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La campagne qui commence : Churchill Falls, le vin et l’Outaouais — le Québec s’éveille à ses propres contradictions

Trois jours avant que les nouvelles surtaxes américaines n’entrent en vigueur — ou n’entrent pas, selon ce que Trump dira ou ne dira pas demain à LeBlanc — la politique québécoise a décidé, ce dimanche, de parler d’autre chose. Du vin. De Churchill Falls. Et de l’Outaouais.

En apparence, ces trois sujets n’ont rien à voir entre eux ni avec la guerre commerciale qui obsède les éditorialistes depuis trois semaines. En réalité, ils illustrent parfaitement la façon dont les partis politiques québécois se positionnent à l’orée d’une campagne électorale officielle — cherchant à parler à leur électorat dans son propre langage, même quand ce langage est décalé par rapport à l’urgence du moment.

C’est la normalité de la démocratie. Pas toujours sa noblesse. Mais sa normalité.

Le PQ et le vin : une promesse qui dit tout sur la stratégie péquiste

Le Parti québécois a promis hier de libéraliser la vente de vin au Québec. Plus précisément, St-Pierre Plamondon a annoncé que son gouvernement, s’il est élu, permettrait la vente de vins québécois et de vins naturels dans les épiceries, les dépanneurs et d’autres commerces — au-delà du réseau de la SAQ et des permissionnaires actuels.

La mesure en elle-même est raisonnable, populaire et attendue depuis longtemps par une frange significative de l’électorat urbain et jeune que le PQ cherche à séduire. La libéralisation de la vente d’alcool est un dossier que plusieurs gouvernements ont hésité à aborder — notamment en raison de la résistance de la SAQ elle-même, dont les employés sont syndiqués et dont le modèle de rentabilité repose sur son quasi-monopole.

Mais il y a une tension notable dans le timing de cette annonce. Alors que les négociations tarifaires avec Washington se poursuivent, la première ministre Christine Fréchette a récemment laissé entendre qu’un retour conditionnel de certains vins américains sur les tablettes de la SAQ pourrait faire partie d’un éventuel compromis commercial — sans qu’une décision ferme n’ait été annoncée à ce jour. Le PQ a néanmoins critiqué cette ouverture. Et le lendemain, le PQ annonce lui-même qu’il veut ouvrir la distribution du vin à de nouveaux circuits, en contournant partiellement la SAQ.

Ces deux gestes ne sont pas équivalents. L’ouverture envisagée par Québec sur les vins américains répond à une pression externe; la promesse péquiste sur le vin québécois répond à une demande interne. Mais ensemble, ils illustrent un paradoxe que personne ne nomme encore clairement dans le débat préélectoral : le modèle québécois de distribution de l’alcool — dont la SAQ est le pivot — est simultanément défendu comme symbole de souveraineté économique et contesté comme obstacle à une offre plus diversifiée et plus accessible.

On ne peut pas à la fois invoquer la SAQ comme instrument de politique culturelle et commerciale lorsqu’il s’agit de résister aux pressions américaines, et la critiquer comme bureaucratie inefficace lorsqu’il s’agit de promettre plus de liberté de choix aux consommateurs. Ce n’est pas une contradiction qui disqualifie la promesse péquiste. Mais c’est une tension que le PQ devra résoudre publiquement — et pas seulement au niveau des épiceries.

Churchill Falls : une entente historique menacée par le calendrier électoral

Le deuxième dossier qui occupe la scène politique québécoise en ce dimanche est d’une nature différente — et potentiellement d’une importance historique considérable que le bruit de la guerre commerciale risque de faire passer au second plan.

Le protocole d’entente entre le Québec et Terre-Neuve sur Churchill Falls a franchi une étape importante en marge du Conseil de la fédération à Charlottetown. Selon des informations rapportées le 12 août par La Presse, un accord de fond serait intervenu entre les deux parties — incluant une capacité de production accrue et l’ajout de projets éoliens — avec une annonce officielle attendue dès la semaine suivante. Mais la prudence affichée publiquement par le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, qui n’a rien voulu confirmer ni infirmer, révèle toutes les tensions d’une négociation conduite dans l’ombre d’une élection provinciale.

Hier, Terre-Neuve a dit rester prudente face à ce qui pourrait sembler une précipitation. C’est compréhensible. Le gouvernement de Tony Wakeham voit très bien ce qui se passe : Fréchette a besoin d’une annonce spectaculaire avant le déclenchement officiel de la campagne pour compenser les mauvaises nouvelles commerciales et montrer qu’elle peut livrer sur les grands dossiers. Churchill Falls serait cette annonce. Et Terre-Neuve, qui a attendu soixante ans pour renégocier un contrat qu’elle juge historiquement injuste, n’est pas prête à signer quelque chose de précipité juste pour accommoder le calendrier électoral québécois.

De l’autre côté, les partis d’opposition québécois ont déjà signalé qu’ils ne voulaient pas d’une entente bâclée. Le PQ et le PLQ ont tous deux indiqué qu’une entente précipitée soulèverait des questions légitimes sur ses termes réels — et sur ce que Québec aurait concédé dans l’urgence électorale pour obtenir la signature de Wakeham.

Ce dossier illustre l’un des défauts les plus récurrents de la gestion gouvernementale en fin de mandat : la tentation de conclure rapidement des dossiers complexes pour les transformer en victoires électorales, quitte à sacrifier la qualité de l’entente sur l’autel du calendrier politique. Churchill Falls mérite mieux que ça. Une entente qui réglerait un contentieux de soixante ans entre deux provinces et qui donnerait au Québec accès à des gigawattheures d’électricité propre dont il a désespérément besoin ne doit pas être signée entre deux avions, trois jours avant une campagne.

Si l’entente est bonne, elle sera encore bonne en novembre. Et si elle doit attendre le prochain gouvernement, elle attendra.

Québec solidaire en Outaouais : le parti de l’urgence sociale dans la région du fonctionnaire

Le troisième fil narratif de ce dimanche est géographiquement et thématiquement le plus révélateur sur ce que cette campagne va avoir de différent des précédentes.

Québec solidaire est en tournée en Outaouais. C’est, en soi, une nouvelle. L’Outaouais — région frontalière avec Ottawa, peuplée en grande partie de fonctionnaires fédéraux et de leurs familles, francophone à environ 70 % mais avec une forte proportion d’anglophones et d’allophones — n’a jamais été un terrain naturel pour Québec solidaire. Le parti s’est construit dans les quartiers populaires de Montréal, puis dans Québec, puis progressivement dans les régions universitaires. L’Outaouais, avec son économie dominée par la fonction publique et son ambiguïté linguistique, représente un défi idéologique réel pour un parti qui parle surtout aux francophones précaires des centres urbains.

Mais ce défi est précisément révélateur de ce que Ruba Ghazal et son équipe ont compris : si Québec solidaire veut progresser au-delà de son plancher électoral habituel, il doit apprendre à parler à des électeurs qui ne lui ressemblent pas. La région de Gatineau, où la pression tarifaire a frappé des fonctionnaires fédéraux dont les emplois sont directement liés aux décisions d’Ottawa, où la crise du logement est particulièrement visible, et où la proximité avec Washington rend les questions géopolitiques très concrètes — cette région est une occasion de test réel pour un parti qui veut gouverner et non simplement représenter sa base.

La question est de savoir si Québec solidaire va en Outaouais avec son message habituel — protection des travailleurs, transition écologique, services publics renforcés — ou s’il va avec un message adapté à cette région spécifique, qui intègre les préoccupations d’une population dont une partie travaille pour le gouvernement fédéral, dont certains membres sont anglophones, et dont les préoccupations économiques sont différentes de celles de Rosemont ou de Taschereau.

La réponse à cette question dira si Québec solidaire est en train de devenir un parti de gouvernement ou s’il reste un parti de conviction militante.

Le silence sur la productivité : l’angle mort de toute la campagne

Au milieu de ces trois dossiers — le vin, Churchill Falls, l’Outaouais — il y a une question fondamentale que personne, dans aucun des quatre partis, n’a encore posée avec la clarté qu’elle mérite.

Le Trésor français, dans une analyse publiée en avril dernier sur la situation macroéconomique du Canada, l’a dit sans détour : le renforcement de la productivité et de la compétitivité constitue la principale faiblesse structurelle du Canada. Le PIB réel du Québec est prévu à 1,1 % pour 2026 — dans le budget Girard lui-même. C’est une croissance modeste, insuffisante pour générer les revenus fiscaux nécessaires à financer les promesses de tous les partis sans creuser davantage le déficit.

Cette faiblesse de productivité n’est pas nouvelle. Elle est documentée depuis des années. Mais elle reste l’angle mort de toutes les campagnes électorales — parce qu’elle ne se prête pas aux annonces spectaculaires, parce qu’elle exige des réformes structurelles dont les bénéfices sont visibles à dix ans plutôt qu’à cent jours, et parce qu’elle oblige à parler de compétitivité, de formation professionnelle, d’investissement en capital, de déréglementation sélective — des sujets qui mobilisent peu les salles et remplissent difficilement les manchettes.

Or c’est précisément sur cette faiblesse structurelle que le Québec est le plus vulnérable face à la pression tarifaire américaine. Un Québec plus productif, avec des industries plus compétitives et moins dépendantes d’un accès préférentiel au marché américain, serait moins exposé aux variations de politique commerciale de Washington. Un Québec qui n’a pas réglé ce problème en 2026 sera aussi vulnérable aux prochaines salves tarifaires — qu’elles viennent de Trump ou de son successeur.

Trois jours avant le verdict, cinquante jours avant le vote

Ce dimanche 16 août, la campagne électorale québécoise est déjà commencée dans les faits — même si elle ne sera officiellement déclenchée que le 29 août, dans un peu moins de deux semaines. Les partis positionnent leurs candidats, rodent leurs messages, testent leurs thèmes sur le terrain.

Dans trois jours, le résultat des négociations commerciales à Washington va soit confirmer soit redistribuer les cartes de cette campagne. Dans cinquante jours, le 5 octobre, les Québécois voteront.

Entre ces deux dates, tout le défi de la démocratie est de s’assurer que ce qui se discute dans les assemblées électorales corresponde vraiment à ce que vivent les Québécois — non pas seulement leurs préférences pour le vin naturel ou leurs opinions sur Churchill Falls, mais leurs inquiétudes profondes sur l’emploi, le logement, le coût de la vie et l’avenir d’une économie qui s’adapte à un monde que personne n’avait tout à fait prévu.

Ce n’est pas toujours la campagne qui porte ces questions. C’est parfois les citoyens eux-mêmes qui obligent leurs candidats à les poser. Dans cinquante jours, ils en auront l’occasion.

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