À cent jours des élections d‘octobre, la politique québécoise entre dans une zone de turbulences que les sondages, aussi multipliés soient-ils, peinent à cartographier avec précision. Une chose est claire cependant : la CAQ de Christine Fréchette a évité l’abîme. Elle n’a pas encore retrouvé la terre ferme.
Le portrait est saisissant. En janvier dernier, lorsque François Legault a quitté la chefferie, les sondages ne donnaient à la CAQ qu’entre 11 % et 19 % des voix — et les projections de sièges oscillaient entre zéro et deux. Zéro siège. Pour un parti qui détenait une majorité écrasante de 90 circonscriptions à peine quatre ans plus tôt. L’effondrement était sans précédent dans l’histoire politique québécoise moderne.
Puis est arrivée Christine Fréchette. Et l’hémorragie s’est stoppée. La CAQ a bondi de 9 points depuis le début d’avril, passant de 13 % à 22 % des intentions de vote, avec 47 % des Québécois se disant satisfaits du travail du nouveau gouvernement. Mais les sondages de juin tempèrent l’enthousiasme : la satisfaction à l’égard du gouvernement Fréchette est redescendue à 38 % en juin, après avoir atteint 47 % en mai. Et moins d’un électeur décidé sur deux affirme que son choix de vote est définitif.
Traduction politique brutale : l’effet de nouveauté s’estompe. La lune de miel est terminée. La vraie campagne commence maintenant.
Un paysage fragmenté, inédit et dangereux
Ce qui rend cette élection particulièrement imprévisible, c’est la fragmentation sans précédent de l’électorat. Seulement 18 points séparent actuellement la première de la cinquième place dans les intentions de vote — une telle fragmentation est sans précédent récent en politique québécoise.
Le PQ de Paul St-Pierre Plamondon trône en tête avec environ 30-31 % d’intentions de vote chez les francophones, mais son avantage ne se traduit pas mécaniquement en victoire électorale. Son principal problème reste sa promesse phare : le Oui ne récolterait que 30 % si un référendum sur la souveraineté avait lieu aujourd’hui. PSPP a construit une machine à mobiliser les souverainistes convaincus. Mais gouverner le Québec, en 2026, avec 30 % de l’électorat derrière soi, c’est s’exposer à un gouvernement minoritaire fragile — ou pire, à devoir rapidement choisir entre sa plateforme et le pouvoir.
Le PLQ de Charles Milliard, lui, illustre parfaitement le syndrome du parti qui cherche encore son identité. Le chef libéral ne remporte la palme pour aucun qualificatif dans les sondages de chefs : il se trouve loin derrière ses rivaux dans toutes les catégories — compétence, leadership, confiance, incarnation du changement. Un chef invisible à la tête d’un parti qui tire sa survie de son fief montréalais non francophone. Ce n’est pas une stratégie de gouvernement. C’est une stratégie de survie.
Fréchette : compétente, mais à contre-courant de l’histoire
La première ministre Fréchette a réussi l’impossible sur le plan de la perception : elle incarne la compétence selon 25 % des répondants, elle inspire confiance davantage que ses adversaires, et elle est perçue comme capable de faire face à une décision difficile. Pour une dirigeante qui n’avait pas encore un mandat complet à son actif en janvier, c’est une performance remarquable.
Mais elle se bute à un mur structurel que les qualités personnelles ne suffisent pas à démolir : la CAQ gouverne depuis 2018. Huit ans au pouvoir, c’est long. Et les Québécois, même ceux qui apprécient Fréchette, ont le souvenir cuisant de la fin du règne Legault — la bureaucratie en santé, la crise du logement ignorée trop longtemps, la dérive sur l’immigration, les scandales à répétition. Le marché du travail québécois a connu son pire début d’année depuis 2009, hors pandémie, avec des pertes d’emplois particulièrement marquées dans la province. La conjoncture économique ne lui fait pas de cadeaux.n sur lequel se jouera une bonne partie de l’élection. Le Québec continuera de faire face à des difficultés commerciales pour les produits visés par les droits de douane américains en vertu de l’article 232 — l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre et les automobiles. Les tensions avec Washington ne se dissiperont pas entre maintenant et octobre. Et les Québécois qui peinent à payer leur loyer ou leur épicerie n’ont pas tendance à récompenser les gouvernements sortants.
Le vrai enjeu de cet été : qui va définir le terrain de jeu?
La campagne électorale officielle ne sera déclenchée qu’à la fin août. Mais l’été qui commence, c’est déjà la campagne — les tournées régionales, les annonces ciblées, la guerre des images.
Fréchette a un avantage que ses adversaires n’ont pas : elle est première ministre. Elle peut annoncer, inaugurer, signer des décrets. Elle l’a déjà compris, avec les nouvelles économies annoncées par Québec — des versements forfaitaires allant jusqu’à 200 $ pour les bénéficiaires du crédit d’impôt pour solidarité, et l’abolition de la TVQ sur certains produits dès juillet. C’est de la politique électoraliste assumée. Mais c’est aussi ce que font tous les gouvernements sortants, et ça fonctionne parfois.
PSPP, lui, doit éviter le piège de la surconfiance. Les sondages le placent en tête, mais la perspective d’une majorité péquiste s’évapore, maintenant que la région de Québec réserve des surprises et que la CAQ grappille des points aux dépens du PLQ. Un gouvernement minoritaire péquiste, contraint à des compromis permanents avec des partis aux positions diamétralement opposées sur la souveraineté, serait une promesse de paralysie. L’actualité
Le 5 octobre, les Québécois auront à choisir entre trois visions distinctes de leur avenir : la continuité réformée de Fréchette, le nationalisme souverainiste de St-Pierre Plamondon, et le fédéralisme pragmatique de Milliard. Trois partis qui peuvent théoriquement former le gouvernement. Aucun qui peut le former confortablement seul.
C’est dans cet équilibre instable que se joue quelque chose de plus profond qu’une simple alternance politique. C’est la question de savoir quel Québec émergera de l’ère Legault — refondé, rafistolé, ou simplement redécoré.
Christine Fréchette a évité le naufrage. Mais elle n’a pas encore prouvé qu’elle pouvait gouverner par elle-même, pour elle-même, avec un mandat clair. Cet été sera sa dernière chance de le démontrer avant que les Québécois ne tranchent.


