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Washington, funérailles et diplomatie de couloir : le Canada négocie entre deux chaises

Dominic LeBlanc est à Washington. Il est là pour les funérailles du sénateur républicain Lindsey Graham, décédé la semaine dernière après une courte maladie. Et il est là, en marge du deuil, pour parler commerce — des conversations informelles avec des décideurs américains dans les couloirs du Capitole, dans les salons des ambassades, partout où des oreilles républicaines sont disponibles pour entendre la voix du Canada.

C’est une stratégie. Elle a une certaine logique. Et elle illustre avec une précision presque chirurgicale l’état d’une relation commerciale qui force le Canada à se glisser dans les interstices du calendrier américain pour obtenir ce que des partenaires normaux obtiendraient à la table de négociation.

Vingt et un jours séparent ce matin du 20 août et de l’entrée en vigueur des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent sur près de cinq cents produits canadiens. Et les négociations commerciales formelles entre Ottawa et Washington n’ont toujours pas officiellement commencé.

Greer a dit ce qu’il faut entendre — et ce qu’on préférerait ne pas entendre

La déclaration la plus significative de la semaine n’est pas venue d’Ottawa. Elle est venue de Jamieson Greer, représentant américain au commerce, lors d’une allocution le 22 juillet. Il a dit vouloir conclure des accords avec le Canada et le Mexique d’ici la fin de l’année. C’est, en apparence, une bonne nouvelle.

Mais la phrase qui suit mérite une attention particulière. Il a ajouté que certaines questions importantes — les règles d’origine, les conditions de travail — nécessitent davantage de temps, des discussions plus approfondies, y compris avec le Congrès, l’année prochaine.

Décortiquons cette formulation avec soin. Greer veut un accord d’ici la fin de 2026 — mais les questions les plus difficiles seront réglées en 2027. Autrement dit, ce qu’il appelle un accord d’ici la fin de l’année pourrait ressembler à un accord de principe sur les éléments consensuels, avec les dossiers litigieux reportés à des négociations ultérieures. C’est la définition même de l’accord partiel — celui qui permet à tout le monde d’annoncer une victoire sans que rien ne soit véritablement réglé.

Pour le Canada, et pour le Québec en particulier, cette dynamique est préoccupante. Les dossiers que Greer envisage de reporter à 2027 — les règles d’origine dans l’automobile et l’aluminium, les conditions de travail dans les chaînes d’approvisionnement — sont précisément ceux qui touchent le plus directement les travailleurs québécois. Un accord de principe avant les élections québécoises d’octobre serait politiquement utile à Carney. Il ne protégerait pas nécessairement les alumineries du Saguenay ou les usines de meubles de Lanaudière.

La diplomatie de couloir : une nécessité qui révèle une faiblesse

Revenons aux funérailles de Lindsey Graham. Le gouvernement Carney a clairement choisi de faire des apparitions dans des événements à Washington — sommets, funérailles, dîners privés — comme stratégie complémentaire aux négociations formelles. C’est astucieux. Les relations personnelles comptent dans la politique américaine, et la présence de LeBlanc aux funérailles d’un sénateur républicain influent envoie un signal de continuité et de respect que les diplomates professionnels apprécient.

Mais cette stratégie de présence informelle a aussi une limite structurelle que personne à Ottawa ne nomme clairement : elle fonctionne mieux comme complément à des négociations formelles solides que comme substitut à leur absence. Or, à ce jour, les négociations formelles entre le Canada et les États-Unis sur l’ACEUM n’ont pas encore commencé — pendant que le Mexique, lui, est déjà en discussions officielles avec Washington depuis des semaines.

L’équipe commerciale de Trump a qualifié les négociateurs mexicains de pragmatiques, et s’est plainte de l’attitude difficile des Canadiens. Ce jugement est partial et serve des intérêts tactiques américains. Mais il dit quelque chose sur la perception que Washington a du Canada en ce moment — et les perceptions, en diplomatie commerciale, ont des effets réels sur les résultats des négociations.

Le pont Gordie-Howe : une concession qui n’a pas été nommée

Un détail révélateur a émergé cette semaine dans les déclarations de LeBlanc. Pour finalement obtenir l’ouverture du pont Gordie-Howe — que Washington avait temporairement bloquée dans un geste de pression supplémentaire — le Canada a accepté une entente parallèle sur le partage des recettes de péage avec le Michigan. Cette concession, présentée par LeBlanc comme insignifiante à long terme sur une période de cinquante ans, représente néanmoins un précédent : Ottawa a cédé quelque chose pour ouvrir un pont dont il avait entièrement assumé les coûts de construction.

Ce n’est pas un scandale en soi. C’est de la négociation pragmatique dans un rapport de force défavorable. Mais ce précédent illustre une mécanique que Washington va continuer à utiliser : créer des blocages, des obstacles et des menaces, puis obtenir des concessions canadiennes en échange de leur levée. C’est la logique de l’extorsion commerciale polie, et le Canada s’y est soumis sans le nommer publiquement.

Ce manque de franchise envers les Canadiens sur les concessions réellement faites est une forme de communication politique qui finira par coûter cher à Carney. Quand les détails émergent — et ils émergent toujours — le sentiment d’avoir été mal informé est plus dommageable que la concession elle-même.

Vingt et un jours : le compte à rebours dans sa dernière ligne droite

Il reste trois semaines avant le 20 août. Dans ce délai, plusieurs scénarios sont possibles.

Le premier, et le plus favorable pour le Canada, est qu’un accord de principe soit conclu sur les irritants secondaires — assez pour que Trump annonce une suspension des nouvelles surtaxes, assez pour que Carney se présente devant les Canadiens avec quelque chose à montrer avant la campagne électorale québécoise. Ce scénario est possible. Il exige des concessions que le gouvernement devra expliquer publiquement.

Le deuxième scénario est que les négociations progressent mais pas assez vite, et que le 20 août arrive avec une suspension partielle ou conditionnelle des surtaxes — un statu quo précaire qui maintient l’incertitude et continue de peser sur les décisions d’investissement des entreprises canadiennes.

Le troisième scénario, le moins probable mais pas impossible, est que les nouvelles surtaxes entrent en vigueur comme prévu, que les représailles canadiennes suivent, et que l’escalade commerciale entre les deux pays atteigne un niveau qui n’a pas été vu depuis la Grande Dépression.

Ottawa mise sur le premier scénario. Les marchés prient pour le deuxième. Et les travailleurs de l’aluminium, du meuble et des produits laitiers espèrent que personne ne vivra le troisième.

Ce que le Québec doit exiger d’Ottawa maintenant

Dans trois semaines, la campagne électorale québécoise sera officiellement déclenchée. Et elle se déroulera dans l’un de ces trois contextes commerciaux. Il y a donc quelque chose que le gouvernement Fréchette doit faire maintenant — pas après le déclenchement, quand la dynamique électorale prendra le dessus sur tout.

Le Québec doit obtenir d’Ottawa une garantie explicite sur deux points. D’abord, que toute concession sur la gestion de l’offre dans le secteur laitier sera soumise à une consultation préalable avec Québec — pas annoncée après le fait accompli. Ensuite, que les retombées de tout accord commercial sur les secteurs québécois les plus touchés — aluminium, meubles, bois d’œuvre — seront documentées et rendues publiques avant la signature d’un accord de principe.

Ces demandes ne sont pas du chantage interprovincial. Ce sont les demandes minimales d’une province qui paie le taux tarifaire réel le plus élevé de toutes les provinces canadiennes et qui mérite d’être traitée comme un acteur dans les négociations qui déterminent son avenir économique — pas comme un observateur qu’on informera une fois l’entente conclue.

Dominic LeBlanc est à Washington ce matin. Il négocie pour le Canada. Le Québec fait partie du Canada. Et les vingt et un jours qui restent sont peut-être les derniers où cette évidence peut encore être rappelée avec assez de force pour changer quelque chose.

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