Ce matin, le porte-parole du ministre du Commerce Canada–États-Unis a confirmé que Dominic LeBlanc se rendra à Washington cette semaine, accompagné de Janice Charette, la négociatrice en chef du Canada pour les dossiers commerciaux. Il n’a pas précisé la date exacte de leur arrivée. Il n’a pas nommé les responsables américains qu’ils rencontreront. Il n’a pas décrit l’ordre du jour de ces discussions.
Trois voyages à Washington en autant de mois. Trois séries de réunions dont on ne sait pas grand-chose en amont et dont on sait rarement quelque chose de concret en aval. Et entre chaque voyage, une nouvelle salve de tarifs américains qui élargit le périmètre des dommages économiques sur le Canada.
C’est la mécanique de cette relation commerciale en 2026 : un partenaire qui frappe, un autre qui négocie, et un écart qui se creuse entre la rhétorique diplomatique d’Ottawa et la réalité quotidienne des entreprises québécoises et canadiennes qui exportent aux États-Unis.
Le dernier prétexte : le travail forcé
Avant de parler de ce que LeBlanc cherche à obtenir cette semaine, il faut nommer ce qui vient de se produire jeudi dernier. La Maison-Blanche a annoncé de nouvelles surtaxes de dix à douze virgule cinq pour cent visant soixante pays — dont le Canada — sous prétexte que ces nations n’interdisent pas efficacement l’importation de produits issus du travail forcé.
Le Canada a pourtant adopté des mesures législatives précisément pour répondre aux préoccupations américaines sur ce sujet. LeBlanc lui-même l’a confirmé : ces nouveaux droits prévoient une exemption pour les marchandises conformes à l’ACEUM et maintiennent les exemptions existantes pour certains produits. En d’autres termes, une partie de la surtaxe est essentiellement symbolique — un tarif pour les caméras, comme l’a formulé un analyste, qui vient remplacer une autre mesure en vigueur depuis février.
Mais même symbolique, cette accumulation de prétextes dit quelque chose d’important sur la stratégie de l’administration Trump. Washington n’utilise pas les tarifs comme un outil de correction commerciale — il les utilise comme un instrument de pression politique permanente, renouvelé régulièrement sous des justifications différentes, pour forcer Ottawa à rester constamment en posture défensive. Lutte contre le travail forcé aujourd’hui. Sécurité nationale hier. Déficit commercial demain. Le fond ne change pas : le Canada doit céder, et il faut maintenir la pression jusqu’à ce qu’il le fasse.
Vingt-trois jours et une horloge qui tourne
Dans vingt-trois jours — le 20 août — les surtaxes de cinquante pour cent sur près de vingt-huit milliards de dollars d’exportations canadiennes entrent en vigueur si aucune entente n’est conclue. C’est la date butoir que tout le monde a en tête. C’est aussi, à quelques jours près, la date à laquelle la campagne électorale québécoise devrait être officiellement déclenchée.
Cette coïncidence de calendriers n’est pas neutre. Elle crée une pression politique extraordinaire sur plusieurs acteurs simultanément. Pour Carney, arriver au déclenchement de la campagne québécoise avec des surtaxes de cinquante pour cent en vigueur serait une démonstration d’échec diplomatique difficile à défendre. Pour Fréchette, mener une campagne dans un environnement où des centaines d’entreprises manufacturières québécoises absorbent des coûts supplémentaires massifs serait une toile de fond électorale désastreuse pour le parti sortant.
Trump le sait. Son équipe de négociation le sait. C’est précisément pour cela que l’escalade a été calibrée pour arriver à ce moment précis du calendrier politique canadien. Ce n’est pas une coïncidence — c’est une stratégie.
Ce que le Canada a obtenu jusqu’ici : l’inventaire honnête
Pour évaluer ce que LeBlanc peut réalistement accomplir cette semaine, il faut d’abord dresser un bilan honnête de dix-huit mois de diplomatie commerciale.
Du côté des acquis : le Canada a réussi à maintenir l’ACEUM en vigueur, ce qui protège environ quatre-vingt-cinq pour cent de ses exportations des tarifs les plus punitifs. Les exportations canadiennes vers des marchés non américains ont progressé de dix-huit à vingt-quatre virgule trois milliards de dollars entre mars 2025 et mars 2026 — un début de diversification réel, même s’il reste insuffisant. Et la Cour suprême américaine a invalidé, en février, les tarifs imposés sous l’IEEPA, forçant Washington à changer d’outil juridique.
Du côté des échecs : les tarifs sectoriels sur l’acier, l’aluminium, l’automobile et le bois d’œuvre n’ont pas bougé. La révision formelle de l’ACEUM n’a pas commencé entre le Canada et les États-Unis — alors que le Mexique a déjà entamé ses négociations officielles avec Washington. Les membres de l’équipe commerciale de Trump ont décrit publiquement les négociateurs canadiens comme difficiles, par opposition aux Mexicains jugés pragmatiques. Et chaque fois qu’un tribunal américain retire un outil tarifaire à l’administration Trump, celle-ci en trouve un autre dans les heures qui suivent.
Ce bilan ne disqualifie pas la stratégie canadienne. Mais il oblige à regarder en face une réalité que la rhétorique gouvernementale a parfois obscurcie : le Canada n’a pas encore trouvé le levier qui ferait bouger Washington sur les dossiers qui comptent vraiment pour ses travailleurs.
Le nœud gordien : les concessions que personne ne veut faire
Ce que LeBlanc cherche à obtenir à Washington est connu : un allègement des tarifs sectoriels sur l’acier, l’aluminium, l’automobile et les produits forestiers. Ce que Washington veut en échange est tout aussi connu : des modifications à la gestion de l’offre dans le secteur laitier, le retour des alcools américains dans les épiceries et dépanneurs provinciaux, et des ajustements aux politiques numériques canadiennes qui limitent les revenus des plateformes américaines.
Sur chacun de ces trois points, la position canadienne est officiellement inflexible. LeBlanc a dit publiquement qu’il ne demanderait pas aux provinces de réintroduire les alcools américains. La gestion de l’offre est une ligne rouge que aucun parti fédéral ne franchira avant une élection. Et les politiques numériques font l’objet d’une résistance de principe au nom de la souveraineté culturelle.
Ces positions sont défendables. Mais voici la question que personne ne pose assez directement : si le Canada refuse de bouger sur les trois principaux irritants que Washington invoque, sur quoi exactement va-t-on négocier? Sur des concessions techniques mineures dans des chapitres obscurs de l’accord? Sur des engagements vagues de coopération réglementaire? Sur des déclarations de principe sur la chaîne d’approvisionnement nord-américaine?
Ce type de compromis peut produire une déclaration commune présentable pour les caméras. Il ne produira pas une suspension des surtaxes du 20 août. Et le gouvernement Carney devra tôt ou tard expliquer aux Canadiens — et particulièrement aux Québécois, province la plus frappée — pourquoi sa stratégie de retenue sur les concessions sensibles n’a pas empêché l’escalade tarifaire de se poursuivre.
Une entente avec les Émirats : le vrai signal de la semaine?
En marge du dossier américain, une information est passée presque inaperçue vendredi dernier mais mérite qu’on la souligne. Le Canada et les Émirats arabes unis ont annoncé avoir conclu les négociations relatives à un accord de libre-échange bilatéral.
Ce n’est pas un événement anodin. Les Émirats représentent un marché de croissance dynamique, une porte d’entrée sur la région du Golfe et — chose significative dans le contexte actuel — un partenaire commercial qui n’est pas soumis aux caprices de l’administration Trump. Pour le secteur de l’aluminium québécois en particulier, l’ouverture d’un nouveau marché dans une région où la demande pour les métaux industriels est forte représente une alternative crédible à la dépendance américaine.
C’est précisément la direction que le Canada doit accélérer. Chaque nouvel accord commercial avec un partenaire non américain est une réduction marginale mais réelle de la vulnérabilité structurelle que ces dix-huit mois de guerre tarifaire ont mise en pleine lumière. Ce n’est pas une solution immédiate aux surtaxes du 20 août. C’est une construction patiente de l’alternative que le Canada aurait dû commencer à bâtir bien avant que Trump n’arrive à la Maison-Blanche pour la première fois.
Ce que vingt-trois jours peuvent encore produire
LeBlanc repart à Washington cette semaine sans agenda public, sans interlocuteur nommé, sans mandat explicite des provinces sur les concessions acceptables. Il repart avec Janice Charette — une diplomate chevronnée dont la réputation est solide — et avec la conscience aiguë que vingt-trois jours séparent ce voyage d’une échéance qui ne peut pas passer sans réponse.
Le meilleur scénario réaliste pour cette semaine n’est pas un accord complet. C’est une suspension conditionnelle des surtaxes du 20 août en échange d’engagements canadiens sur des irritants secondaires — des ajustements réglementaires, des avancées sur des chapitres techniques, peut-être une formulation ambiguë sur les alcools qui permettrait aux deux parties de se déclarer satisfaites sans que personne n’ait vraiment bougé.
Ce serait un résultat défendable politiquement. Ce serait aussi une remise à plus tard du vrai débat — celui sur ce que le Canada est réellement prêt à concéder pour obtenir un accès prévisible et durable au marché américain.
Cette question-là ne se réglera pas cette semaine à Washington. Elle se réglera — ou ne se réglera pas — dans les mois et les années qui viennent, à mesure que le Canada construira ou ne construira pas la diversification commerciale et la résilience économique qui lui permettraient de négocier avec Washington depuis une position de force, et non depuis la position de nécessité dans laquelle il se trouve ce matin.
En attendant, LeBlanc fait ses valises. Et l’horloge tourne.


