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Churchill Falls et le 19 août : le Québec face à deux verdicts historiques

Ce 17 août 2026 ressemble à un carrefour, peut-être le plus chargé que le Québec ait vécu depuis longtemps en termes de conséquences simultanées sur son avenir économique et énergétique.

Tôt le matin, à St. John’s, Mark Carney, Christine Fréchette et Tony Wakeham ont tenu la conférence de presse conjointe attendue depuis des jours sur la sécurité énergétique et le développement économique. Trois premiers ministres. Québec, Ottawa, Terre-Neuve-et-Labrador. Ce que soixante ans d’attente n’avaient jamais permis d’obtenir vient d’être annoncé : une nouvelle entente sur Churchill Falls.

Demain, le 19 août, les nouvelles surtaxes américaines de cinquante pour cent doivent entrer en vigueur, à moins que les négociations menées par Dominic LeBlanc à Washington ne débouchent, dans les prochaines heures, sur un arrangement susceptible d’éviter ce scénario.

Deux dossiers. Un seul jour d’intervalle. Et toute la complexité du Québec de 2026 dans l’espace qui les sépare.

Churchill Falls : ce que soixante ans d’attente signifient

Commençons par Churchill Falls, parce que cette annonce mérite d’être abordée avec la gravité historique qu’elle commande.

Le contrat original de Churchill Falls, signé en 1969, est l’une des blessures les plus profondes de l’histoire économique des relations interprovinciales canadiennes. Terre-Neuve, à l’époque province pauvre et dépourvue des infrastructures nécessaires pour développer seule ce gisement hydroélectrique du Labrador, avait accepté de vendre son électricité à Hydro-Québec à un prix fixe pour soixante-cinq ans, un prix qui, dès les chocs pétroliers des années 1970, est devenu ridiculement bas par rapport à la valeur marchande de cette énergie.

Le résultat est documenté et ne fait pas débat : depuis des décennies, Hydro-Québec a acheté l’électricité de Churchill Falls à un prix variant entre 0,2 et 0,3 cent le kilowattheure, puis l’a revendue au prix du marché, qui peut atteindre dix à vingt fois ce montant lors des pics de demande. Terre-Neuve, qui possède la ressource, en a reçu une fraction infime.

Terre-Neuve a tenté à plusieurs reprises de faire invalider ou rouvrir ce contrat devant les tribunaux, d’abord en tentant de nationaliser les droits sur le fleuve Churchill au tournant des années 1980, puis en cherchant à faire reconnaître un devoir de renégociation de la part d’Hydro-Québec. Ces tentatives ont toutes échoué : la Cour suprême a jugé la loi de nationalisation invalide en 1984, puis, plus fondamentalement, a tranché en 2018, dans l’arrêt Churchill Falls (Labrador) Corp. c. Hydro-Québec, que la bonne foi contractuelle n’obligeait pas Hydro-Québec à renégocier les termes du contrat malgré l’évolution imprévisible du marché de l’électricité. Depuis soixante ans, ce dossier empoisonne les relations entre les deux provinces avec une rancœur qui a contaminé d’autres négociations interprovinciales.

Ce que Carney, Fréchette et Wakeham ont annoncé ce matin est donc, potentiellement, la résolution de l’une des plaies les plus profondes du fédéralisme canadien. Ce n’est pas rien. Ce n’est même pas grand-chose : c’est immense.

Ce que contient réellement l’entente

L’entente dévoilée ce matin va au-delà de ce qu’anticipaient la plupart des observateurs. Il s’agit d’un projet énergétique évalué à près de 70 milliards de dollars, présenté par Ottawa comme le plus important investissement en énergie propre de l’histoire nord-américaine.

Trois éléments structurent l’annonce. D’abord, un engagement fédéral de 10 milliards de dollars pour moderniser et agrandir la centrale existante de Churchill Falls, développer le projet hydroélectrique de Gull Island, construire de nouvelles lignes de transport et lancer un projet éolien terrestre de 2000 mégawatts au Labrador. Ensuite, un accès élargi pour Hydro-Québec : la société d’État passe d’un potentiel de 7200 MW prévu dans l’entente-cadre de 2024 à plus de 10 700 MW, une hausse de 40 %, de quoi alimenter jusqu’à trois millions de foyers québécois, à un coût qu’Hydro-Québec dit comparable aux alternatives disponibles. Enfin, un gain financier substantiel pour Terre-Neuve-et-Labrador, dont le bénéfice total est désormais évalué à 49 milliards de dollars en valeur actualisée sur cinquante ans, en hausse par rapport aux 36 milliards promis dans l’entente-cadre de 2024, avec, fait nouveau, un accès à des marchés d’exportation américains via le réseau québécois.

Un point mérite cependant d’être souligné avec la même rigueur que l’ampleur de l’annonce : il s’agit à ce stade d’une entente de principe, non contraignante. Les ententes définitives et exécutoires restent à négocier, et les deux gouvernements espèrent les conclure d’ici la fin de l’année. Christine Fréchette elle-même a indiqué qu’une entente finale nécessiterait la réélection de la Coalition avenir Québec, ce qui replace directement ce dossier au cœur de la campagne électorale à venir.

Pour le Québec : l’électricité d’abord, la réconciliation ensuite

Du côté québécois, cette entente répond à un besoin urgent que nous avons documenté dans ces colonnes depuis des semaines : Hydro-Québec a besoin de gigawattheures supplémentaires pour alimenter une économie en électrification rapide, sans attendre que les nouveaux projets de production, éolien, solaire, petits réacteurs modulaires, montent en puissance.

Churchill Falls représente une solution élégante à ce problème. L’infrastructure existe déjà en bonne partie. La ressource est au Labrador, à proximité du réseau québécois. Et si les nouvelles conditions de partage s’avèrent équitables pour Terre-Neuve dans les ententes finales à venir, cette énergie pourrait alimenter non seulement les ménages québécois, mais aussi les centres de données, les usines de batteries et les projets industriels que le Québec cherche à attirer avec son offre d’électricité propre.

Il y a cependant un avertissement important que les partis d’opposition québécois ont formulé ces derniers jours, même si certains l’ont fait avec un excès de partisanerie qui en a dilué la substance. Une entente de principe dévoilée à quelques semaines du déclenchement d’une campagne électorale, par une première ministre qui a besoin d’un succès visible et qui admet elle-même que la finalisation dépend de sa réélection, est structurellement vulnérable à la critique selon laquelle l’ampleur de l’annonce sert d’abord un calendrier politique.

Cet avertissement ne disqualifie pas l’entente : les chiffres dévoilés sont substantiels et vérifiables. Il impose une exigence de transparence sur ce qui reste à négocier avant la signature finale, et sur ce que le Québec s’engage à payer de plus à Terre-Neuve pour les prochaines décennies.

Le 19 août : demain matin, le vrai test commercial

Pendant que se refermait l’annonce de Churchill Falls, Dominic LeBlanc poursuivait à Washington ses discussions avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, afin d’éviter l’imposition de nouvelles surtaxes de 50 % sur un vaste éventail de produits canadiens, dont le bois, le ciment, les meubles, les vins, bières et spiritueux, à compter de mercredi.

Contrairement à ce qu’espéraient certains, la situation demeure incertaine à la veille de l’échéance. Selon Reuters, les négociateurs restent encore loin d’une entente ce lundi, et plusieurs entreprises canadiennes, déjà fragilisées, redoutent des pertes d’emplois si les surtaxes entrent bel et bien en vigueur mercredi. Il serait donc prématuré d’affirmer que les marchés ont déjà tranché en faveur d’un scénario d’accord plutôt que d’escalade : les prochaines heures seront déterminantes.

Ce qui reste certain, en revanche, c’est le risque de séquence politique déjà identifié la semaine dernière : si un accord partiel est conclu d’ici mercredi, il sera présenté par Ottawa comme un succès diplomatique, et Fréchette pourrait s’en servir comme toile de fond favorable pour déclencher la campagne électorale québécoise. Les concessions réelles, sur les alcools, l’approvisionnement gouvernemental, les politiques numériques, voire la gestion de l’offre, pourraient, elles, n’émerger que progressivement, une fois la campagne déjà lancée. Ce scénario mérite d’être surveillé de près.

13 254 dossiers d’insolvabilité en juin : le chiffre que personne ne doit oublier

Au milieu de ce lundi chargé d’annonces spectaculaires, entre Churchill Falls et le 19 août, une statistique publiée la semaine dernière par Les Affaires mérite qu’on ne la perde pas de vue.

En juin 2026, 13 254 procédures d’insolvabilité ont été ouvertes au Canada, une hausse de 5,7 % par rapport à mai et de 11,5 % par rapport à l’an dernier. Selon l’économiste en chef de Servus Credit Union, Charles St-Arnaud, les procédures d’insolvabilité se sont stabilisées à des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis la crise financière mondiale de 2009. C’est presque autant de ménages en situation de détresse financière grave que la population entière de Joliette. En un seul mois.

Ces 13 254 dossiers n’ont pas de conférence de presse. Ils n’ont pas de projet à 70 milliards. Ils n’ont pas de poignée de main entre trois premiers ministres. Ils ont des familles qui ne dorment plus, des entrepreneurs qui ferment leurs portes, des travailleurs qui rendent leurs clés.

Churchill Falls est une avancée réelle pour l’énergie québécoise et terre-neuvienne à long terme, même si sa finalisation reste à venir. Un éventuel accord commercial avec Washington serait un soulagement nécessaire pour les exportateurs à court terme. Ces deux choses sont importantes et méritent l’attention qu’elles reçoivent.

Mais les 13 254 Canadiens qui ont ouvert un dossier d’insolvabilité en juin ne seront pas sauvés par une entente énergétique trilatérale ni par la suspension éventuelle de surtaxes commerciales. Leur crise est structurelle, profonde, et ne figure dans aucun des cadres d’accord en négociation.

Le Québec à la croisée des chemins

Ce lundi restera l’un des plus chargés de l’histoire récente de la fédération canadienne : une entente de principe potentiellement historique sur Churchill Falls, et une échéance commerciale toujours incertaine à quarante-huit heures de son entrée en vigueur. Ces deux dossiers vont continuer de façonner la toile de fond dans laquelle la campagne électorale québécoise s’apprête à s’ouvrir.

Ce que les Québécois sont en droit d’exiger, dans les jours qui viennent, c’est la transparence sur ce qui est vraiment gagné et vraiment concédé dans chacune de ces négociations, y compris sur ce qui reste à finaliser dans le dossier Churchill Falls, et sur les concessions réelles que pourrait comporter un éventuel accord avec Washington. Pas les formules habillées pour la photo. Les faits. Les chiffres. Et l’honnêteté sur ce qui reste à faire après les poignées de main.

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