plamondon consacrerait l’essentiel de son énergie au projet référendaire plutôt qu’aux priorités concrètes des Québécois.
Cette évocation de son passé péquiste, utilisée pour mettre en doute la stratégie référendaire de son adversaire, a cependant eu un effet inverse à celui escompté. Elle a ouvert la porte à la question que la cheffe caquiste espérait précisément éviter, celle de sa propre conviction actuelle sur la question nationale. En fin de journée, elle a diffusé un message sur ses réseaux sociaux, tourné à bord de son autobus de campagne, dans lequel elle a tenté de clarifier sa position sans jamais y parvenir totalement. Elle n’a pas dit si elle demeure souverainiste ou non, insistant plutôt sur le fait qu’elle veut que le Québec prospère au sein de la fédération canadienne et qu’un référendum n’est pas la priorité actuelle.
Lisée dément la description de son ancien cabinet
Le lendemain, Jean-François Lisée a réagi publiquement, dans une « mise au point » diffusée sur les réseaux sociaux, à la description que Christine Fréchette, qu’il a dite avoir été sa conseillère de 2012 à 2014, a donnée du fonctionnement de son cabinet. Il a qualifié ce récit de « complètement faux ». Il a rappelé qu’il était alors ministre de la Métropole, des Relations internationales et du Commerce extérieur, dans un gouvernement qui ne s’était pas engagé à tenir un référendum durant son mandat. Lui et Christine Fréchette étaient, a-t-il précisé, tous deux indépendantistes. « Je le suis toujours, j’espère qu’elle l’est aussi », a-t-il écrit, ajoutant que leur travail au cabinet consistait avant tout à faire avancer des dossiers dans l’intérêt du Québec, citant en exemple leurs relations avec Montréal et Ottawa dans le dossier de l’OACI.
Ce désaveu ajoute une couche supplémentaire à l’épisode. Non seulement Christine Fréchette refuse de préciser sa position actuelle sur la souveraineté, mais le récit qu’elle a choisi de mettre en avant pour justifier sa méfiance envers un éventuel gouvernement péquiste est lui-même contesté par le principal témoin de l’époque.
Une esquive qui alimente l’accusation d’opportunisme
Charles Milliard n’a pas tardé à exploiter cette ambiguïté. En marge d’une rencontre avec l’Union des producteurs agricoles, le chef libéral a accusé la première ministre sortante d’avoir ajouté « une bonne couche de confiture confusion » à un dossier déjà nébuleux. Il a qualifié de « honteux » son refus de se positionner sur ce qu’il considère comme l’enjeu le plus fondamental pour l’avenir du Québec. « Si on veut être le joueur au centre de la glace, on ne laisse pas ses convictions au vestiaire », a-t-il lancé, une image tirée du hockey qui visait à présenter Christine Fréchette comme une politicienne calculant sa position en fonction du vent électoral plutôt que de convictions personnelles assumées. Selon lui, en ne répondant pas, elle voterait davantage « oui », une insinuation que Mme Fréchette n’a pas commentée directement.
Cette critique fait écho à celle que M. Milliard avait déjà formulée à plusieurs reprises depuis le début de la campagne. Il accuse la cheffe caquiste de courtiser simultanément les électeurs fédéralistes déçus du Parti libéral et les électeurs souverainistes inquiets d’un référendum péquiste. Cette sortie survient quelques jours après la controverse entourant les contrats accordés par son gouvernement à un organisme voué à la promotion de l’unité canadienne.
Une réponse qui transforme le refus de trancher en argument politique
Christine Fréchette a néanmoins tenté de retourner cette ambiguïté en argument de gouvernance plutôt qu’en aveu de calcul. Elle a fait valoir que le Québec constituait une nation unique pour laquelle il demeurait légitime de se poser ce type de questions identitaires. Elle a insisté sur le fait que son équipe rassemblait des gens souhaitant porter une voix forte pour le Québec à l’intérieur du cadre canadien actuel, une formulation qui rappelle la position nationaliste, mais non indépendantiste, que la Coalition avenir Québec revendique depuis sa fondation par François Legault. Elle soutient par ailleurs qu’un référendum, dans le contexte actuel de guerre tarifaire avec les États-Unis, n’est pas ce que souhaitent les Québécois. « On ne passera pas la moitié de notre temps à travailler sur quelque chose, un projet dont les Québécois ne veulent pas », a-t-elle affirmé.
Un flou entretenu qui rejoint une contradiction déjà documentée
Paul St-Pierre Plamondon, interrogé sur cette sortie, a estimé qu’il s’agissait d’un enjeu de transparence et d’honnêteté. « Au Parti québécois, je ne cache pas ce que je pense, je ne cache pas mon bilan », a-t-il déclaré. Cette stratégie de la neutralité assumée permet à court terme à Christine Fréchette d’éviter de trancher un débat clivant, mais elle l’expose aussi à une vulnérabilité récurrente, à moins de quatre semaines du scrutin du 5 octobre. Son refus de préciser sa position laisse ouvertes les questions sur l’évolution de ses convictions depuis son passage au cabinet de Jean-François Lisée, d’autant plus que ce dernier vient de contester publiquement la version des faits qu’elle a elle-même choisi de mettre en avant.



