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L’ACEUM à minuit moins une : le poker de Carney avec l’avenir économique du Canada

Demain, c’est le 1er juillet. Fête du Canada, certes. Mais surtout, dans les couloirs feutrés du commerce international, c’est la date butoir à laquelle l’Accord Canada–États-Unis–Mexique devait entrer en révision formelle. Et là, ce dimanche soir, on peut dresser le bilan avec une clarté troublante : le Canada arrive à cette échéance cruciale les mains pratiquement vides, le regard tourné vers un interlocuteur américain qui, pour sa part, n’a visiblement aucune intention de se presser.

La scène de cette semaine en dit long. Mark Carney a eu une longue discussion avec Donald Trump, lancée par Trump lui-même, couvrant l’Iran, le Moyen-Orient et l’OTAN. Et à la fin, Carney a dû admettre publiquement : « Nous n’avons pas parlé de l’ACEUM. » Pas un mot. À quarante-huit heures de la date limite.

Carney a tenté de minimiser la chose, expliquant qu’il y a « un moment et un espace » pour cette discussion, et que des réunions techniques entre le ministre LeBlanc et ses vis-à-vis américain et mexicain sont prévues pour le 1er juillet même. Soit. Mais Pierre Poilievre, pour une fois, a posé la bonne question : comment peut-on avoir un appel avec le président des États-Unis à moins de 48 heures d’une échéance commerciale historique et ne pas en parler? Le chef conservateur a accusé Carney de ne pas « se battre pour une entente sans tarifs dans chaque appel téléphonique. »

Une récession technique et un accord chancelant : la double pression

Le contexte dans lequel s’ouvre ce bras de fer commercial est brutal. Le PIB réel canadien a baissé de 0,1 % au premier trimestre 2026, après une contraction de 1 % au quatrième trimestre de 2025 — deux trimestres consécutifs dans le rouge, ce qui correspond à la définition d’une récession technique. Les prévisions tablaient sur une croissance de 1,5 %. La réalité a livré l’inverse.

Et le marché de l’emploi n’arrange rien. L’économie canadienne a perdu 112 000 emplois nets au cours des quatre premiers mois de 2026, un bilan comparable à celui de la pandémie. Ce n’est pas une statistique abstraite. Ce sont des travailleurs de l’automobile à Windsor, des débardeurs à Vancouver, des ouvriers de l’aluminium au Saguenay. Le Devoir

Carney assure que son plan « commence à porter ses fruits. » Mais ces commentaires ont suivi la publication par Statistique Canada de deux trimestres consécutifs de déclin économique, que certains économistes qualifient de récession technique. Il y a un fossé entre la rhétorique du « Canada fort » et les chiffres qui sortent chaque mois de l’agence fédérale.

Trump joue à son jeu, le Canada subit le sien

La dynamique de cette renégociation mérite qu’on l’appelle par son nom : elle est profondément asymétrique et les Américains le savent. L’administration Trump a dressé une liste de concessions qu’elle souhaite obtenir du Canada, dont certaines concernent des industries protégées comme le secteur laitier. Selon des négociateurs canadiens s’exprimant sous couvert d’anonymat, le Canada a peu d’espoir de parvenir à un renouvellement complet de l’ACEUM, et l’équipe Carney se questionne même sur la valeur d’un accord signé par Trump.

Voilà une confession extraordinaire. Ottawa négocie avec un partenaire dont il doute de la parole. Il prépare un accord qu’il ne sait pas s’il faut vouloir. Et pendant ce temps, Trump a déclaré publiquement : « Nous n’avons besoin de rien de ce que possède le Canada. Eux ont besoin de tout ce que nous avons. »

C’est dans ce contexte que le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick a résumé sa pensée sur la stratégie canadienne de négociation par deux mots cinglants. Il a déclaré que le Canada avait « la pire » stratégie de négociations, ajoutant, en anglais : « They suck. » Insultant, certes. Mais diplomatiquement, le Canada a peu répondu. Et dans la logique trumpienne, le silence s’interprète comme de la faiblesse.

La diversification : belle idée, lente réalité

Face à l’imprévisibilité américaine, le gouvernement Carney a fait le pari de la diversification commerciale. Il s’est fixé l’objectif de doubler les exportations canadiennes vers des marchés autres que les États-Unis d’ici 10 ans, avec un réseau d’accords commerciaux couvrant 51 pays représentant près des deux tiers du PIB mondial. C’est ambitieux. C’est aussi du long terme.

Mais l’économie canadienne, elle, souffre maintenant. Le PIB des secteurs qui dépendent fortement des États-Unis — fabrication, transport — a diminué de 4 % de décembre 2024 à novembre 2025. Les expéditions vers les États-Unis ont reculé de 7 % l’an dernier, dans la foulée des droits de douane qui ont frappé l’aluminium, le cuivre et le bois d’œuvre. La diversification, c’est l’avenir. Les travailleurs québécois de l’aluminium et de l’automobile ont besoin de réponses pour demain matin.

Il faut ajouter à cela une vulnérabilité structurelle que tout le monde reconnaît mais que personne ne semble pressé de corriger. La productivité du travail au Canada serait inférieure de 30 % à celle des États-Unis, un écart qui s’est creusé ces dernières années, selon le FMI. L’insuffisance de concurrence dans les secteurs bancaire, des télécommunications et de la grande distribution expliquerait notamment cette faiblesse chronique. On ne gagne pas une guerre commerciale avec un adversaire deux fois plus productif en dépensant plus. On la gagne en produisant mieux.

Ce que ce 1er juillet exige vraiment

Demain, Dominic LeBlanc sera en réunion virtuelle avec ses homologues américain et mexicain. Si aucun accord n’est trouvé pour lancer la révision formelle, l’ACEUM entrera dans un réexamen annuel renouvelable pouvant s’étirer sur dix ans. Ce scénario n’est pas catastrophique en soi — l’accord reste en vigueur. Mais c’est une décennie d’incertitude planant sur l’accès au plus grand marché du monde pour les exportateurs canadiens.

Ce que ce moment exige de Carney, c’est de choisir entre deux cohérences impossibles : céder sur la gestion de l’offre ou le bois d’œuvre pour obtenir quelque chose, et trahir des communautés entières ; ou tenir ferme, et risquer une guerre commerciale prolongée avec une économie déjà en récession technique.

Il n’y a pas de bonne réponse. Il n’y a que des choix à assumer devant les Canadiens — avec franchise, et non derrière des formules rassurantes sur les « moments et espaces » pour la discussion.

La date butoir, elle, ne connaît pas les nuances politiques.

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