Mathieu Choinière est né dans la Montérégie, a grandi dans un village de 2 500 habitants, et a quitté la maison familiale à 11 ans — avec son frère de 13 ans — pour poursuivre son rêve au CF Montréal. Vingt ans plus tard, il joue son premier Mondial sur les terres qui l’ont vu naître. Le portrait du joueur le plus québécois de l’histoire récente du soccer canadien.
par Jean Emmanuel Duchemin| Série Mondial 2026
Il y a une image que Mathieu Choinière garde précieusement quelque part dans sa mémoire d’enfant.
Deux frères. Deux sacs. Un appartement à Montréal. Et deux parents qui regardent leurs fils partir, à 11 et 13 ans, pour vivre seuls dans la grande ville — parce que c’est leur rêve, et qu’ils sont assez fous, et assez fous d’amour, pour les laisser aller.
Son frère David avait 13 ans. Lui en avait 11.
Il raconte : « Mon frère et moi, on est partis de la maison pour aller en appartement à Montréal avec ma mère. Lui avait 13 ans, moi j’en avais 11. C’était notre passion, c’était ce qu’on voulait faire. À cet âge-là, on s’est dit : « Peu importe, on prend nos affaires et on va à Montréal. » »
Voilà la fondation de tout ce qui a suivi.
Saint-Alexandre, Montérégie. Population : 2 500.
Le 7 février 1999, Mathieu Choinière naît à Saint-Jean-sur-Richelieu — la ville d’hôpital la plus proche de son village natal. Il grandit à Saint-Alexandre, en Montérégie, un village de 2 500 habitants à une heure au sud-est de Montréal, entre les champs et les rangs plats de la plaine du Saint-Laurent.
Son père Daniel Choinière est né à Saint-Jean-sur-Richelieu. Sa mère Danielle Dubuc est née à Calgary. Une famille québécoise avec un ancrage dans les deux solitudes géographiques du pays — les prairies de l’Ouest et la vallée du Richelieu.
Et dans cette maison de Saint-Alexandre, le soccer n’est pas une option — c’est une langue commune. Son frère aîné David joue aussi. Ils commencent tous les deux au Celtix du Haut-Richelieu — le même club par lequel est passé, quelques années plus tôt, un certain Maxime Crépeau, le gardien du Canada qu’on a présenté dans cette série. La Montérégie comme pépinière silencieuse du soccer canadien.
Puis le Spatial de Saint-Hubert. Puis, à 12 ans, l’Académie du CF Montréal — 2011. Et c’est là que la décision familiale radicale se prend : pour que Mathieu puisse s’entraîner comme il faut, il faut être à Montréal. Pas à Saint-Alexandre. À Montréal.
Alors les deux frères partent.
Deux frères, un rêve, une ville
David et Mathieu Choinière partagent un appartement à Montréal à 13 et 11 ans. Leur mère est avec eux — elle a fait ce sacrifice, ce déménagement hors du village familial, pour que ses fils puissent poursuivre ce qui les fait vivre.
Dans cette configuration improbable, les deux frères se servent mutuellement d’ancre. David, l’aîné, montre le chemin. Mathieu suit, apprend, grandit plus vite qu’un enfant de son âge devrait probablement le faire.
David fera ses débuts en MLS en 2016 avec le CF Montréal. Il joue aujourd’hui au FC Supra du Québec en Première Ligue canadienne. Deux frères professionnels. Un même village d’origine. Un même rêve partagé dans un appartement montréalais quand ils étaient encore des enfants.
120 matchs. MVP. Deux Championnats canadiens. Et un but assisté par Son Heung-min.
En juillet 2018, à 19 ans, Mathieu Choinière signe son premier contrat professionnel avec le CF Montréal comme Homegrown Player — joueur formé au club. Le début est difficile : il ronge son frein, accumule les apparitions en sortie de banc, apprend le rythme du soccer professionnel.
La percée vient progressivement. En 2019 et 2021, il remporte le Championnat canadien avec Montréal — le titre national qui oppose les clubs de MLS et de CPL du pays. En 2022, il délivre une passe décisive cruciale en Ligue des Champions de la CONCACAF contre Santos Laguna. Les pièces s’assemblent.
L’explosion arrive en 2023 : cinq buts, cinq passes décisives, des prestations régulièrement saluées par ses coéquipiers et le staff. Il est nommé MVP du CF Montréal — le Trophée Giuseppe-Saputo — et sélectionné pour le MLS All-Star Game. La même distinction lui sera renouvelée en 2024.
Et au passage, un détail savoureux : son premier but avec le LAFC, lors de la saison 2025, est assisté par Son Heung-min — la star sud-coréenne, ancien capitaine de Tottenham, un des joueurs les plus populaires du monde, qui finissait sa carrière en MLS à Los Angeles. Choinière-Son. Saint-Alexandre rencontre Séoul, dans un stade de Los Angeles.
L’Europe, la blessure, et le rebond à LA
Après la saison 2024, son rêve de longue date se réalise : il signe au Grasshopper Club Zürich, en Suisse. La Super League suisse, les matchs européens, la confrontation avec un autre niveau de jeu.
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Une blessure l’immobilise plusieurs mois. À son retour, sa place de titulaire a été prise. Il termine avec seulement 18 matchs disputés — pas assez pour s’imposer, pas assez pour convaincre.
Est-ce un échec ? Lui refuse ce mot avec une sérénité désarmante : « Rien n’arrive pour rien, je pense. Ok, j’ai été blessé là-bas, mais j’y ai passé du super bon temps et je me suis fait de bonnes connexions. J’ai appris à me bâtir comme joueur de soccer comme ça. »
En janvier 2026, le LAFC le rapatrie en MLS de façon permanente, contrat jusqu’en 2028. Et là, nouvelle épreuve de caractère : l’arrivée de Stephen Eustáquio — son coéquipier en équipe nationale, qu’on a présenté dans cette série — lui vole sa place de titulaire. Choinière aurait pu rouspéter. Bouder. Jouer le vétéran offusqué.
Au lieu de ça, il a gardé la tête baissée. Il a travaillé. Et quand Eustáquio s’est blessé trois semaines plus tard, Choinière était prêt. Il l’a toujours été.
Il dit du LAFC, avec un enthousiasme qui n’a rien de forcé : « Depuis que je suis arrivé là-bas, j’ai que le sourire. »
Jesse Marsch, figure paternelle
Dans ses entrevues de préparation au Mondial, Choinière parle de Jesse Marsch avec une chaleur qu’on entend rarement dans le soccer professionnel quand on parle d’un entraîneur.
« C’est une figure paternelle, dit-il. Il nous écoute, il nous aide vraiment. Peu importe ce qui se passe dans nos vies, on peut l’appeler et il va être là pour nous. Il va nous mettre dans les meilleures dispositions pour le futur. On n’a pas peur de lui parler et, à l’inverse, il est franc avec nous, il n’a pas peur de nous dire ce qu’on doit améliorer. »
Et sur leur relation spécifique, après des années à se croiser en sélection : « On se connaît depuis assez longtemps. Il connaît mes qualités, il sait ce que je peux faire. On n’a pas besoin de parler beaucoup — notre relation est déjà établie. »
Le petit gars de Saint-Alexandre qui pensait au Mondial en se disant que c’était inatteignable
Il y a une phrase de Choinière, dans son entretien à Radio-Canada en mars 2026, qui résume vingt ans de travail en une seule idée.
On lui parle du Mondial. De ce que ça représente. Et il répond : « J’ai grandi en m’imaginant jouer à la Coupe du monde de soccer, mais cet objectif paraissait à l’époque plutôt inatteignable pour un jeune Québécois. »
Inatteignable. Pour un jeune Québécois.
Cette phrase-là dit tout ce qu’il faut savoir sur le chemin parcouru — pas seulement par Choinière, mais par tout le soccer canadien depuis une génération. Le temps où un gamin de Saint-Alexandre devait rayer la Coupe du monde de sa liste de rêves parce que ça n’arrivait pas, ça, à des Québécois — ce temps-là est révolu.
Et dans les tribunes du prochain match du Canada, quelque part, Daniel et Danielle de Saint-Alexandre regardent leur fils jouer la Coupe du monde.
Ce qu’il faut retenir
Mathieu Choinière, c’est l’histoire du soccer québécois condensée en un seul joueur. Formé entièrement au Québec. Passé par le CF Montréal — de l’académie à l’équipe première — pendant plus d’une décennie. Deux frères partis seuls à Montréal à 11 et 13 ans parce qu’il n’y avait pas d’autre choix.
Il porte Montréal dans son cœur, il l’a dit lui-même. Et cet été, il porte aussi le numéro du Canada — 23 sélections, zéro but, mais une présence indispensable dans l’entrejeu — dans une Coupe du monde qui se joue à la maison.
Le p’tit gars de Saint-Alexandre. Enfin là.


