Ce vendredi 25 septembre, à dix jours du scrutin du lundi 5 octobre, la campagne électorale québécoise entre dans sa dernière ligne droite. Les états-majors finalisent leurs stratégies de mobilisation. Les candidats font leurs dernières tournées dans les circonscriptions serrées. Les électeurs qui n’ont pas encore arrêté leur choix, les fameux maringouins évoqués il y a deux semaines, pèsent dans le silence de leur quotidien ce qu’ils feront le lundi 5 octobre.
Ce vendredi illustre aussi la complexité contradictoire des enjeux de cette campagne. D’un côté, Mark Carney relance l’idée d’une coordination internationale sur la stabilité technologique. De l’autre, Éric Duhaime propose d’expulser 70 000 demandeurs d’asile et s’attire les foudres de ses adversaires. Entre les deux, une campagne qui n’a jamais complètement réussi à réconcilier les grandes questions économiques structurelles et les préoccupations quotidiennes des Québécois.
Carney et le « conseil de stabilité technologique »
Contrairement à ce que l’actualité de la semaine pourrait laisser croire, l’idée n’est pas née à l’ONU. C’est le 14 septembre, en marge du Sommet canadien de l’investissement à Toronto, que Mark Carney a évoqué, en entrevue avec Bloomberg, la création d’un organisme mondial de coordination calqué sur le Conseil de stabilité financière, qu’il a lui-même présidé de 2011 à 2018. Il a précisé en avoir discuté avec ses homologues du G7, sans qu’aucun mandat, calendrier ou liste de membres n’ait encore été rendu public. Il s’agit donc d’une orientation politique, pas encore d’un projet formel.
Le principe est simple. Dans un monde où l’intelligence artificielle, les cyberattaques et les chaînes d’approvisionnement technologiques sont devenues des enjeux de sécurité nationale, un forum multilatéral pourrait établir des normes minimales communes sans passer par un traité contraignant, un peu comme le fait le Conseil de stabilité financière pour la finance mondiale, par persuasion morale plutôt que par sanction.
Pour le Québec, cette initiative fédérale a une pertinence directe. Selon France-Élaine Duranceau, dont la chronique est parue ce matin dans Les Affaires, l’État ne doit pas choisir les gagnants. Mais un conseil de stabilité technologique ne relève pas du choix de gagnants. Il s’agit plutôt de créer des règles du jeu, ce qui manque justement aux marchés technologiques mondiaux dominés par une poignée de géants américains et chinois.
L’écosystème d’intelligence artificielle montréalais, avec Mila en tête de file, est reconnu mondialement. Des normes internationales sur l’IA qui protègent la propriété intellectuelle, la vie privée et la souveraineté des données seraient donc favorables à la pérennité de son avantage compétitif, même si tout cela demeure pour l’instant au stade de l’intention politique plutôt que du projet concret.
Duhaime et les 70 000 demandeurs d’asile : la bombe de fin de campagne
Éric Duhaime s’est attiré les foudres de ses rivaux après avoir révélé, mercredi soir lors du dernier débat des chefs à Radio-Canada, son intention d’expulser 70 000 demandeurs d’asile du Québec. Cette déclaration, la plus controversée de toute cette course électorale, mérite un examen précis qui dépasse la réaction émotionnelle immédiate qu’elle suscite.
Commençons par les faits. Le Québec accueille un nombre important de demandeurs d’asile dont les dossiers sont en attente de traitement devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, une institution fédérale et non provinciale. Le coût de l’hébergement et des services offerts à ces demandeurs pèse sur les finances du Québec d’une façon que le gouvernement a documentée et qui est bien réelle.
La déclaration de Duhaime pose toutefois au moins trois problèmes fondamentaux que ses rivaux n’ont pas tous articulés avec toute la précision nécessaire.
Premièrement, la question de la compétence. La politique d’asile relève du gouvernement fédéral, pas du gouvernement provincial. Un premier ministre du Québec ne peut pas ordonner l’expulsion de 70 000 personnes. Il peut demander à Ottawa d’accélérer les processus, restreindre certains services provinciaux offerts aux demandeurs d’asile, comme le logement social ou les garderies subventionnées, ce que Duhaime propose explicitement, ou encore faire pression diplomatiquement. Mais l’expulsion elle-même reste une décision fédérale, encadrée par des procédures légales et des engagements internationaux.
Deuxièmement, le cadre légal. Le Canada est signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Les personnes qui fuient des persécutions ont le droit de demander l’asile et de voir leur dossier traité équitablement. Un renvoi collectif et non individualisé de 70 000 personnes soulèverait des questions sérieuses de conformité avec ces engagements. La distinction entre la recevabilité d’une demande, la décision sur la protection et l’exécution d’une mesure de renvoi est complexe, et il serait imprudent d’affirmer d’emblée qu’une telle mesure entraînerait automatiquement des poursuites devant des tribunaux internationaux. Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que la faisabilité légale d’un tel chiffre, dans les délais d’un mandat, demeure hautement incertaine.
Troisièmement, la réalité humaine. Derrière les 70 000 personnes visées peuvent se trouver des familles, des gens qui travaillent, qui paient des impôts et qui ont commencé à construire une vie ici pendant que leurs dossiers suivaient leur cours. La politique de l’expulsion massive ne peut pas s’abstraire de ces réalités sans perdre toute cohérence morale.
Duhaime a le droit de soulever la question des coûts liés à l’accueil des demandeurs d’asile, un enjeu légitime et documenté. Mais habiller cet enjeu légitime dans la rhétorique de l’expulsion massive revient à choisir le spectacle politique plutôt que la solution réelle.
QS et le transport interurbain : l’ambition qui questionne
Québec solidaire a annoncé aujourd’hui vouloir nationaliser le transport interurbain par autocar. Le parti rachèterait, au terme de négociations, les entreprises de transport actuellement en activité pour les intégrer à un réseau public sous une bannière commune, et ajouterait 40 millions de dollars par année pour rendre le service abordable et l’étendre partout au Québec.
Le diagnostic tient la route. Le réseau d’autobus interurbains privé a reculé de façon marquée au cours des dernières décennies, laissant des communautés entières mal desservies ou pas desservies du tout. Tadoussac vient tout juste de perdre sa liaison avec Chicoutimi, et à Rimouski, l’absence de concurrence a fait exploser les prix négociés avec le seul soumissionnaire privé. Il s’agit là d’une défaillance de marché réelle.
La solution proposée, racheter les entreprises privées existantes pour créer un réseau public, soulève néanmoins des questions de financement que QS n’a pas encore entièrement résolues. Combien coûteront ces rachats ? Comment les financer dans un contexte de déficit budgétaire de plusieurs milliards ? Quel est le modèle opérationnel d’un réseau interurbain public rentable, ou acceptablement déficitaire, qui couvre des régions peu densément peuplées ? Ces questions ne disqualifient pas la proposition, mais elles demandent des réponses plus précises que ce que la campagne a produit jusqu’ici.
Ce que les milieux de travail attendent après le 5 octobre
Ce qui attend les milieux de travail dépend de qui gouvernera. Chaque scénario, qu’il s’agisse d’un gouvernement CAQ, d’un gouvernement PQ, d’un gouvernement PQ minoritaire appuyé par QS ou d’un gouvernement CAQ minoritaire appuyé par le PLQ, implique des politiques différentes sur la fiscalité des entreprises, la réglementation du travail, les investissements publics et la gestion de la guerre commerciale.
Géraldine Martin, dans sa chronique parue ce matin dans Les Affaires, imagine une économie dont la robustesse repose sur un pacte collectif. Cette formulation dit quelque chose d’important sur ce que cette campagne aurait dû produire, mais n’a pas encore entièrement réussi à faire : une vision partagée de ce que signifie une économie robuste au Québec. Non pas une économie parfaite, mais une économie dont les gains et les pertes sont distribués de façon que chacun reconnaisse son intérêt à y participer.
Ce pacte collectif, entre les entreprises et les travailleurs, entre les régions et les centres urbains, entre les générations actuelles et futures, constitue l’enjeu fondamental derrière tous les enjeux spécifiques de cette campagne.
La semaine de Carney à l’ONU : le Canada dans le monde
Du 21 au 23 septembre, Carney était à New York pour la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies. Il y a coprésidé, avec le Royaume-Uni et la France, une rencontre sur la mise en œuvre de la solution à deux États, et a rencontré plusieurs dirigeants internationaux dans le cadre de son message sur le renforcement du système multilatéral. Ce positionnement, celui d’un Canada présenté comme partenaire stable dans un contexte géopolitique tendu, s’inscrit dans la continuité de la communication du gouvernement Carney depuis le début de la crise commerciale avec Washington.
Pour la campagne québécoise, ce signal international envoie un message aux électeurs qui hésitent encore. Malgré l’incertitude économique de l’été, marquée par les tarifs américains, les contre-tarifs et un ralentissement de la croissance, le Canada, et le Québec avec lui, continue d’être présenté à l’étranger comme un endroit viable où investir. Tous les partis devraient reconnaître cette donnée honnêtement, non pas pour s’en féliciter, mais pour bâtir dessus.
L’avenir du français : l’enjeu sous tous les enjeux
Un texte publié ce matin sur un Substack indépendant s’intitule Quand l’alarme sonne sur le déclin du français au Québec ! Ce titre mérite d’être lu avec sérieux, mais aussi avec nuance. L’Office québécois de la langue française a documenté un recul de l’usage du français dans l’espace public à Montréal selon certains indicateurs, tout en notant que la proportion de personnes utilisant le plus souvent le français dans l’espace public serait demeurée stable à l’échelle du Québec depuis 2007. Le portrait est donc plus complexe qu’un simple récit de déclin généralisé, ce qui ne diminue en rien la légitimité de la question.
Ce dossier a traversé toute la campagne en filigrane, dans les débats sur l’immigration et l’intégration comme dans les propositions sur la francisation. Il n’a toutefois jamais été l’enjeu central d’un débat des chefs ou d’un moment de campagne qui aurait forcé tous les partis à se définir clairement. C’est peut-être l’angle mort le plus significatif de cette campagne.
Dix jours : ce qui reste à faire
Dans dix jours, le lundi 5 octobre, les Québécois voteront. Les cinq partis représentés au débat des chefs, soit la CAQ, le PQ, le PLQ, QS et le PCQ, ainsi que leurs cinq chefs, se disputent une élection dont l’issue demeure incertaine selon les derniers sondages disponibles, qui montrent une course serrée en tête de peloton.
Ce que produiront ces dix derniers jours dépend de plusieurs variables que personne ne contrôle entièrement. Les conditions météorologiques du jour du vote pourraient influencer le taux de participation. Un événement imprévu pourrait redistribuer les cartes à la dernière minute. Et la mobilisation de chaque parti dans chaque circonscription, ce travail de terrain qui fait parfois la différence, pourrait s’avérer déterminante dans les comtés serrés.
Dans ce Québec de 2026, commercialement bousculé, démographiquement contracté, budgétairement contraint et linguistiquement préoccupé, le vote du 5 octobre n’est pas qu’un choix entre cinq partis et cinq chefs. C’est un choix entre différentes façons de raconter qui nous sommes et ce que nous voulons devenir.
Ce texte, je veux le dédier aux jeunes Québécoises et Québécois qui iront voter le 5 octobre prochain. Ils ne choisissent pas seulement un gouvernement pour quatre ans. Ils commencent à définir, par leurs choix répétés d’une élection à l’autre, quel type de société ils veulent habiter. Ce choix leur appartient, et dans dix jours, ils l’exerceront.


