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Huit jours pour tout : le Canada à l’heure du grand compromis

Ce matin, Dominic LeBlanc et Janice Charette sont dans les bureaux du représentant américain au commerce, le Winder Building, à quelques centaines de mètres de la Maison-Blanche. C’est leur troisième rencontre en trois semaines avec Jamieson Greer. Charette a passé son week-end entier à l’ambassade canadienne, entourée d’une petite armée de négociateurs et d’experts commerciaux qui ont travaillé sans relâche sur les termes d’un accord possible.

L’objectif est précis et rendu public ce matin par CBC News, La Presse et BNN Bloomberg simultanément : présenter à Donald Trump un cadre d’accord d’ici lundi prochain — soit à cinq jours de l’entrée en vigueur des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent le 19 août.

Huit jours. L’avion de LeBlanc n’avait même pas pu atterrir hier à cause d’une tempête au-dessus de Washington. La météo comme métaphore : même pour se rendre à la table des négociations, le Canada rencontre de la turbulence.

Ce qu’un accord « intérimaire » signifie vraiment

Le Globe and Mail, qui suit ce dossier avec la rigueur documentaire qu’il mérite, précise ce matin la structure de ce que les deux délégations cherchent à conclure : un accord « intérimaire » dans lequel le Canada accepterait une longue liste d’exigences américaines en échange de la suspension des surtaxes du 19 août.

Le mot « intérimaire » est chargé d’implications que le gouvernement Carney n’a pas encore expliquées aux Canadiens avec la franchise qu’ils méritent. Un accord intérimaire n’est pas un accord définitif. C’est un arrangement provisoire — une liste d’engagements canadiens que Washington accepte en échange d’un répit tarifaire, en attendant que les vraies négociations sur le renouvellement de l’ACEUM aboutissent, au mieux en 2027.

Cela veut dire plusieurs choses simultanément. Premièrement, le Canada consent aujourd’hui à des concessions sans savoir exactement ce qu’il obtiendra en retour dans le cadre global qui sera négocié l’année prochaine. Il vend maintenant ce qui sera peut-être son seul levier de négociation dans les discussions à venir. Deuxièmement, cet accord intérimaire ne règle rien structurellement — les tarifs sectoriels sur l’aluminium, l’acier, l’automobile et le bois d’œuvre ne disparaîtront pas avec lui. Troisièmement, comme l’a averti la professeure Geneviève Dufour de l’Université d’Ottawa cette semaine, même si le Canada conclut une entente pour éviter les surtaxes du 19 août, Trump demeure imprévisible et le Canada doit s’attendre à d’autres salves tarifaires dans les mois qui viennent.

Un accord intérimaire est donc, au mieux, un sursis acheté à crédit sur des concessions permanentes. C’est mieux que pas d’accord. Ce n’est pas la résolution de la crise commerciale.

La longue liste des exigences américaines

Ce que le Globe révèle cette semaine sur le contenu de l’accord intérimaire envisagé doit être lu avec attention, parce qu’il s’agit du résumé le plus précis disponible de ce que Washington exige en échange de la suspension des nouvelles surtaxes.

La liste est longue. Elle inclut la levée du boycott des alcools américains dans les réseaux provinciaux — déjà confirmée par Ottawa il y a trois jours. Des modifications aux politiques d’approvisionnement gouvernemental canadien pour les ouvrir davantage aux fournisseurs américains. Des engagements sur les politiques numériques canadiennes qui limitent les revenus des plateformes technologiques américaines. Des ajustements aux règles d’origine dans l’automobile pour répondre aux préoccupations américaines sur le contenu chinois. Et des engagements de principe sur la gestion de l’offre dans le secteur laitier — formulés de façon suffisamment ambiguë pour permettre à Ottawa de ne pas avoir à parler de « concession », mais assez substantiels pour que Washington puisse les présenter comme une victoire.

Cette liste — si elle correspond réellement aux termes en discussion, et les sources multiples qui la décrivent aujourd’hui dans plusieurs médias suggèrent qu’elle est précise — représente l’ensemble des positions que le gouvernement Carney avait présentées comme non négociables au cours des dix-huit derniers mois. Pas toutes, pas complètement. Mais suffisamment pour que le portrait d’ensemble soit difficile à qualifier autrement que par le mot que personne à Ottawa ne veut prononcer : des capitulations.

Le commerce Canada-États-Unis a reculé de deux milliards

Au milieu du feuilleton diplomatique de Washington, une statistique est passée presque inaperçue cette semaine. La valeur des échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis a reculé de près de deux milliards de dollars entre le premier trimestre de 2024 et les trois premiers mois de 2026.

Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit quelque chose que les déclarations optimistes de LeBlanc et les conférences de presse prudentes de Carney ne disent pas. La guerre tarifaire a déjà produit des effets réels et mesurables sur l’économie continentale — non pas des dommages hypothétiques qu’un accord permettrait d’éviter, mais des pertes concrètes, déjà réalisées, irréversibles. Deux milliards de dollars d’échanges qui n’ont pas eu lieu. Des contrats qui ont été annulés. Des relations commerciales qui ont été réorientées. Des fournisseurs alternatifs qui ont été trouvés — et qui resteront en place même après un éventuel accord.

Ce n’est pas anodin. L’une des réalités les moins discutées de cette crise commerciale est que même un accord parfait, conclu dès demain matin, ne reconstituerait pas instantanément les flux commerciaux qui ont été perturbés depuis dix-huit mois. Les habitudes changent. Les chaînes d’approvisionnement se réorganisent. Les acheteurs américains qui ont trouvé des fournisseurs alternatifs ne reviennent pas automatiquement vers les fournisseurs canadiens sous prétexte qu’un accord a été signé.

Carney « sur la bonne voie » : le langage de la précaution

Carney a dit jeudi que les négociations semblent « sur la bonne voie » — tout en refusant, une fois de plus, de s’avancer sur la possibilité d’un accord avant le 19 août.

C’est désormais un tic de langage que les observateurs des négociations commerciales canadiennes peuvent réciter par cœur. Les négociations sont constructives. Les discussions sont sur la bonne voie. Toutes les options restent sur la table. Il refuse de spéculer sur l’issue.

Cette prudence a une logique diplomatique réelle : un premier ministre qui annonce prématurément qu’un accord est imminent, et qui voit ensuite les négociations échouer, perd une crédibilité qui est difficile à reconstituer. La réticence à s’engager publiquement protège les négociateurs d’un embarras supplémentaire.

Mais elle a aussi un coût croissant pour les entreprises et les travailleurs qui ont besoin de certitude pour prendre des décisions. Une PME manufacturière du Centre-du-Québec qui exporte vers les États-Unis ne peut pas maintenir indéfiniment ses décisions d’investissement en suspens pendant que son premier ministre « refuse de spéculer ». Elle doit décider maintenant si elle renouvelle ses contrats, embauche du personnel, investit dans de l’équipement. Et l’incertitude permanente que le gouvernement Carney entretient — délibérément ou non — lui coûte de l’argent tous les jours.

Ce que le Québec doit obtenir d’ici lundi

Si un cadre d’accord est effectivement présenté à Trump lundi prochain, comme le rapportent CBC et La Presse ce matin, le gouvernement Fréchette a cinq jours pour s’assurer que les intérêts spécifiques du Québec sont protégés dans cet accord — ou qu’ils sont explicitement exclus des concessions.

Deux dossiers sont non négociables pour le Québec, et ils doivent être dits clairement à Ottawa avant lundi.

Le premier est la gestion de l’offre dans le secteur laitier. Si l’accord intérimaire contient des engagements qui ouvrent, même marginalement, même « en principe », l’accès au marché laitier canadien aux producteurs américains, les milliers de producteurs laitiers québécois qui ont construit leurs fermes sur la certitude de ce système méritent d’être informés avant la signature — pas après. La présence de Daniel Gobeil, ancien président des Producteurs de lait du Québec, comme candidat libéral dans Chicoutimi-Le Fjord est une promesse implicite. Elle doit devenir une garantie explicite.

Le deuxième est l’aluminium. Les tarifs sectoriels sur l’aluminium québécois sont le dossier le plus directement douloureux pour les communautés du Saguenay, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Un accord intérimaire qui suspend les nouvelles surtaxes du 19 août mais maintient intacts les tarifs sectoriels existants de vingt-cinq pour cent sur l’aluminium primaire ne règle pas le problème fondamental de ces communautés. Ce n’est pas un accord pour le Saguenay. C’est un accord pour Toronto et pour Ottawa.

Huit jours : la dernière ligne droite

Ce matin, à Washington, deux Canadiens dévoués et compétents — LeBlanc et Charette — négocient dans un bureau gouvernemental américain pour tenter de protéger l’accès du Canada au marché de son partenaire historique. Ils font ce travail avec les outils qu’on leur a donnés, dans les contraintes d’un rapport de force qu’ils n’ont pas créé, face à un interlocuteur dont l’imprévisibilité est elle-même une stratégie.

Ils méritent du soutien, pas de l’obstruction. Ils méritent de la clarté sur ce que les Canadiens — et les Québécois — sont prêts à accepter comme compromis, pas des lignes rouges qui cèdent une à une sans explication publique.

Huit jours. Un cadre d’accord à présenter à Trump lundi. Des concessions qui s’accumulent depuis dix-huit mois. Et une population québécoise qui entre en campagne électorale provinciale dans exactement le même contexte de turbulence commerciale que celui dans lequel elle est plongée depuis l’hiver 2025.

Ce qui sera signé — ou ne sera pas signé — d’ici le 19 août définira le terrain sur lequel la campagne électorale québécoise s’ouvrira. Et les Québécois qui voteront le 5 octobre ont le droit de savoir, avant le déclenchement de la campagne, ce que le gouvernement fédéral a concédé en leur nom, à qui il l’a concédé, et pourquoi.

Cette transparence-là n’est pas une demande journalistique. C’est une condition démocratique minimale. Et huit jours, c’est exactement le temps qu’il reste pour l’honorer.

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