La fin d’un avis d’ébullition de l’eau dans le nord de l’île ne devrait pas être une bonne nouvelle en soi. Elle devrait plutôt rappeler à quel point ce genre d’incident est devenu prévisible.
L’avis préventif d’ébullition de l’eau touchant le secteur du boulevard Henri-Bourassa et de l’avenue O’Brien, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, a été levé au cours du week-end. Quelques mois à peine après un avis similaire touchant Dollard-des-Ormeaux, Dorval, Pointe-Claire et ce même arrondissement de Saint-Laurent, et deux mois après que la Ville ait dû demander à plus d’un million de Montréalais de réduire leur consommation d’eau en raison d’une conduite fragilisée sous l’avenue Atwater, ce genre d’avis n’a plus rien d’exceptionnel. C’est devenu un rythme.
Un rapport interne, publié ce printemps, a déjà mis des chiffres sur ce rythme.
Un rapport interne de la Ville, intitulé Plan de gestion des actifs municipaux en eau, révèle que plus de 10 % des infrastructures d’eau de Montréal demeurent en mauvais ou en très mauvais état, alors que seule la moitié des sommes nécessaires au maintien du réseau est actuellement budgétée. Les besoins financiers pour réparer et faire fonctionner le réseau d’eau potable et d’eaux usées au cours des dix prochaines années sont estimés à 15,2 milliards de dollars, soit une moyenne de 1,52 milliard par année, alors que le budget actuel plafonne à 755,2 millions par année. Autrement dit : la Ville elle-même chiffre le trou de financement annuel à près de 765 millions de dollars, année après année, pendant une décennie. Ce n’est pas un manque à gagner ponctuel, c’est un déficit structurel documenté par l’administration elle-même.
Le taux de bris confirme que ce sous-financement a des conséquences concrètes, pas seulement comptables.
Le rapport indique que le taux de bris du réseau d’eau potable demeure à 13,5 bris par 100 km par année, alors que la performance souhaitée se situe sous les 10 bris par 100 km par année. Le remplacement des entrées de service en plomb accuse également du retard, avec 1 800 remplacements réalisés en 2024 contre une cible de 4 000 par année. Ces deux chiffres, pris ensemble, expliquent directement pourquoi un secteur comme Saint-Laurent, ou l’Ouest-de-l’Île avant lui, se retrouve avec un avis d’ébullition qui ferme des robinets pendant plusieurs jours : le réseau casse plus vite qu’on ne le répare, et les segments les plus à risque — les entrées de plomb — restent en place plus longtemps que prévu.
La bonne nouvelle, à mettre au crédit de l’administration, ne doit pas faire oublier le retard accumulé.
Il faut être honnête : la Ville souligne que sa Stratégie de l’eau 2025-2034 commence à porter ses fruits, avec 24 % de ses 62 cibles déjà atteintes et 34 % supplémentaires en progression. C’est un signe que l’administration ne reste pas les bras croisés. Mais un peu plus de la moitié des cibles en bonne voie, cinq ans avant l’échéance de la stratégie, ne change rien au constat brut : au rythme de financement actuel, la moitié de l’argent nécessaire chaque année manque à l’appel, et cet écart ne se résorbera pas par la seule bonne volonté administrative.
Le contexte politique ajoute une couche supplémentaire à surveiller : pendant la campagne électorale, la mairesse Soraya Martinez Ferrada s’était engagée à prioriser les investissements dans les infrastructures et à soutenir des projets de résilience climatique. C’est exactement le genre d’engagement que ce rapport interne permet maintenant de mesurer avec des chiffres précis. La question n’est plus de savoir si Montréal reconnaît son problème d’eau vétuste — elle vient de le documenter elle-même en détail — mais de savoir si le prochain budget municipal comblera ne serait-ce qu’une partie de l’écart de 765 millions par année, ou si la Ville continuera de demander à Québec de revoir le financement pendant que le réseau, lui, continue de casser à un rythme supérieur à la cible.
Ce que les prochains avis d’ébullition devraient rappeler aux élus.
Un avis d’ébullition qui se lève après quelques jours est une nouvelle rassurante pour les résidents concernés. Mais chaque nouvel avis, dans un secteur différent de l’île, est aussi un rappel public gratuit d’un problème que la Ville a déjà chiffré à l’interne. Le vrai test de crédibilité, ce n’est pas la rapidité avec laquelle Saint-Laurent retrouve une eau potable sans restriction — c’est la rapidité avec laquelle le budget municipal 2027 rapprochera les 755 millions actuels du 1,52 milliard jugé nécessaire par la Ville elle-même.



