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Christine Fréchette lie l’aboutissement de Churchill Falls à une réélection de la CAQ

La première ministre sortante a conclu, dix jours avant le déclenchement de la campagne, une entente-cadre avec Terre-Neuve-et-Labrador dont la ratification finale, dit-elle, dépendra du verdict des urnes le 5 octobre. Plusieurs adversaires dénoncent cette position comme une politisation du dossier à la veille du scrutin

La salle était réservée, l’heure confirmée, et le premier ministre fédéral Mark Carney avait fait le déplacement. Le décor solennel choisi pour sceller l’entente-cadre entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador sur l’avenir du complexe hydroélectrique de Churchill Falls ne devait rien au hasard: il s’agissait, pour Christine Fréchette, de clore, dix jours avant le coup d’envoi de la campagne électorale québécoise, un dossier vieux de plusieurs décennies, celui d’un contrat historique longtemps jugé désavantageux pour la province voisine. L’entente ouvre au Québec l’accès à un potentiel d’environ 10 000 mégawatts en provenance du Labrador, contre les 7200 mégawatts qu’Hydro-Québec devait acheter selon l’entente antérieure signée en 2024. Il s’agit d’une avancée substantielle dans un chantier énergétique global désormais évalué à près de 70 milliards de dollars.

Mais c’est un détail du calendrier, plus que la teneur technique de l’accord, qui a transformé cette annonce en controverse politique. Le protocole d’entente signé à St. John’s n’est pas définitif: les deux provinces se sont donné jusqu’au 31 mars 2027 pour finaliser et ratifier les modalités. Or, en point de presse, Christine Fréchette a laissé entendre, sans détour, que la réélection de la Coalition avenir Québec le 5 octobre serait nécessaire pour que cette entente se concrétise pleinement. Cette déclaration a immédiatement soudé contre elle plusieurs partis d’opposition à l’Assemblée nationale.

Une négociation menée dans l’ombre de la campagne

L’irritation de l’opposition ne date pas de la signature elle-même. Dès la mi-août, alors que des sources évoquaient une conclusion imminente des pourparlers, les partis avaient demandé à la première ministre de faire preuve de transparence avant même le déclenchement officiel du scrutin. Le porte-parole péquiste en matière d’énergie, Pascal Paradis, avait alors averti que la pire chose qui puisse arriver serait que Christine Fréchette sacrifie les intérêts supérieurs du Québec pour se présenter en campagne avec une entente en poche, rappelant qu’un contrat demeure de toute façon en vigueur jusqu’en 2041. Selon lui, rien ne justifiait cette précipitation. Le gouvernement conteste toutefois cet argument: Hydro-Québec a fait valoir que chaque mois de retard réduisait le temps disponible pour développer les projets, un désaccord qui reflète moins un fait établi qu’un point de friction persistant entre les deux camps.

Le chef libéral Charles Milliard avait tenu un discours similaire, exigeant que la première ministre démontre que rien n’avait été sacrifié dans la négociation simplement pour arriver à un accord avant la campagne. Christine Fréchette, de son côté, avait refusé de dévoiler quoi que ce soit avant la signature, répétant qu’elle attendrait que « quelque chose soit signé » avant d’en révéler les détails, tout en se disant déjà « très confiante » qu’un accord interviendrait à brève échéance. Cette gestion du calendrier, où l’annonce officielle est arrivée à peine dix jours avant le coup d’envoi de la campagne, a nourri chez les oppositions la crainte d’un exercice de communication électoraliste plutôt que d’une négociation menée au seul bénéfice des intérêts québécois.

Une condition qui embarrasse jusqu’aux partis favorables à l’entente

Ce qui distingue cet épisode d’une simple joute partisane, c’est qu’aucun parti d’opposition n’a rejeté d’emblée le principe de l’entente. Plusieurs, dont le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime, ont indiqué être disposés à collaborer avec le parti au pouvoir pour s’assurer que l’entente soit avantageuse pour l’ensemble des Québécois, tout en se réservant le droit d’en revoir les modalités une fois élus. C’est la condition posée par Christine Fréchette, celle qui lie la concrétisation du protocole à la réélection de son propre gouvernement, qui suscite l’essentiel de la grogne. Éric Duhaime a accusé la première ministre d’instrumentaliser les ressources de l’État à des fins électoralistes, une critique reprise en substance par Charles Milliard, qui a dénoncé un « coup d’éclat électoraliste » et réclamé que tous les détails de l’entente soient rendus publics.

Charles Milliard a précisé, après une première analyse, que l’entente pourrait avoir des impacts à court terme sur les finances publiques et sur les tarifs des Québécois, évoquant trop d’inconnues pour juger à ce stade s’il s’agit d’un bon accord pour le Québec. La co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, a pour sa part réclamé de connaître l’impact de l’entente sur les coûts d’approvisionnement d’Hydro-Québec et sur les tarifs des Québécois, tout en soulevant la question de la consultation et de la participation réelle des Premières Nations dont le territoire sera touché par les nouveaux ouvrages. Il s’agit d’un enjeu que les ententes définitives, encore à négocier, devront intégrer plus clairement, notamment auprès de la Nation innue du Labrador.

L’énergie, nouvel enjeu central d’une campagne sous tension commerciale

Cet épisode s’inscrit dans une campagne où les questions énergétiques et commerciales occupent une place inhabituelle, dans le contexte d’une guerre tarifaire toujours active avec les États-Unis. Le fait que le premier ministre fédéral Mark Carney ait personnellement assisté à la signature souligne le rôle de facilitateur que le gouvernement central a joué dans ce dossier interprovincial, une implication qui ajoute une dimension pancanadienne à un accord dont les retombées politiques se joueront d’abord sur la scène québécoise.

Reste que la stratégie de Christine Fréchette comporte un risque qu’elle semble avoir accepté d’emblée: transformer un accord énergétique majeur, obtenu après des décennies de relations tendues entre les deux provinces, en argument de campagne conditionnel, expose la première ministre à l’accusation d’instrumentaliser un dossier d’intérêt national à des fins électorales. Les prochaines semaines diront si cette approche renforce sa crédibilité de négociatrice ou si elle alimente, au contraire, le scepticisme qu’elle cherchait précisément à désamorcer en concluant l’entente avant même que les électeurs ne soient formellement appelés aux urnes.


Note méthodologique : cette version corrige plusieurs imprécisions relevées lors de la vérification des faits, notamment la formulation « 10 000 mégawatts supplémentaires » (les 10 000 MW remplacent les 7200 MW de 2024, ils ne s’y ajoutent pas), le délai entre la signature et le déclenchement de la campagne (dix jours, et non « quelques jours »), l’attribution collective de certaines critiques à « l’ensemble des partis d’opposition », et la description d’une « absence » de consultation des Premières Nations, un enjeu documenté mais non tranché. Un détail concernant un échange rapporté entre Éric Duhaime et la PDG d’Hydro-Québec, Claudine Bouchard, n’a pas pu être confirmé de façon indépendante et a été retiré.

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