Top 5 This Week

Articles similaires

Douze jours pour tout : la semaine décisive que le Canada n’avait pas vue venir

Ce vendredi soir, il faut regarder la situation en face, sans euphémisme et sans la prudence de langage que les gouvernements s’imposent quand les négociations sont en cours.

Dans douze jours, le 19 août, des droits de douane de 50 % doivent entrer en vigueur sur une vaste gamme de produits canadiens visés par trois mesures américaines distinctes concernant les automobiles, les boissons alcoolisées et les produits laitiers. Selon les estimations du représentant américain au Commerce, ces trois mesures couvrent près de 20 milliards de dollars américains d’importations canadiennes — un éventail qui déborde largement ces trois secteurs pour inclure du mobilier, des vêtements, du ciment et même des bâtons de hockey. Contrairement à plusieurs tarifs précédents, ces droits s’appliqueront aussi aux marchandises qui bénéficient normalement du traitement préférentiel de l’ACEUM — réduisant fortement la portée du principal bouclier commercial dont le Canada disposait depuis le début de la crise tarifaire, sans toutefois l’invalider : l’accord demeure juridiquement en vigueur.

LeBlanc retourne à Washington lundi. Pour la troisième fois en trois semaines. Les deux parties se rencontrent quotidiennement jusqu’au 19 août. Ottawa admet être prêt à faire des concessions. Et Carney, depuis Chicoutimi jeudi, a une fois de plus refusé de se prononcer sur l’issue des négociations.

Douze jours. Et le Canada n’a pas encore dit aux Canadiens ce qu’il est prêt à concéder, ni ce qu’il obtiendra en échange.

Ce que « concessions » signifie concrètement

La Presse révélait ce matin qu’Ottawa serait prêt à faire de nouvelles concessions dans les dossiers de l’automobile, de l’alcool et de l’approvisionnement pour désamorcer la menace tarifaire de Trump. Trois secteurs. Trois dossiers qui touchent directement des travailleurs, des producteurs et des institutions québécoises.

Prenons-les un par un.

L’automobile : toute concession sur les quotas ou les règles d’origine dans ce secteur touche directement les usines de Stellantis à Windsor, de Toyota à Cambridge, les sous-traitants québécois qui fournissent des composantes à ces chaînes de production intégrées. Les informations disponibles aujourd’hui pointent vers une suppression, par le Canada, de certaines mesures visant les automobiles américaines. Une modification des règles commerciales dans ce secteur pourrait avoir des conséquences importantes sur les chaînes d’approvisionnement nord-américaines — dont l’ampleur précise reste à préciser.

Les quotas laitiers : Ottawa envisagerait d’accepter la position américaine sur l’attribution des quotas de fromage prévus par l’ACEUM. C’est un dossier que Carney qualifie lui-même de ligne rouge — une contradiction apparente que le gouvernement n’a pas encore expliquée publiquement.

L’alcool : retirer le boycott des produits américains des réseaux provinciaux — SAQ au Québec, LCBO en Ontario — c’est annuler une mesure de rétorsion que les provinces avaient adoptée avec un appui populaire réel. Il faut toutefois noter que la situation provinciale sur l’alcool a évolué depuis mars 2025 : le 21 juillet dernier, neuf provinces ont signé une entente distincte sur la vente directe d’alcool entre elles, un dossier de commerce interprovincial séparé de la question du boycott de l’alcool américain, mais qui illustre à quel point le portrait provincial est devenu mouvant et inégal d’une province à l’autre. Demander maintenant aux provinces de réintroduire les produits américains, c’est demander aux gouvernements provinciaux de faire marche arrière sur une décision politique populaire pour obtenir un allègement tarifaire dont les bénéficiaires directs sont dans d’autres secteurs.

L’approvisionnement : si Ottawa accepte de modifier ses politiques d’achats gouvernementaux pour les ouvrir davantage aux fournisseurs américains — au détriment de la politique « Achetez canadien », entrée en vigueur le 16 décembre 2025 —, Ottawa risquerait de devoir assouplir l’un des instruments de résilience économique qu’il a lui-même mis en place en réponse à la dépendance commerciale avec Washington. Ce volet du dossier reste toutefois le moins solidement documenté des trois évoqués par La Presse à ce jour; il mérite d’être suivi avec prudence plutôt que présenté comme un fait acquis.

Chacune de ces concessions est présentée, dans les conversations officieuses d’Ottawa, comme « ciblée » et « proportionnée ». Aucune n’est anodine. Et leur accumulation, si elles se concrétisent toutes en même temps pour acheter la suspension des surtaxes du 19 août, constituerait l’un des ensembles de concessions les plus substantiels que le Canada aura consentis depuis le début de cette crise.

Poilievre a tort sur la forme. Il n’a pas tort sur le fond.

Pierre Poilievre n’est pas l’analyste le plus équitable de la situation — il a ses propres intérêts politiques à défendre, et son refrain sur l’incompétence libérale est aussi automatique que prévisible. Mais sa formulation de jeudi, depuis Saint-Jean, à Terre-Neuve-et-Labrador, mérite qu’on s’y attarde sans le rejeter d’emblée.

Selon lui, Carney a fait concession après concession pendant que Trump doublait les tarifs sur l’aluminium et l’acier, et triplait ceux sur le bois d’œuvre. Il n’y a pas de deal, pas de résultat, pas de victoire.

Vérification rapide. La taxe sur les services numériques : le 27 juin 2025, Trump a annoncé la suspension des discussions commerciales en réaction à cette taxe; deux jours plus tard, le 29 juin, Ottawa a annoncé son abandon pour relancer les négociations. Le pont Gordie-Howe : le Canada a accepté que, pendant les quinze premières années d’exploitation, la moitié des revenus nets du pont — après déduction des coûts d’exploitation, mais sans déduction de la dette de construction assumée par le Canada — soit versée à un fonds de développement économique contrôlé par les États-Unis. Les tarifs sur l’aluminium et l’acier : toujours en vigueur, tandis que Washington a annoncé le 20 juillet de nouvelles surtaxes de 50 % visant notamment les automobiles, les boissons alcoolisées et les produits laitiers. L’ACEUM : son examen conjoint sexennal, prévu par l’article 34.7 de l’accord, a officiellement commencé le 1er juillet — mais les États-Unis ont refusé d’en reconduire la forme actuelle pour une nouvelle période de 16 ans, alors que le Canada et le Mexique l’avaient proposé. L’accord demeure en vigueur jusqu’en 2036 par défaut, mais son avenir à long terme reste entouré d’incertitude, et les vraies négociations bilatérales de fond entre le Canada et les États-Unis restent en retard par rapport au dialogue engagé entre Washington et Mexico.

Cette liste n’est pas complète. Mais elle suffit à poser une question légitime que Poilievre pose avec sa brutalité habituelle, mais que les observateurs indépendants posent aussi avec plus de nuance : la stratégie de concessions progressives a-t-elle produit des résultats proportionnels aux concessions consenties?

La réponse honnête est : pas encore. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne produira pas de résultats. Mais à douze jours du 19 août, avec des négociateurs qui se rencontrent quotidiennement et un premier ministre qui refuse de se prononcer, « pas encore » commence à ressembler dangereusement à « non ».

90 minutes avec Greer : que s’est-il dit?

LeBlanc et Charette ont rencontré Greer pendant près de quatre-vingt-dix minutes jeudi. C’est une durée significative — plus longue que les réunions techniques habituelles, assez substantielle pour qu’on y traite des dossiers de fond. LeBlanc a dit que c’était une réunion constructive et détaillée.

Constructif. Le mot est de retour.

Le cabinet de LeBlanc n’a pas voulu confirmer publiquement le détail des propositions échangées cette semaine, invoquant le caractère approfondi des discussions commerciales en cours. Ce qu’on sait, grâce aux fuites organisées par des sources proches des deux délégations, c’est que la discussion a porté sur un arrangement qui permettrait au Canada de répondre à une liste d’exigences commerciales de l’administration Trump en échange de l’abandon des surtaxes du 19 août. La structure précise de cet arrangement — s’inscrit-il formellement dans le cadre de l’examen ACEUM, ou s’agit-il d’un accord parallèle distinct dont les vraies négociations de fond seraient reportées à plus tard? — n’a pas été confirmée publiquement à ce stade, et devrait être traitée comme une hypothèse plutôt qu’un fait établi.

Ce qui est plus solidement documenté, c’est la structure d’ensemble d’un scénario qui permettrait à tout le monde de sauver les apparences. Washington obtiendrait des concessions canadiennes immédiates et pourrait les présenter comme une victoire à ses électeurs. Ottawa obtiendrait la suspension des surtaxes et pourrait se présenter comme ayant « tenu ferme sur l’essentiel ». Et la vraie renégociation de l’accord commercial, avec ses questions complexes sur les règles d’origine, les conditions de travail et les politiques agricoles, continuerait de se jouer dans le cadre des examens annuels prévus par l’ACEUM, dont l’issue demeure incertaine.

Ce ne serait ni une victoire ni une défaite. Ce serait un répit, dont le prix reste à préciser.

Ce que le Québec a le droit de savoir avant le 19 août

À douze jours d’une échéance qui frappera directement ses exportateurs, ses producteurs laitiers, ses fabricants de meubles et ses distributeurs d’alcool, le Québec a le droit de recevoir des réponses claires à trois questions précises.

Première question : quelles concessions Ottawa envisage-t-il concrètement sur l’alcool? Fréchette sera-t-elle consultée avant que la SAQ ne soit contrainte de réintroduire les bourbons américains dans ses succursales? Ou apprendra-t-elle la décision d’Ottawa comme tout le monde, dans une conférence de presse fédérale?

Deuxième question : qu’est-ce qui sera concédé sur la gestion de l’offre? Carney dit que c’est une ligne rouge. LeBlanc ne commente pas les détails des échanges. Ces deux formulations ne sont pas contradictoires — mais elles laissent un espace d’ambiguïté que les producteurs laitiers québécois ne peuvent pas se permettre d’ignorer à douze jours du 19 août, d’autant plus que des concessions sur les quotas de fromage figurent déjà parmi les pistes évoquées cette semaine.

Troisième question : quelles représailles Ottawa mettra-t-il en œuvre si les surtaxes entrent en vigueur quand même? Ce plan existe-t-il? A-t-il été discuté avec les provinces? Ou s’agit-il d’une formule rhétorique destinée à la salle de presse?

Ces questions ne sont pas partisanes. Elles sont fondamentales. Et le fait qu’à douze jours de l’échéance, aucune réponse publique n’y soit apportée est lui-même révélateur de l’état des négociations — et de la relation qu’entretient ce gouvernement avec les Canadiens qu’il représente.

Douze jours : le Canada entre deux scénarios

Il y a deux scénarios possibles le matin du 20 août.

Dans le premier, un accord a été conclu dans les quarante-huit heures suivant le retour de LeBlanc à Washington lundi. Les surtaxes sont retirées ou suspendues. Carney peut aborder la dernière ligne droite de l’élection partielle fédérale de Chicoutimi–Le Fjord — dont le scrutin est prévu le 31 août — avec un accord commercial à présenter. Les entreprises reprennent leur souffle.

Dans le second, les négociations n’ont pas abouti. Les surtaxes entrent en vigueur. Des représailles canadiennes sont annoncées — ou ne le sont pas. Et cette élection partielle, ainsi que les deux autres prévues le même jour, s’ouvrent dans une crise commerciale active, avec des entreprises qui ajustent leurs prix, des travailleurs qui s’inquiètent, et des électeurs qui veulent savoir pourquoi dix-huit mois de diplomatie n’ont pas produit mieux que ça.

Le Canada a douze jours pour décider dans lequel de ces deux scénarios il veut se réveiller le 20 août. La décision appartient à LeBlanc et à Greer, dans les salles de réunion de Washington, à partir de lundi matin.

Tout le reste — les discours, les images d’Arvida, les candidatures préélectorales, les sondages — n’est que de la politique. Ce qui se joue là-bas, c’est de l’économie. Et l’économie, elle, ne fait pas de rhétorique.


Note méthodologique : cette version révise l’article original à la lumière de vérifications factuelles portant notamment sur la composition exacte des trois mesures tarifaires américaines, le statut juridique de l’ACEUM, les termes de l’entente sur le pont Gordie-Howe, la chronologie de l’abandon de la taxe sur les services numériques, la date d’entrée en vigueur de la politique « Achetez canadien » et la nature de l’échéance électorale évoquée en conclusion.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Populaires