Christine Fréchette rencontre en mi-journée les acteurs de l’industrie agricole québécoise avec le ministre de l’Agriculture Donald Martel, le ministre de l’Économie Bernard Drainville et le ministre des Relations internationales Christopher Skeete. Ce soir à 16h, elle rencontre les grands syndicats — la FTQ et la CSN — avec le ministre du Travail Jean Boulet. Deux rencontres, deux familles d’intérêts, deux visions différentes de ce que les prochains cinq jours vont exiger.
Ce calendrier chargé, en cette veille de week-end avant l’échéance du 19 août, dit quelque chose d’important sur ce que la crise commerciale est en train de forcer le gouvernement Fréchette à faire qu’il n’avait pas encore fait avec cette intensité : consulter, écouter, coordonner — non plus par habitude administrative, mais sous la pression d’une crise qui ne pardonne pas l’improvisation.
L’agriculture dans la ligne de mire
La rencontre de cet après-midi avec l’industrie agricole est la plus délicate politiquement. Et pour une raison précise.
La gestion de l’offre dans le secteur laitier — présentée par Ottawa comme la dernière ligne rouge non négociée dans le cadre d’accord intérimaire en discussion à Washington — est directement l’enjeu de cette table ronde. Les producteurs laitiers, avicoles et ovocoles du Québec ont construit leurs modèles d’affaires sur la certitude de ce système. Leurs quotas représentent des actifs financiers considérables — certains producteurs ont investi des millions de dollars dans des droits de production qui n’ont de valeur que si le système est préservé.
Ces producteurs ne sont pas des spéculateurs financiers. Ce sont des agriculteurs qui ont emprunté, investi, transmis leurs fermes à leurs enfants sur la base d’une promesse gouvernementale qui dure depuis les années 1970. Modifier ce système — même marginalement, même « en principe », même dans un langage diplomatique suffisamment ambigu pour être présenté comme une non-concession — crée une onde de choc dans leurs finances, dans leur capacité d’emprunt, dans la valeur de leurs actifs.
Le ministre Martel et la première ministre Fréchette doivent leur dire la vérité cet après-midi. Pas la version rassurante. Pas les formulations prudentes destinées à ne pas effrayer les marchés. La vérité sur ce que l’accord intérimaire contient ou ne contient pas sur la gestion de l’offre — parce que ces producteurs méritent de savoir, avant le 19 août, si leur système est protégé ou si les prochaines semaines vont révéler une concession qu’on leur aurait cachée.
La FTQ et la CSN : les travailleurs qui attendent depuis dix-huit mois
La rencontre de 16h avec la FTQ et la CSN a une tonalité différente. Les syndicats ne négocient pas des actifs financiers. Ils représentent des travailleurs — ceux des alumineries du Saguenay, des usines de meubles de Lanaudière, des scieries de l’Abitibi, des abattoirs et des usines de transformation alimentaire dispersés dans toutes les régions du Québec.
Ces travailleurs ont vécu dix-huit mois d’incertitude que les statistiques provinciales agrégées ne capturent pas bien. Statistique Canada dit que le taux de chômage québécois est à 5,6 % en juillet, en hausse de 0,2 point par rapport à juin. Ce chiffre global masque des réalités régionales radicalement différentes. Dans les zones industrielles directement exposées aux tarifs, certaines usines ont réduit leurs quarts, d’autres ont fermé des lignes de production, d’autres encore ont gelé des embauches annoncées.
Ce que les syndicats vont demander ce soir à Fréchette est prévisible dans sa forme — davantage d’aide aux travailleurs, des engagements sur les représailles si les tarifs entrent en vigueur, des garanties sur les emplois dans les secteurs menacés. Mais derrière ces demandes prévisibles se cache une question plus fondamentale que les syndicats posent rarement aussi directement en conférence de presse : à quel moment le gouvernement sera-t-il prêt à dire que certains emplois ne peuvent pas être protégés par la diplomatie, et qu’il faut investir massivement dans la reconversion des travailleurs et des régions qui en dépendent?
Cette question — la plus honnête et la plus douloureuse de toutes — n’a pas encore reçu de réponse de la part d’aucun gouvernement, provincial ou fédéral.
La Caisse à 5,1 % : la mauvaise nouvelle qu’on n’a pas remarquée
Dans ce contexte de crise commerciale et de mobilisation politique intense, une statistique est passée pratiquement inaperçue hier — et elle mérite pourtant une attention sérieuse.
La Caisse de dépôt et placement du Québec a annoncé un rendement global de 5,1 % pour les six premiers mois de 2026. Ce chiffre, pris isolément, pourrait paraître respectable. Mais il doit être mis en regard de deux éléments qui le transforment en signal préoccupant.
Premièrement, le portefeuille de référence de la Caisse — soit l’indice de marché contre lequel sa performance est mesurée — a affiché 7,5 % sur la même période. Un écart de 2,4 points de pourcentage entre la performance réelle et la performance de référence n’est pas une anomalie statistique. La Caisse elle-même attribue l’essentiel de cet écart aux difficultés de son portefeuille de placements privés, en recul de 4,3 % alors que son indice de référence — composé pour moitié de titres cotés en Bourse — a profité de l’engouement pour l’intelligence artificielle et affiché une hausse de 8 %. Ses placements boursiers, eux, ont surperformé leur propre indice sur la période.
Deuxièmement, cette sous-performance globale arrive dans un semestre où les marchés américains ont globalement bien performé — portés notamment par la technologie. La Caisse, qui a massivement investi dans des actifs privés et des infrastructures à rendement plus stable mais moins arrimé à cette poussée boursière, a manqué une partie de cette hausse. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise stratégie à long terme — ces actifs produisent des rendements réguliers qui compensent la volatilité, et le dirigeant de la Caisse a lui-même qualifié 5,1 % d’« excellente performance » compte tenu des obligations à long terme de l’institution. Mais dans le contexte d’une guerre commerciale qui pèse par ailleurs sur l’économie québécoise, un écart de cette ampleur avec l’indice de référence reste un signal à surveiller pour les retraités québécois dont l’épargne en dépend.
La Caisse gérait 552 milliards de dollars d’actifs nets au 30 juin 2026 — soit davantage que le PIB du Québec entier. Sur un portefeuille de cette taille, chaque point de sous-performance représente théoriquement plusieurs milliards de dollars de rendements manqués, une somme qui touche en bout de chaîne les fonds de retraite des enseignants, des infirmières, des fonctionnaires et de millions d’autres déposants québécois. Ce n’est pas une crise. Mais c’est un rappel que la conjoncture économique — dont la guerre commerciale fait partie — a des effets sur les épargnes québécoises que les déclarations gouvernementales ne mesurent pas.
5,8 % de chute dans la fabrication alimentaire : le chiffre le plus alarmant de la semaine
L’économiste Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire des sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie, a publié cette semaine dans Les Affaires une donnée que tout le Québec agricole devrait lire avant la rencontre de cet après-midi.
Depuis janvier 2025, le PIB réel de la fabrication alimentaire canadienne a chuté de 5,8 %. C’est une donnée qui illustre avec une précision douloureuse les effets concrets des turbulences commerciales sur un secteur qui nourrit littéralement la population.
La fabrication alimentaire, au Québec, ce n’est pas une abstraction industrielle. Ce sont des usines de transformation laitière dans Chaudière-Appalaches, des abattoirs en Montérégie, des chocolateries et boulangeries dans la grande région de Montréal, des transformateurs de fruits de mer sur la Côte-Nord, des producteurs de jus et de boissons dans les Laurentides — même si la donnée de 5,8 % porte sur l’ensemble canadien et non sur le Québec spécifiquement. Ces entreprises emploient des dizaines de milliers de travailleurs, dont une majorité sont syndiqués — précisément ceux que Fréchette rencontrera ce soir avec la FTQ et la CSN.
Une chute de 5,8 % du PIB réel dans ce secteur depuis janvier 2025, ce n’est pas une correction cyclique ordinaire. Ce recul survient dans un contexte de fortes tensions commerciales avec les États-Unis — approvisionnement en matières premières perturbé, coûts d’emballage et de transport en hausse, marchés d’exportation fragilisés — sans qu’on puisse attribuer la totalité du recul à cette seule cause. Et si les tarifs de 50 % menacés pour le 19 août entrent effectivement en vigueur sans accord, ce secteur — déjà fragilisé — absorbera un choc supplémentaire que beaucoup d’entreprises ne pourront pas traverser sans fermetures ou réductions massives.
Ce que le week-end va décider
Dans cinq jours, le 19 août, la crise commerciale entre dans une nouvelle phase — quelle qu’en soit l’issue. Ottawa espère soumettre à Trump lundi un cadre d’accord intérimaire négocié ces dernières semaines, mais au moment d’écrire ces lignes, les deux parties restent loin d’un compromis : le ton est cordial, mais les progrès demeurent insuffisants, et rien n’indique pour l’instant que Washington reportera l’application des tarifs de 50 % annoncés pour mardi. Que Trump dise oui, non ou peut-être — et dans les vingt-quatre heures qui suivront, les marchés, les entreprises et les gouvernements provinciaux répondront à ce verdict.
Ce week-end, pendant que Fréchette consulte l’agriculture et les syndicats, pendant que les négociateurs canadiens tentent de sauver leur échéance, pendant que les marchés anticipent l’issue — il y a quelque chose que les Québécois peuvent faire qui n’est ni de la diplomatie ni de la politique.
Ils peuvent regarder lucidement les dix-huit mois qui viennent de s’écouler et décider de ce qu’ils veulent pour les dix-huit prochains. D’ici quelques semaines, la campagne électorale provinciale sera officiellement déclenchée, en vue du scrutin fixé au 5 octobre 2026. Et les questions qui n’ont pas été posées pendant la crise — sur l’aluminium, sur la gestion de l’offre, sur la diversification commerciale, sur les travailleurs dont les emplois ont disparu et ne reviendront pas — devront être posées pendant la campagne.
Cinquante-deux jours avant le vote. Cinq jours pour le commerce. Et entre les deux, toute la distance qui sépare la gestion de l’urgence de la construction de l’avenir.
Le Québec mérite que ses dirigeants — à Québec comme à Ottawa — lui parlent franchement des deux.


