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1 923 $ le loyer : la crise silencieuse que la guerre tarifaire a mise en sourdine

Il y a des crises qui ont une date butoir — le 19 août, dans neuf jours, pour les nouvelles surtaxes américaines. Et il y a des crises sans date butoir, qui s’installent progressivement, sans décret présidentiel ni conférence de presse d’urgence, jusqu’à ce qu’elles soient tellement intégrées dans le quotidien des gens qu’on finit par les appeler la réalité.

Le loyer moyen au Québec a atteint 1 923 dollars en juillet 2026. C’est le chiffre publié cette semaine par la Société canadienne d’hypothèques et de logement. Un chiffre qui, mis côte à côte avec d’autres statistiques disponibles ce matin, dessine un portrait de la société québécoise que les partis en campagne préélectorale abordent avec une prudence inversement proportionnelle à la gravité du problème.

En 2019, ce même loyer moyen se situait autour de 900 dollars. En sept ans, il a plus que doublé. Il a augmenté plus vite que les salaires, plus vite que l’inflation générale, plus vite que les transferts sociaux destinés aux ménages à revenus modestes. Et il continue de grimper — les données les plus récentes montrent une hausse mensuelle persistante qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

Ce que 1 923 dollars signifie concrètement

Mettons ce chiffre dans son contexte réel, parce qu’il mérite d’être traduit en vies concrètes plutôt qu’en statistiques abstraites.

Le salaire minimum au Québec est de 17,50 dollars de l’heure depuis mai 2026. Un travailleur à temps plein au salaire minimum gagne environ 2 870 dollars brut par mois — soit environ 2 380 dollars net après impôts et cotisations sociales de base. Le loyer moyen de 1 923 dollars représente donc 80,8 % du revenu net de ce travailleur.

Il n’existe pas de règle absolue sur la part maximale du revenu qu’un ménage devrait consacrer au logement. Mais le seuil communément accepté par les économistes et les travailleurs sociaux est de 30 %. Au-delà, on parle de « charge excessive de logement » — une situation où le poids du loyer compromet la capacité du ménage à couvrir ses autres besoins essentiels : alimentation, transport, soins de santé, vêtements. À 80 % du revenu net d’un travailleur au salaire minimum, ce n’est plus une charge excessive. C’est une impossibilité arithmétique.

Ce calcul simpliste a évidemment ses limites — les ménages sont rarement composés d’une seule personne au salaire minimum, les aides sociales existent, les colocations sont fréquentes. Mais ces ajustements ne changent pas la dynamique fondamentale : dans le Québec de 2026, un nombre croissant de ménages à revenus modestes et même intermédiaires ne peut plus accéder à un logement décent sans consacrer une portion de leur revenu qui compromet leur sécurité financière globale.

C’est ce contexte qui explique, au moins en partie, les 37 121 dossiers d’insolvabilité ouverts au Québec en 2025. C’est ce contexte qui alimente l’itinérance visible dans nos centres-villes. C’est ce contexte qui explique pourquoi des familles de classe moyenne — propriétaires ou locataires dont les conditions de renouvellement arrivent à terme — se retrouvent dans des situations financières qu’elles n’auraient pas cru possibles il y a dix ans.

De 400 à 1 500 entreprises disparaissent chaque année pour cette raison

Une autre statistique publiée cette semaine dans Les Affaires mérite d’être mise en relation avec la crise du logement. Entre 400 et 1 500 entreprises cesseraient leurs activités chaque année au Québec faute de repreneur — une conséquence directe du problème de repreneuriat que Charles Milliard avait identifié dans son programme économique la semaine dernière.

Ce chiffre est révélateur d’une dynamique qui touche les régions québécoises de façon particulièrement aigüe. Dans les villes de taille moyenne et les régions, la crise du logement a une dimension supplémentaire : elle empêche les entrepreneurs qui voudraient reprendre une entreprise locale de s’installer dans la communauté où cette entreprise opère, parce que les logements y sont soit inexistants soit inabordables. Le cercle vicieux est redoutable : les entreprises ferment parce qu’il n’y a pas de repreneurs, et il n’y a pas de repreneurs en partie parce que le logement dans ces communautés ne permet pas d’y attirer de nouveaux résidents.

Trois-Rivières, justement — où Fréchette est ce matin en rencontre fermée aux médias avec le maire, la Chambre de commerce et Innovation et Développement économique — est l’une des villes québécoises où cette double crise est la plus visible. Le loyer moyen y a augmenté de plus de 60 % depuis 2019. Le taux d’inoccupation des logements locatifs y est inférieur à 2 %. Et plusieurs industries manufacturières de la région — papier, chimie, aluminium de transformation — cherchent des travailleurs qu’elles ne trouvent pas, en partie parce que les candidats potentiels ne peuvent pas se loger à un coût raisonnable dans la ville.

La campagne électorale et le logement : le grand évitement

À cinquante-six jours des élections québécoises, on attendrait que la crise du logement soit au cœur du débat électoral. Elle n’y est pas, du moins pas à la hauteur de sa gravité.

La CAQ a investi dans la construction de logements sociaux, a créé des mesures d’aide à l’achat, a promis d’accélérer les mises en chantier. Ces gestes sont réels. Mais le loyer moyen est passé de 900 à 1 923 dollars sous huit ans de gouvernance caquiste. La performance est documentée.

Le PQ de St-Pierre Plamondon a la souveraineté comme priorité première — et dans un Québec souverain, l’argument est que le plein contrôle des politiques d’immigration permettrait de mieux calibrer la demande de logements. C’est une vision structurelle valide à long terme. Elle n’aide pas le locataire qui reçoit un avis d’éviction demain matin.

Québec solidaire est le parti qui a le plus clairement fait du logement un enjeu central depuis des années — avec des propositions ambitieuses sur le contrôle des loyers, la construction publique massive et la limitation de la spéculation immobilière. Sa plateforme sur ce sujet est la plus détaillée. Mais sa capacité à convaincre un électorat au-delà de sa base traditionnelle reste limitée par une perception de radicalité économique que beaucoup d’électeurs du centre associent à de l’irréalisme.

Le PLQ de Milliard, enfin, a à peine mentionné le logement dans son programme économique présenté la semaine dernière devant le consulat américain. Pour un parti qui veut conquérir le gouvernement dans deux mois, ce silence est difficile à expliquer autrement que par une incapacité à trouver une position qui se distingue sans effrayer.

Joly aux Îles-de-la-Madeleine : les annonces qui ne changent pas la dynamique

Ce matin, la ministre fédérale Mélanie Joly est aux Îles-de-la-Madeleine pour annoncer un soutien financier à une entreprise innovante de la région. C’est de la politique normale — les ministres font des annonces, les médias les couvrent, les communautés reçoivent des investissements.

Mais dans le contexte de cette journée — loyer moyen à 1 923 dollars, insolvabilités en hausse, entreprises qui ferment faute de repreneurs, négociations commerciales en cours à Washington — il y a quelque chose de symptomatique dans le fait que l’activité fédérale visible au Québec ce lundi soit une annonce isolée aux Îles-de-la-Madeleine pendant que les vrais enjeux structurels restent sans réponse cohérente.

Les gouvernements annoncent. Les crises, elles, persistent.

Ce que les neuf prochains jours ne régleront pas

Dans neuf jours, la crise commerciale avec Washington trouvera une résolution — bonne ou mauvaise, partielle ou complète. Dans neuf jours, on saura si les nouvelles surtaxes de cinquante pour cent entrent en vigueur ou non. C’est une crise avec une date butoir, avec des protagonistes identifiés, avec une mécanique diplomatique qui produit des résultats mesurables.

La crise du logement n’a pas de date butoir. Elle n’a pas de Dominic LeBlanc qui négocie en son nom à Washington. Elle n’a pas de sommet des premiers ministres consacré à son urgence. Elle n’a pas de programme d’aide d’urgence de 122,5 millions annoncé en conférence de presse conjointe.

Elle a 1 923 dollars par mois. Elle a des ménages qui consacrent 50, 60, 70 % de leur revenu à se loger. Elle a des travailleurs qui refusent des emplois dans des régions où ils ne trouvent pas à se loger. Elle a des familles qui attendent depuis quatre et cinq ans sur des listes de logements sociaux.

Neuf jours pour les tarifs. Mais la crise du logement, elle, sera encore là le 20 août. Et le 5 octobre. Et le 1er janvier 2027.

C’est la crise que personne ne regarde assez longtemps pour en mesurer vraiment la profondeur — parce qu’elle n’a pas d’ambassadeur américain qui l’aggrave par décret, pas de Trump qui la tweete à trois heures du matin, et pas de Carney qui la négocie dans une salle à Washington.

Elle progresse en silence, un loyer à la fois, dans chaque quartier de chaque ville du Québec. Et 1 923 dollars par mois, c’est le prix de ce silence.

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