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Macklem tient, le déficit gonfle et Québec solidaire promet des prêts : la campagne entre dans la réalité budgétaire

Mercredi matin, trois nouvelles sont tombées simultanément et ont dessiné ensemble le vrai terrain de cette campagne électorale. Non pas celui des discours devant les consulats américains et des terrains vagues de Northvolt, mais celui des taux d’intérêt, des déficits et du rêve brisé de la propriété.

La Banque du Canada a annoncé qu’elle maintient le taux cible du financement à un jour à 2,25 %. Septième décision consécutive de statu quo. Mais ce qui a changé dans le communiqué de ce matin, c’est le ton. Les risques à la hausse entourant l’inflation ont augmenté, et les nouveaux droits de douane rendent les perspectives de croissance plus incertaines. Le Conseil va évaluer la durabilité du rebond économique et les perspectives d’inflation, et se tient prêt à ajuster la politique monétaire selon les besoins.

Traduction en langage clair : la Banque du Canada n’annonce aucune baisse de taux à l’horizon. Le communiqué ne ferme cela dit pas la porte à un ajustement futur dans un sens ou dans l’autre. La Banque se garde une marge de manœuvre plutôt que d’annoncer une trajectoire précise.

Ce signal, sobre et technique, formulé dans le langage feutré des banques centrales, est peut-être la nouvelle la plus importante de la journée pour les ménages québécois. Pas pour ses effets immédiats, mais pour ce qu’il dit sur les prochains mois.

Ce que Macklem dit entre les lignes

Rappelons que les derniers jours ont été marqués par le bras de fer commercial entre le gouvernement Carney et l’administration Trump. Le communiqué de la Banque du Canada, lui, reste dans son registre habituel : il ne nomme aucun dirigeant politique et parle plutôt de « nouveaux droits de douane » et de « contre-tarifs » qui rendent les perspectives de croissance plus incertaines. Mais le fait même que la Banque insiste sur cette incertitude commerciale, plutôt que de la mentionner en passant, indique qu’elle la juge suffisamment sérieuse pour peser sur ses décisions à venir.

La Banque du Canada a peu de raisons d’intervenir, titrait Les Affaires ce matin avant même l’annonce. Et c’est précisément le problème pour les millions de Canadiens qui espéraient des baisses de taux pour alléger leurs hypothèques, refinancer leurs dettes ou se qualifier pour l’achat d’une propriété.

Un taux directeur à 2,25 % se traduit en taux préférentiel à environ 4,45 % dans les grandes banques. Pour un propriétaire dont l’hypothèque à taux variable doit être renouvelée cet automne, en pleine campagne électorale, c’est la réalité concrète que les partis doivent prendre en compte dans leurs promesses sur le logement.

Le 7,7 milliards : la bombe budgétaire que tous les partis devront désamorcer

Le Québec se dirige vers un déficit de 7,7 milliards de dollars en 2026-2027, selon le Rapport préélectoral sur l’état des finances publiques du Québec.

Arrêtons-nous sur ce chiffre. Le budget Girard de mars 2026 prévoyait un déficit de 8,6 milliards pour cet exercice. Le rapport préélectoral de la vérificatrice générale Christine Roy le révise à la baisse, à 7,7 milliards, soit une amélioration d’environ 900 millions par rapport aux prévisions de mars, portée notamment par des rentrées fiscales meilleures que prévu. Ce répit demeure toutefois fragile : dans le contexte de la guerre commerciale, des surtaxes américaines et d’une Banque du Canada qui ne prévoit aucune baisse de taux, rien ne garantit que cette trajectoire se maintienne.

Si la province veut maintenir ses services et renouer avec l’équilibre budgétaire d’ici trois ans, elle risque de se retrouver avec un manque à gagner de près de 5 milliards de dollars, a prévenu la vérificatrice générale du Québec, Christine Roy.

Cinq milliards de manque à gagner. Dans le contexte de la guerre commerciale, des surtaxes de cinquante pour cent, des contre-tarifs entrant en vigueur le 8 septembre et d’une Banque du Canada qui refuse de baisser ses taux, ce chiffre est la contrainte budgétaire réelle dans laquelle le prochain gouvernement québécois devra gouverner.

Elle a lancé un avertissement aux partis politiques : s’ils souhaitent annoncer de nouvelles mesures, ils « doivent expliquer comment ils vont les financer ».

Cet avertissement mérite d’être répété à chaque conférence de presse électorale, dans chaque émission de débat, dans chaque entrevue avec un chef de parti. Comment allez-vous financer vos promesses avec 7,7 milliards de déficit et un manque à gagner de 5 milliards sur l’horizon de retour à l’équilibre?

La promesse de Québec solidaire sur le logement : bonne intention, question de financement

Québec solidaire compte aider les premiers acheteurs en offrant des prêts pour la mise de fonds pouvant atteindre 15 % de la valeur d’une maison neuve, ou 5 % de la valeur d’une maison existante. Les prêts pourraient atteindre la somme de 50 000 $, remboursables sans intérêt lors de la revente de la propriété ou du renouvellement hypothécaire.

C’est la grande annonce de ce mercredi, dévoilée à Saint-Jérôme par la co-porte-parole Ruba Ghazal : une mesure d’aide aux premiers acheteurs qui vise environ 25 000 ménages par année, pour un coût annoncé d’environ 120 millions de dollars sur quatre ans.

La mesure est bien intentionnée et répond à une réalité documentée : avec un loyer moyen à 1 923 dollars et des prix de propriété qui ont bondi de plus de 60 % depuis 2019 dans plusieurs marchés québécois, les premiers acheteurs font face à une barrière à l’entrée qui est devenue, pour beaucoup, infranchissable sans aide publique.

Mais plusieurs questions s’imposent immédiatement.

D’abord, le financement, même à l’échelle plus modeste annoncée par le parti. Un programme évalué à 120 millions sur quatre ans reste une somme relativement contenue comparée au déficit de 7,7 milliards et au manque à gagner de 5 milliards sur la trajectoire budgétaire. Mais elle s’ajoute à une liste de promesses qui, mises bout à bout, doivent toutes trouver leur financement dans une marge de manœuvre déjà étroite. Québec solidaire soutient que le programme serait « à coût nul » pour l’État puisque les sommes prêtées sont appelées à être remboursées; encore faut-il que cette hypothèse résiste à un examen indépendant du cadre financier du parti.

Ensuite, l’effet sur les prix. Les économistes du logement soulignent souvent que les programmes d’aide à l’accès à la propriété qui augmentent la capacité d’achat des ménages, sans augmenter l’offre de logements de façon proportionnelle, risquent de faire monter les prix plutôt que de les rendre plus abordables. Un prêt de 50 000 dollars qui permet à plus d’acheteurs de se qualifier pour des propriétés dont l’offre est limitée ne rend pas nécessairement ces propriétés moins chères. Il peut au contraire pousser les prix vers le haut, annulant partiellement le bénéfice pour les acheteurs suivants. C’est un risque documenté dans la littérature économique sur le logement, pas une certitude qui s’applique automatiquement à toute mesure de ce type. La condition que Québec solidaire attache à son programme, n’acheter que sous le prix médian du marché, vise d’ailleurs directement à limiter cet effet inflationniste.

La vraie réponse à la crise du logement québécois passe par une augmentation de l’offre : plus de constructions, plus de densification, plus d’accélération des permis, plus de logements sociaux et communautaires. Les prêts aux premiers acheteurs sont une réponse à la demande, pas à l’offre. Et une réponse à la demande seule ne règle pas une crise dont les racines sont du côté de l’offre.

L’engouement pour l’achat local : la bonne nouvelle qu’on sous-estime

Dans le flux d’informations, l’engouement pour l’achat local revient avec la nouvelle vague de droits de douane de Trump. Cette observation mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle dit quelque chose d’important sur la résilience de l’économie québécoise face aux chocs commerciaux.

Les guerres commerciales ont des effets pervers. Elles réduisent les échanges, augmentent les coûts, perturbent les chaînes d’approvisionnement. Mais elles ont aussi, parfois, des effets structurants qu’on ne voit pas tout de suite : elles forcent les entreprises et les consommateurs à trouver des alternatives locales qui, dans un contexte normal, n’auraient jamais eu la chance de s’imposer.

L’achat local, dans ce contexte, n’est pas seulement un réflexe de solidarité nationale ou une posture identitaire. C’est une réponse économique rationnelle à l’incertitude tarifaire, une façon de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement en réduisant leur exposition aux chocs de la politique commerciale américaine.

L’emblématique restaurant montréalais de viandes fumées adopte un soda à la cerise noire fabriqué au Québec. Ce détail, anecdotique en apparence, illustre exactement ce phénomène. Des décisions d’approvisionnement qui semblaient impossibles ou inimaginables il y a deux ans deviennent naturelles et souhaitables dans le nouveau contexte commercial.

Ces décisions s’accumulent. Elles créent progressivement un tissu économique plus résilient, plus local, moins exposé aux aléas de la politique américaine. Ce n’est pas de la décroissance. C’est de l’adaptation intelligente, celle que Chapman’s avait amorcée la semaine dernière, et que des milliers d’entreprises québécoises font discrètement depuis que les tarifs ont commencé à mordre.

Le déficit et les promesses : l’équation impossible que les partis doivent résoudre

Une forte majorité de Québécois (81 %) estime que « les partis politiques devraient prioriser l’équilibre budgétaire même si cela implique des choix difficiles », d’après un sondage mené pour la Chaire en fiscalité et en finances publiques.

Ce chiffre de 81 % doit être mis en regard du déficit de 7,7 milliards et des promesses qui s’accumulent depuis le déclenchement de la campagne.

Québec solidaire promet des prêts aux premiers acheteurs et une série de mesures sociales dont le coût global additionné dépasse largement les marges disponibles. Le PQ promet une réduction de l’impôt des sociétés de 2,4 milliards financée par l’abolition du Fonds de développement économique, mais la capacité de cette abolition à financer intégralement la baisse d’impôt n’a pas encore été soumise à une vérification indépendante. La CAQ, de son côté, a mis en avant le doublement des transferts aux régions ressources, des investissements en défense et en énergie, en plus d’un crédit d’impôt déjà en vigueur pour les droits de mutation des premiers acheteurs. Le PLQ promet des baisses fiscales dont le financement reste à préciser.

Et toutes ces promesses arrivent dans un contexte où le Québec se dirige vers un déficit de 7,7 milliards de dollars, un chiffre qui n’a pas encore été pleinement intégré dans les calculs électoraux des partis.

L’équation est simple en apparence mais impossible à résoudre sans arbitrages douloureux. Si le déficit est de 7,7 milliards et que le manque à gagner vers l’équilibre est de 5 milliards supplémentaires, le prochain gouvernement, quel qu’il soit, devra soit réduire des dépenses, soit hausser des revenus, soit les deux. Il n’y a pas d’autre arithmétique possible.

Cet avertissement de Christine Roy s’adresse à tous les partis sans exception. Et la seule réponse honnête à ses questions n’est pas une liste de nouvelles promesses. C’est un cadre financier complet, transparent et soumis à une vérification indépendante.

La campagne qui reste à faire

Dans trente-deux jours, les Québécois voteront, le 5 octobre. Le débat des chefs de Radio-Canada aura lieu le 23 septembre. Ce sera le dernier avant le scrutin, précédé de débats télévisés à TVA le 15 septembre et à Noovo le 16 septembre. Entre aujourd’hui et ces rendez-vous, chaque parti va tenter de définir le terrain sur lequel il veut être évalué.

La Banque du Canada leur a rappelé ce matin que les taux resteront élevés. La vérificatrice générale leur rappelle que le déficit est de 7,7 milliards. L’Institut du Québec leur rappelle, dans les mots d’Emna Braham cités par Le Devoir, qu’on ne parle pas d’un choc temporaire, comme pendant la pandémie, où il fallait simplement aider les entreprises à tenir le coup en attendant un retour à la normale.

Ce ne sont pas des contraintes politiques. Ce sont des réalités économiques. Et les partis qui les prendront au sérieux, en proposant des mesures réalistes, financées, cohérentes avec les marges disponibles, sont ceux qui méritent la confiance des Québécois.

Ceux qui continueront de promettre sans expliquer le financement font un choix différent. Et les Québécois, eux, à 81 %, semblent déjà avoir décidé ce qu’ils en pensent.

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